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Moeurs des Insectes
DU MÊME AUTEUR A LA MEME LIBRAIRIE
Bonrenirs Entomologiques. — Etudes snr l'instinct et les inœnn
des Insectes. (Dix séries.) Chaque série forme un vol. in-8» avec
Illustrations, broché ou relié toile.
(Voir à la fin du prAseui v .iumé les tables d«* noaiières d^UilUM
de cea dix aériea.)
Lectures Scientifiques Illustrées :
L«S Serviteurs : Récits de l'oncle Paul sur les animaux domestique»,
in-ia cart.
Ltf Auxiliaires : Récits de l'oncle Paul sur les animaux utile» i
l'Agriculture, in-8» br.
hêt Ravageurs : Récits de l'oncle Paul sur les insectes nuisibles i
l'Agriculture, in-8» br,
La Plante : Leçons à mon fils sur la Botanique, in-8* br.
Xi« Terre : Lectures et Leçons pour tous, in-8» br.
Le Ciel : Lectures et Leçons pour tous, in-8* br.
Lectures sur la Zoologie, in-8* br.
Lectures sur la Botanique, in-8* br.
Lectures Instructives Illustrées :
Les Petites Filles : Premier livre de lecture, in-i8 cart.
Même ouvrage (i6 grav. noires, 8 chromolitho.) in-ia c.
aurore : Cent récits sur des sujets variés, in-ia cart.
Le Ménage : Causeries d'Aurore avec ses nièce» sur l'Économio
domestique, in-ia cart.
Maître Paul : Simples récits sur la Science, in-ia cart.
Le Liyre des champs : Entretien de l'Oncle Paul avec ses neveux
«ur l'Agriculture, in-ia cart .
L'Industrie : Simples récits de l'oncle Paul sur l'Origine. l'Histoire
éi la Fabrication des choses d'un emploi général, in-ia c.
Le Livre d'histoire : Récits scientifiques de l'oncle Paul à ses
neveux, in-ia cart.
Chimie agricole : Lectures courantes pour toutes les Ecoles
in-ia cart.
Le Chimie de l'oncle Paul : Lectures courantes pour toutes les
Ecoles, in-ia cart.
SI' Mille.
J.-H. FABRE
Mœurs
'^^
•/
des Insectes
MORCEAUX CHOISIS
Extraits des Souvenirs "Entomologiques
PLANCHES HORS TEXTE
d'après les photographies de PaL«r-Ti, FABRE
PARIS
LIBRAIRIE DELAGR
l5, RUE SOUFFLOT, l5
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.
} 1 ^^
EXTRAIT DU RAPPORT
DB
M. PAUL THUREAXJ-DAlSrGIN
Secrétaire perpétuel
de l'Académie Française
SUR LES CONCOURS DE L'ANNÉE 1910
LES PRIX LITTÉRAIRES
J'ai réservé pour la fin le plus considérable de nos prix directs,
le prix Née, accordé à l'auteur des Souvenirs Entomologiques,
M. Jean-Henri Fabre. Ce n'est pas à lui qu'on pourrait reprocher
d'indiscrètes sollicitations.
Dans son ermitage de Sérignan, où il poursuit une longue vie
de travail, vie si modeste qu'en dépit de merveilleuses découvertes
elle est demeurée longtemps obscure, M. Fabre ne pensait pas à
l'Académie Française. Celle-ci a été d'autant plus heureuse de lui
montrer qu'elle pensait à lui. Elle n'a certes pas la prétention de
rien ajouter à la gloire, maintenant universellement reconnue, du
savant naturaliste, de celui que Darwin nommait c l'observateur
inimitable >, qui est à l'œuvre depuis presque un siècle, — il a
quatre-vingt-sept ans, et sa vocation date de sa septième année, —
admirable patience qui eût mérité d'inspirer à M. de Buffon sa
définition du génie. Ce que l'Académie française se croit autorisée
ï récompenser, c'est l'œuvre littéraire de l'homme qui, à cinquante-
six ans, s'est mis en tête de nous raconter comment, durant tant
d'années, tantôt dans son jardin brûlé du soleil, tantôt devant des
laboratoires aussi ingénieux que rustiques, plus souvent par les
champs et les routes de Provence, il a regardé vivre les insectes et
a fini par surprendre les secrets les plus cachés de leur existence,
qui nous a fait assister aux émotions de ses recherches, aux joies
de ses découvertes, qui fait revivre devant nous les drames, les
comédies, les romans, les épopées de ce monde minuscule et
éphémère, et qui, pour nos délices, à nous autres profanes, a écrit
ainsi dix volumes de Souvenirs.
A tous, fût-ce aux hommes qui se croient les moins curieux des
i:hoses de l'histoire naturelle, je ne me lasserai pas de dire :
Lisez ces récits, vous en goûterez le charme, la bonhomie,
la sim licite, la vie, vous vous passionnerez à cette science aimable
qui se fa au jour le jour, dans les belles heures de l'été, « au chant
des cigales », à cette science qui n'a rien de germanique, oh non !
qui est bien atine, virgilienne par moments, qui donne la main à
la poésie, qui .est, enfin, si pénétrée d'amour qu'il semble, parfois,
que de ces humbles souvenirs entomologiques, s'élève une strophe
du Cantique des Créatures.
Paul THUREAU-DANGIN.
MŒURS DES INSECTES
LA FABLE DB LA CIGALB ET LA FOURMI
La renommée se fait surtout avec des légendes; le
conte a le pas sur l'histoire dans le domaine de l'animal
comme dans le domaine de l'homme. L'insecte, en par-
ticulier, s'il attire notre attention d'une manière ou de
l'autre, a son lot de récits populaires dont le moindre
souci est celui de la vérité.
Et, par exemple, qui ne connaît, au moins de nom, la
Cigale? Où trouver, dans le monde entomologique, une
renommée pareille à la sienne> Sa réputation de chan-
teuse passionnée, imprévoyante de l'avenir, a servi de
thème a nos premiers exercices de mémoire. En de petits
vers, aisément appris, on nous la montre fort dépourvue
quand la bise est venue et courant crier famine chez la
Fourmi, sa voisine. Mal accueillie, l'emprunteuse reçoit
une réponse topique, cause principale du renom de la
bête. Avec leur triviale malice, les deux courtes lignes :
Vous chantiez ! j'en suis bien aise.
Eh bien, dansez maintenant,
ont plus fait pour la célébrité de l'insecte que ses exploits
de virtuosité. Cela pénètre comme un coin dans l'esprit
infantile et n'en sort jamais plus.
La plupart ignorent le chant de la Cigale, cantonnée
dans la région de l'olivier; nous savons tous, grands et
petits, sa déconvenue auprès de la Fourmi. A quoi tient
donc la renommée! Un récit de valeur fort contestable,
où la morale est offensée tout autant que l'histoire natu-
3 MOEURS DES INSECTES
relie, un conte de nourrice dont tout le mérite est d'être
court, telle est la base d'une réputation qui dominera leâ
ruines des âges tout aussi crânement que pourront le
faire les bottes du Petit Poucet et la galette du Chape-
ron Rouge.
L'enfant est le conservateur par excellence. L'usage,
les traditions, deviennent indestructibles unefois confiés
aux archives de sa mémoire. Nous lui devons la célébrité
de la Cigale, dont il a balbutié les infortunes en ses pre-
miers essais de récitation. Avec lui se conserveront les
grossiers non-sens qm font le tissu de la fable : la Cigale
souffrira toujours de la faim quand viendront les froids,
bien qu'il n'y ait plus de Cigales en hiver; elle deman-
dera toujours l'aumône de quelques grains de blé, nour-
riture incompatible avec sondélicat suçoir; en suppliante,
elle fera la quête de mouches et de vermisseaux, elle qui
ne mange jamais.
A qui revient la responsabilité de ces étranges erreurs?
La P'ontaine, qui nous charme dans la plupart de ses
tables par une exquise finesse d'observation, est ici bien
mal inspiré. H connaît à fond ses premiers sujets, le
Ilenard, le Loup, le Chat, le Bouc, le Corbeau, le Rat, la
Belette et tant d'autres, dont il nous raconte les faits et
gestes avec une délicieuse précision de détails. Ce sont
des personnages du pays, des voisins, des commensaux.
Leur vie publique et privée se passe sous ses yeux; mais
la Cigale est étrangère là où gambade Jeannot Lapin;
La Fontaine ne Ta jamais entendue, ne l'a jamais vue.
Pour lui, la célèbre chanteuse est certainement une
sauterelle.
Grandville, dont le crayon rivalise de fine malice avec
le texte illustré, commet la même confusion. Dans son
dessin, voici bien la Fourmi costumée en laborieuse mé-
nagère. Sur le seuil de sa porte, à côté de gros sacs de
blé, elle tourne dédaigneusement le dos à l'emprunteuse
qui tend la patte, pardon, la main. Grand chapeau en
cabriolet, guitare sous le bras, jupe collée aux mollets
LA FABLB DE LA CIGALB BT LA FOLKMI ]
par la bise, tel est le second personnage, à efligie parfaite
de sauterelle. Pas plus que La Fontaine, Granville n'a
soupçonné la vraie Cigale; il a magnifiquement traduit
l'erreur générale.
D'ailleurs, dans sa maigre historiette, La Fontaine
n'est que l'écho d'un autre fabuliste. La légende de la
Cigale, si mal accueillie de la Fourmi, est vieille comm*
l'égoïsme, c'est-à-dire comme le monde. Les bambins
d'Athènes, se rendant à l'école avec leur cabas en spar»
terie bourré de figues et d'olives, la marmottaient déjà
comme leçon à réciter. Ils disaient : « En hiver, les Four-
mis font sécher au soleil leurs provisions mouillées. Sur-
vient en suppliante une Cigale affamée. Elle demande
quelques grains. Les avares amasseuses répondent : « Tu
(( chantais en été, danse en hiver. » Avec un peu plus
d'aridité, c'est exactement le thème de La Fontaine,
contraire à toute saine notion.
La fable nous vient néanmoins de la Grèce, pays pai
excellence de l'Olivier et de la Cigale. Esope en est-il bien
l'auteur, comme le veut la tradition > C'est douteux. Peu
importe après tout : le narrateur est Grec, il est compa-
lîriote de la Cigale, qu'il doit suffisamment connaître. Il
n'y a pas dans mon village de paysan assez borné pour
ignorer le défaut absolu de Cigales en hiver ; tout remueur
de terre y connaît le premier état de l'insecte, la larve,
que sa bêche exhume si souvent quand il faut, i l'appro-
che des froids, chausser les oliviers; il sait, l'ayant vu
mille fois sur le bord des sentiers, comment en été cette
(arve sort de terre, par un puits rond, son ouvrage;
comment elle s'accroche à quelque brindille, se fend sur
le dos, rejette sa dépouille, plus aride qu'un parchemin
raccorni, et donne la Cigale, d'un tendre vert d'herbe
rapidement remplacé par le brun.
Le paysan de l'Attique n'était pas un sot, lui non plus ;
il avait remarqué ce qui ne peut échapper au regard le
moins observateur; il savait ce que savent si bien mes
rustiques voisins. Le lettré, quel qu'il soit, auteur de la
4 MŒURS DES INSECTES
fable, se trouvait dans les meilleures conditions pour être
au courant de ces choses-là. D'où proviennent alors les
erreurs de son récita
Moins excusable que La Fontaine, le fabuliste grec
racontait la Cigale des livres, au lieu d'interroger la vraie
Cigale, dont les cymbales résonnaient à ses côtés; in-
soucieux du réel, il suivait la tradition. Il était lui-même
l'écho d'un raconteur plus ancien; il répétait quelque
légende venue de l'Inde, la vénérable mère des civilisa-
tions. Sans savoir au juste le thème que le calam de
l'Hindou avait confié à l'écriture pour montrer à quel
péril conduit une vie sans prévoyance, il est à croire que
la petite scène animale mise en jeu était plus rapprochée
du vrai que ne l'est le colloque entre la Cigale et la
Fourmi. L'Inde, grande amie des bêtes, était incapable
de pareille méprise- Tout semble le dire : le personnage
principal de l'affabulation primitive n'était pas notre
Cigale, mais bien quelque autre animal, un insecte si
Ton veut, dont les mœurs concordaient convenablement
avec le texte adopté.
Importé en Grèce, après avoir pendant de longs siè-
cles fait réfléchir les sages et amusé les enfants sur les
bords de l'Indus, l'antique conte, vieux peut-être comme
le premier conseil d'économie d'un père de famille, et
transmis avec plus ou moins de fidélité d'une mémoire à
l'autre, dut se trouver altéré dans ses détails, comme le
sont toutes les légendes, que le cours des âges accom-
mode aux circonstances des temps et des lieux.
Le Grec, n'ayant pas dans ses campagnes l'insecte
dont parlait l'Hindou, fit intervenir par à peu près la
I Cigale, de même qu'à Paris, la moderne Athènes, la
Cigale est remplacée par la Sauterelle. Le mal était fait.
Désormais indélébile, confiée qu'elle est à la mémoire
de l'enfant, l'erreur prévaudra contre une vérité qui
crève les yeux.
Essayons de réhabiliter la chanteuse calomniée par îa
fable. C'est une importune voisine, je me hâte de le
Pendant les fortes chaleurs de l'été, les altérés,
LES Fourmis surtout, accourent aux buvettes de la Cigale.
LA FABLE DE LA CIGALE ET LA FOURMI 5
reconnaître. Tous les étés, elle vient s'établir par centai-
nes devant ma porte, attirée qu'elle est par la verdure
de deux grands platanes; et là, du lever au coucher du
soleil, elle me martèle le cerveau de sa rauque symphonie.
Avec cet étourdissant concert, la pensée est impossible;
l'idée tournoie, prise de vertige, incapable de se fixer.
Si je n'ai pas profité des heures matinales, la journée
est perdue.
Ah! bête ensorcelée, plaie de ma demeure que je vou-
drais si paisible, on dit que les Athéniens t'élevaient
en cage pour jouir à Taise de ton chant. Une, passe
encore, pendant la somnolence de la digestion ; mais des
centaines, bruissant à la fois et vous tympanisant l'ouïe
lorsque la réflexion se recueille, c'est un vrai supplice!
Tu fais valoir pour excuse tes droits de première occu-
pante. Avant mon arrivée, les deux platanes t'apparte-
naient sans réserve; et c'est moi qui suis l'intrus sous
leur ombrage. D'accord : mets néanmoins une sourdine
à tes cymbales, modère tes arpèges, en faveur de ton
historien.
La vérité rejette comme invention insensée ce que nous
dit le fabuliste. Qu'il y ait parfois des relations entre la
Cigale et la Fourmi, rien de plus certain; seulement ces
relations sont l'inverse de ce qu'on nous raconte. Elles
ne viennent pas de l'initiative de la première, qui n'a
jsmais besoin du secours d'autrui pour vivre; elles vien-
nent de la seconde, rapace exploiteuse, accaparant
dans ses greniers toute chose comestible. En aucun
temps, la Cigale ne va crier famine aux portes des four-
miHères, promettant loyalement de rendre intérêt et
principal; tout au contraire, c'est la Fourmi qui, pressét
par la disette, implore la chanteuse. Que dis-je, im-
plore! Emprunter et rendre n'entrent pas dans les
mœurs de la pillarde. Elle exploite la Cigale, effronté-
ment la dévalise. Expliquons ce rapt, curieux point d'his-
toire non encore connu.
En juillet, aux heures étouffantes de l'apres-midi.
6 MŒURS DES INSECTES
lorsque la plèbe insecte, exténuée de soif, erre cherchant
en vain à se désaltérer sur les tleurs fanées, taries, la
Cigale se rit de la disette générale. Avec son rostre, fine,
vrille, elle met en perce une pièce de sa cave inépuisable.
Etablie, toujours chantant, sur un rameau d'arbuste,
elle fore l'écorcc ferme et lisse que gonfle une sdve
mûrie par le soleil. Le suçoir ayant plongé par le trou
de bonde, délicieusement elle s'abreuve, immobile,
recueillie, tout entière aux charmes du sirop et de la
chanson.
Surveillons-la quelque temps. Nous assisterons peut-
être à des misères inattendues. De nombreux assoiffés
rôdent, en effet ; ils découvrent le puits que trahit un suin-
tement sur la margelle. Ils accourent, d'abord avec quel-
que réserve, se bornant à lécher la liqueur extravasée.
Je vois s'empresser autour de la piqûre mellifluc des
Guêpes, des Mouches, des Forficules, des Sphex, des
Pompiles, des Cétoines, des Fourmis surtout.
Les plus petits, pour se rapprocher de la source, se
glissent sous le ventre de la Cigale, qui, débonnaire, se
hausse sur les pattes et laisse passage libre aux impor-
tuns; les plus grands, trépignant d'impatience, cueillent
vite une lippée, se retirent, vont faire un tour sur les ra-
meaux voisins, puis revienncat plus entreprenants. Les
convoitises s'exacerbent : les réservés de tantôt devien-
nent turbulents agresseurs, disposés à chasser de la
source le puisatier qui l'a fait jaillir.
En ce coup de bandits, les plus opiniâtres sont les
Fourmis. J'en ai vu mordiller la Cigale au boutdes pattes :
j'en ai surpris lui tirant le bout de Taile, lui grimpant
sur le dos, lui chatouillant l'antenne. Une audacieuse
s'est permis, sous mes yeux, de lui saisir le suçoir, s'ef-
forçant de l'extraire.
Ainsi tracassé par ces nains et à bout de patience, le
géant finit par abandonner le puits. Il fuit en lançant
aux détrousseurs un jet de son urine. Qu'importe à la
Fourmi cette expression de souverain mépris 1 Son but
LA FABLE DE LA CIGALB ET LA FOURMI ^
est atteint. La voilà maîtresse de la source, trop tôt tarie
quand ne fonctionne plus la pompe qui la faisait sourdre.
C'est peu, mais c'est exquis. Autant de gagné pour at-
tendre nouvelle lampée, acquise de la même manière
dès que l'occasion s'en présentera.
On le voit : la réalité intervertit à fond les rôles ima-
ginés par la fable. Le quémandeur sans délicatesse, ne
reculant pas devant le rapt, c'est la Fourmi; l'artisan
industrieux, partageant volontiers avec qui souffre, c'est
la Cigale. Encore un détail, et l'inversion des rôles s'ac-
cusera davantage. Après cinq à six semaines de liesse,
long espace de temps, la chanteuse tombe du haut de
l'arbre, épuisée par la vie. Le soleil dessèche, les pieds
des passants écrasent le cadavre. Forban toujours ea
quête de butin, la Fourmi le rencontre. Elle dépèce la
riche pièce, la dissèque, la cisaille, la réduit en miettes,
qui vont grossir son amas de provisions, il n'est pas rare
de voir la Cigale agonisante, dont l'aile frémit encore
dans la poussière, tiraillée, écartelée par une escouade
d'équarrisseurs. Elle en est toute noire. Après ce trait
de cannibalisme, la preuve est faite des vraies relations
entre les deux insectes.
L'antiquité classique avait la Cigale en haute estime.
Le Béranger hellène, Anacréon, lui consacre une ode où
la louange est singulièrement exagérée. (( Tu es presque
semblable aux dieux )), dit-il. Les raisons qu'il donne de
cette apothéose ne sont pas des meilleures. Elles consis-
tent en ces trois privilèges : '///yev^ç, àîraQ/,;, xvai^ÔTv.pxff
née de la terre, insensible à la douleur, chair dépourvue
de sang. N'allons pas reprocher au poète ces erreurs,
alors de croyance générale et perpétuées bien longtemps
après, jusqu'à ce que se soit ouvert l'œil scrutateur de
l'observation. D'ailleurs, en de petits vers où la mesure
et l'harmonie font leprincipal mérite, on n'y regarde pas
de si près.
Même de nos jours, les poètes provençaux, familiers
avec la Cigale tout autant qu'Anacréon, ne sont gaére
8 MOEURS DES INSECTES
soucieux du vrai en célébrant l'insecte qu'ils ont pris
pour emblème. Un de mes amis, fervent observateur et
réaliste scrupuleux, échappe à ce reproche. Il m'autorise
à extraire de son portefeuille la pièce provençale sui-
vante, où sont mis en relief, avec pleine rigueur scienti-
fique, les rapports de la Cigale et de la Fourmi. Je lui
laisse la responsabilité de ses images poétiques et de ses
aperçus moraux, fleurs délicates étrangères à mon terrain
de naturaliste; mais j'affirme la véracité de son récit, con-
forme à ce que je vois tous les étés sur les lilas de mon
jardin. J'accompagne son œuvre d'une traduction, en
bien des cas approximative, le français n'ayant pas tou-
jours Téquivalent du terme provençal.
LA CIGALO E LA FOURNIGO
I
Jour de Dieu, queto caud! Bèu tèms pèr la cigalo,
Que, trefoulido, se regalo
D'uno raisso de fie ; bèu tèms pèr la meissoun.
Dins lis erso d'or, lou segaire,
Ren plega, pitre au vent, rustico e canto gaire :
Dins soun gousiè, la set estranglo la cansoun.
Tèms benesi pèr tu. Dounc, arditl cigaleto,
Fai-lei brusi, ti chimbaleto,
LA CIGALE ET LA FOURMI
I
Jour de Dieu, quelle chaleur! Beau temps pour la cigale — qui,
folle de joie, se régale — d'une averse de feu ; beau temps pour la
moisson. — Dans les vagues d*or, le moissonneur, — reins ployés,
poitrine au vent, travaille dur et ne chante guère : — dans son
gosier, la soif étrangle la chanson.
Temps béni pour toi. Donc, hardi, Cigale mignonne, •— fajs-lç$
1-A FABïR DB La CIGALE ET LA FOURMI
E brandusso lou ventre à creba ti mirau.
L'Orne enterin mando la daio,
Que vai balin-balan de longo e que dardaio
L'uiau de soun acié sus li rous espigau.
Plèn d'aigo pèr la péiro e tampouna d'erbiho
Lou coufié sus l'anco pendiho.
Se la péiro es au frès dins soun estui de bos
E se de longo es abèurado,
L'Orne barbelo au fio d'aqueli souleiado
Que fan bouli de fes la mesoulo dis os.
Tu, Cigalo, as un biais pèr la set : dins la rusco
Tendro e jutouso d'uno busco,
L'aguio de toun bè cabusso e cavo un pous.
Lou siro monto pèr la draio.
T'amourres à la fon melicouso que raio,
E dou sourgènt sucra bèves lou teta-dous.
Mai pas toujour en pas, oh I que nàni : de laire,
Vesin, vesino o barrulaire,
T'an vist cava lou pous. An set; vènon, doulènt,
Te prène un degout pèr si tasso.
bruire, tes petites cymbales, — et trémousse le ventre à crever tes
miroirs. — L'homme cependant lance la faux, — qui va continuel-
lement oscillante, fait rayonner — l'éclair de son acier sur les roux
épis.
Pleine d'eau pour la pierre et tamponnée d'herbages, — la cuvette
pendille sur la hanche. — Si la pierre est au frais dans son étui de
bois, — sans cesse abreuvée, — l'homme halette au feu de ces
coups de soleil — qui font bouillir parfois la moelle des os.
! Toi, Cigale, tu as une ressource, pour la soif : dans l'écorce —
tendre et juteuse d'un rameau, — l'aiguille de ton bec plonge et fore
un puits. — Le sirop monte par l'étroite voie. — Tu t'abouches à
la fontaine mielleuse qui coule, — et du suintement sucré tu bois
l'exquise lampée.
Mais pas toujours en paix, oh ! que non : des larrons, — voisins,
voisines ou vagabonds, — t'ont vue creuser le puits. Ils ont soif; ils
viennent, dolents, — te prendre une goutte pour leurs tasses. —
10 MO^i'RS DES JNSE T^n
Mcsfiso-te, ma bello : aqueli curo-biasso,
Unibie d'abord, soun lèu de gusas insoulént.
Quision un chicouloun de rèn; pièi de ti rcsto
Soun plus countènt, ausson la teslo
E volon tout. L'auran. Sis arpioun en rastèu
Te gatihoun lou bout de l'alo.
Sus ta larjo esquinasso es un mounto-davalo;
T'aganton pèr lou bè, li bano, lis ar tèu ;
Tiron d'eici, d'eilà. L'impaciènci te gagno.
Pst 1 pst 1 d'un giscle de pissagno
Asperges l'assemblado e quites lou ramèu.
T'en vas bèn liuen de la racaio,
Que t'a rauba lou pous, e ris, e se gougnio,
E se lipo li brego enviscado de mèu.
Or d'aqueli boumian abèura sens fatigo,
Lou mai tihous es la fournigo.
Mousco, cabrian, guespo e tavan embana,
Espeloufi de touto meno,
Costo-en-long qu'à toun pous lou souleias ameno,
N'an pas soun testardige à te faire enana.
Mt^fie-toi, ma belle : ces vide-besace, — humbles d'abord, sont bien-
tôt des gredins insolents.
Ils quêtent une gorgée de rien ; puis de tes restes —- ils ne sont
plus satisfaits, ils relèvent la tête — et veulent le tout. Ils l'auront
Leurs griffes en râteau — te chatouillent le bout de l'aile. — Sur ta
large échine, c'est un monte-dcscend ; — ils te saisissent par le bec,
les cornes, les orteils;
Ils tirent d'ici, de là. L'impatience te gagne. — Pst! pst! d'un jti
d'urine — tu asperges l'assemblée et tu quittes le rameau. — Tu
t'en vas bien loin de la racaille — qui t'a dérobé le puits, et rit, et
se gaudit, — et se lèche les lèvres engluées de miel.
Or de ces bohémiens abreuvés sans fatigue, — le plus tenace est
u fourmi. — Mouches, frelons, guêpes, scarabées cornus, — aigre-
htïs Je toute espèce, — fainéants qu'à ton puits le gros soleil amène,
— n'ont pas son entêtement à te faire partir.
LA FABLE DE LA CIGALE ET LA FOURMI II
Pèr t'esquicha l'artèu, te coutiga lou mourre,
Te pessuga lou nas^ pèr courre
A roumbro de toun ventre, oscol degun la v?u.
Lou marrit-pèu prend pèr escale
Une patto e te monte, ardido, sus lis alo,
E s'espasso, insoulènto, e vai d'amont, d'avau.
Arc veici qu'es pas de crèire.
Ancian tèms, nous dison li rèire,
Ut7 jour d'ivèr; la fam te prenguè. Lou front bas
E d'escoundoun anères vèire,
Dins si grand magasin, la fournigo, eilàbas.
L'endrudido au soulèu secavo,
Avans de lis escoundre en cavo,
Si blad qu'aviè mousi l'eigagno de la niue.
Quand èron lest lis ensacavo.
Tu survènes alor, emé de plour is iue.
Pour te presser l'orteil, te chatouiller la face, — te pincer le nez,
pour courir — à l'ombre de ton ventre, vraiment nul ne la vaut. —
La coquine prend pour échelle — une patte et te monte, audacieuse,
sur les ailes; — elle s'y promène, insolente, et va d'en haut, d'en
bas.
Maintenant voici qui n'est pas h croire. — Autrefois, nous disent
les anciens, — un jour d'hiver, la faim te prit. Le front bas — et en
cachette, tu allas voir, — dans ses grands magasins, la fourmi, sous
terre.
L'enrichie au soleil séchait, — avant de les cacher en cave, — ses
blés qu'avait moisis la rosée de la nuit. — Quand ils étaient prêts,
cl^e les mettait en sac. — Tu surviens alors, avec des pleurs aux
yeux.
12 MOEURS DES INSECTES
lè dises : « Fai bèn fre ; l'aurasso
D'un caire à l'autre me tirasso
Avanido de fam. A toun riche mouloun
Leisso-me prène pèr ma biasso.
Te Ion rendrai segur au bèu tèms di meloun.
« Presto-me un pau de gran. » Mai, bourc,
Se cresès que l'autro t'escouto,
T'enganes. Di gros sa, rèn de rèn sara tièu.
0 Vai-t'en plus liuen rascla de bouto;
Crebo de fam l'ivèr, tu que cantes l'estièu. a
Ansincharro la fablo antico
Pér nous counséia la pratico
Di sarro-piastro, urous de nousa li courdoun
De si bourso. — Que la coulico
Rousiguè la tripaio en aqueli coudoun I
Me fai susa, lou fabuliste,
Quand dis que l'ivèr vas en quisto
De mousco, verme, gran, tu que manges jamai.
De blad ! Que n'en fariès, ma fisto I
As ta fon melicouso e demandes rèn mai.
Tu lui dis : « Il fait bien froid ; la bise — d'un coin à l'autre me
traîne — mourante de faim. A ton riche monceau — laisse-moi
prendre pour ma besace. — Je te le rendrai, bien sûr, au beau
temps des melons.
« Prête-moi un peu de grain. » Mais va, — si tu crois que l'autre
t'écoute, — tu te trompes. Des gros sacs, tu n'auras rien de rien.
— a File plus loin, va racler des tonneaux; crève de faim l'hiver,
toi qui chantes l'été ! o
Ainsi parle la fable antique — pour nous conseiller la pratique —
des grippe-sous, heureux de nouer les cordons — de leurs bour-
ses... Que la colique — ronge les entrailles à ces sots!
Il m'indigne, le fabuliste, — quand il dit que l'hiver tu vas en
quête — de mouches, vermisseaux, grains, toi qui ne manges ja-
mais. — Du blé 1 Qu'en ferais-tu, ma foi ! — Tu as ta fontaine mieil-
leuse, et tu ne demandes rien de plus.
La Cigale et sa dépouille de nymphe.
LA FABLE DE LA CIGALE ET LA FOURM!
Que t'enchau l'ivèr I Ta famiho
A la sousto en terro soumiho,
Et tu dormes la som que n'a ges de revèi ;
Touncadabre toumbo en douliho.
CJn jour, en tafurant, la fournigo lou véi,
De ta magro peu dessecado
La marriasso fai becado ;
Te euro lou perus, te chapouto à moucèu,
T'encafourno pèr car-salado,
Reouisto prouvisioun, l'ivèr, en tèms de neu.
II!
Vaqui l'istori vcritablo
Bèn liuen dôu conte de la fablo,
'0.
Que n'en pensas, canèu de sort-
— O ramaissaire de dardeno .
Det croucu, boumbudo bedeno
Que gouvernas lou mounde emé lou coflfrCff'ort^
Fasès courre lou bru, canaio,
Que l'artisto jamai travaio
Que t'importe l'hiver I Ta famille — à l'abri sous terre sommeille
— et tu dors le somme qui n'a pas de réveil. — Ton cadavre tombe
c loques. — Un jour, en furetant, la fourmi le voit.
De ta maigre peau desséchée — la méchante fait curée; — elle
te vide la poitrine, elle te découpe en morceaux, — elle t'emmaga-
sine pour salaison, — provision de choix, l'hiver, en temps de
neige.
III
Voilà l'histoire véritable — bien loin du dire delà fable. — Qu'en
pensez -vous, sacrebleul — O ramasseurs de liards, — doigts crochus,
bombées bedaines — qui gouvernez le monde avec le coffre-fort.
Vous faites co<di le bruit, canaille. — que l'artiste jsmais ne tra-
14 MCEURS DES INSECTBS
E dèu pati, lou bedigas.
Teisas-vous dounc : quand di lambrusco
La Cigalo a cava la rusco,
Raubas soun bèure, e pièi, morto, la rousigas.
vaille — et qu'il doit pâtir, l'imbécile. — Taisez-vous donc : quand
des lambrusques — la Cigale a foré l'écorce, — vous lui dérobez
son boire, et puis., morte, vous la rongez.
En son expressif idiome provençal, ainsi parle mon
ami, réhabilitant la Cigale calomniée par le fabuliste.
li
LA CIGALE. LA SORTIE DU TERRIER
Vers le solstice d'été paraissent les premières Ciga-
les. Sur les sentiers de fréquent passage, calcinés parle
soleil, durcis par le piétinement, s'ouvrent, au niveau du
«cl, des orifices ronds où pourrait s'engager le pouce.
Ce sont les trous de sortie des larves de Cigale, qui
rcniontent des profondeurs pour venir se transformer à
la surface. On en voit un peu partout, sauf dans les ter-
rains remués par la culture. Leur emplacement habi-
tuel est aux expositions les plus chaudes et les plus ari-
des, en particulier au bord des chemins. Puissamment
oiîiillée pour traverser au besoin le tuf et l'argile cuite,
la larve, sortant de terre, affectionne les points les
plus durs.
Une allée du jardin, convertie en petit Sénégal par
le réverbération d'un mur exposé au midi, abonde en
trous de sortie. Dans les derniers jours de juin, je
procède à l'examen de ces puits récemment abandon-
nés. Le sol est si compact qu'il me faut le pic pour
l'attaquer.
Les orifices sont ronds, avec un diamètre de deux cen-
timètres et demi à peu près. Autour de ces orifices, abso-
lument aucun déblai, aucune taupinée de terre refoulée
a j dehors. Le fait est constant : jamais trou de Cigale
n'est surmonté d'un amas, comme le sont les terriers des
Géotrupes, autres vaillants excavateurs. La marche du
travail rend compte de cette différence. Le bousier
^jrogiesse de l'exiérieur à l'intérieur ; il commence ses
iô MOEURS DES INSECTES
fouilles par rcmbouchurc du puits, ce qui lui permet de
remonter et d'amonceler à la surface des matériaux
extraits. La larve de la Cigale, au contraire, va de
l'intérieur à l'extérieur ; elle ouvre en dernier lieu la porte
de sortie, qui, libre seulement à la fin du travail, ne peut
servir au débarras. Le premier entre et sur le seuil du
logis dresse une taupinée ; la seconde sort sans pouvoir
rien accumuler sur un seuil qui n'existe pas encore.
Le canal de la Cigale descend à quatre décimètres en-
viron. Il est cylindrique, un peu tortueux suivant les exi-
gences du terrain, et toujours rapproché de la verticale,
direction de moindre trajet. Il est parfaitement libre dans
toute sa longueur. Vainement on cherche les déblais
que pareille excavation suppose; on n'en voit nulle
part. Ce canal se termine en cul-de-sac, en loge un peu
plus spacieuse, à parois unies, sans le moindre vestige
de communication avec une galerie quelconque, prolon-
gement du puits.
D'après sa longueur et son diamètre, l'excavation re-
présente un volume d'environ deux cents centimètres
cubes. Qu'est devenue la terre enlevée) Forés dans un
milieu très aride et très friable, le puits et la logedu fond
devraient avoir des parois poudreuses, d'éboulement
facile, si rien autre n'était intervenu que le travail de
perforation. Ma surprise n'est pas petite de trouver, au
contraire, des surfaces badigeonnées, crépies avec une
bouillie de terre argileuse. Elles ne sont pas précisément
lisses, il s'en faut de beaucoup, mais enfin leurs âprctés
sont noyées sous une couche d'enduit; leurs matériaux
croulants, imprégnés d'agglutinatif, sont maintenus en
place.
La larve peut aller et venir, remonter au voisinage de
la surface, redescendre dans son refuge du fond, sans
amener, sous ses pattes griffues, des éboulements qui
encombreraient le tube, rendraient pénible l'ascension,
impraticable la retraite. Le mineur étançonne avec des
pieux et des traverses les parois de ses galeries; le cons-
LA CIGALE. — LA SORTIE DU TERRIER I7
tructeur de voies ferrées souterraines maintient ses tun-
nels avec un revêtement de maçonnerie ; ingénieur non
moins avisé, la larve de Cigale cimente son canal, tou-
jours libre malgré la durée du service.
Si je surprends la bête au moment où elle émerge du
sol pour gagner un rameau voisin et s'y transformer, je
la vois aussitôt faire prudente retraite et redescendre,
sans le moindre embarras, au fond de sa galerie, preuve
que, même sur le point d'êtreebandonnée pour toujours,
la demeure ne s'encombre pas de déblais.
Le tube d'ascension n'est pas une œuvre improvisée à
la iiâtejdansl'impatience de venir au soleil ; c'est un vrai
manoir, une demeure où la larve doit faire long séjour.
Ainsi le disent les murailles badigeonnées. Telle précau-
tion serait inutile pour une simple issue abandonnée
aussitôt que perforée. A n'en pas douter, il y a là une
sorte d'observatoire météorologique où se prend connais-
sance du temps qu'il fait au dehors. Sous terre, à la pro-
fondeur d'une brassée et plus, la larve, mûre pour la
sortie, ne peut guère juger si les conditions climatologi-
ques sont bonnes. Son climat souterrain, trop lentement
V8îiable, ne saurait lui fournir les indications précises
que réclame l'acte le plus important de la vie, la venue
au soleil pour la métamorphose.
Patiemment, des semaines, des mois peut-être, elle
creuse, déblaye, raffermit une cheminée verticale, en res-
pectant à la surface, pour s'isoler du dehors, une couche
d'un travers de doigt d'épaisseur. Au bas, elleseménage
un réduit mieux soigné que le reste. C'est là sonrefuge,
sa loge d'attente, où elle repose si les renseignements
pris lui conseillent de différer l'émigration. Au moindre
pressentiment des belles journées, elle grimpe là-haut,
elle ausculte l'extérieur à travers le peu de terre formant
couvercle, elle s'informe de la température et de l'hy-
grométrie de l'air.
Si les choses ne vont pas à souhait, s'il y a menace
d'une ondée, d'un coup de bise, événements de mortelle
l8 MŒURS DES INSECTES
gravité quand se fait l'excoriation de la tendre Cigale,
la prudente redescend au fond du tube pour attendre
encore. Si l'état atmosphérique est, au contraire, favo-
rable, le plafond est abattu en quelques coups de griffe,
et la larve émerge du puits.
Tout semble l'affirmer : la galerie de la Cigale est
une salle d'attente, un poste météorologique où la larve
longtemps séjourne, tantôt se hissant au voisinage de
la surface pour s'enquérir de la climatologie extérieure,
tantôt gagnant les profondeurs pour mieux s'abriter.
Ainsi s'expliquent l'opportunité d'un reposoir à la base
et la nécessité d'un enduit fixateur sur des parois que de
continuelles allées et venues ne manqueraient pas de
faire crouler.
Ce qui s'explique moins aisément, c'est la disparition
complète des déblais correspondant à l'excavation. Que
sont devenus les deux cents centimètres cubes de terre
fournis en moyenne par un puits? 11 n'y a rien au dehors
qui les représente; rien non plus au dedans. Et puis, de
quelle façon, dans un sol aride comme cendre, est obte-
nue la bouillie dont les parois sont enduites?
Les larves qui rongent le bois, celles du Capricorne
et des Buprestes, par exemple, sembleraient devoir
répondre à la première question. Elles progressent dans
un tronc d'arbre, elles y creusent des galeries en man-
geant la matière de la voie ouverte. Détachée parcelle à
parcelle par les mandibules, cette matière est digérée
Elle traverse d'un bout à l'autre le corps du pionnier,
cède en passant ses maigres principes nutritifs, et s'ac-
cumule en arrière en obstruant à fond la voie où le ver
ne doit plus repasser. Le travail d'extrême division, soit
par les mandibules, soit par l'estomac, permet dans les
matériaux digérés un tassement supérieur à celui du bois
intact, et de là résulte, en avant de la galerie, un vide,
une loge où la larve travaille, loge très réduite en lon-
gueur, juste suffisante aux manœuvres de l'incarcérée.
Ne serait-ce pas de façon analogue que la larve de la
LA CIGALE. — LA SORTIE DU TERRIER IQ
Cigale fore son canal) Certes, les déblais d'excavation
ne lui passent pas à travers le corps; la terre, fût-elle
rhutnus le plus souple, n'entre absolument pour rien
dans sa nourriture. Mais enfin, les matériaux enlevés
De seraient-ils pas tout simplement rejetés en arrière à
mesure que le travail progresse)
La Cigale reste quatre années en terre. Cette longue
vie ne se passe pas, bien entendu, au fond du puits que
nous venons de décrire, gîte de préparation pour la
sortie. La larve y vient d'ailleurs, d'assez loin sans doute.
C'est une vagabonde, allant d'une racine à l'autre im-
planter son suçoir. Quand elle se déplace, soit pour fuir
'es hautes couches trop froides en hiver, soit pour s'ins-
taller en meilleure buvette, elle se fraye un chemin en
rejetant en arrière les matériaux ébranlés par le croc de
ses pics. Cette méthode est incontestable.
Comme aux larves du Capricorne et des Buprestes, il
suiTu à la voyageuse d'avoir autour d'elle le peu d'es-
pace libre que nécessitent ses mouvements. Des terres
humides, molles, aisément compressibles, sont pourellc
ce qu'est pour les autres la bouillie digérée. Cela se
tasse sans difficulté, cela se condense et laisse place
vacante.
La difficulté est d'un autre ordre, avec le puits de
sortie dans un milieu très sec, éminemment rebelle à la
compression tant que se maintiendra son aridité. Que la
larve, commençant l'excavation de son couloir, ait re-
jeté en arrière, dans une galerie antérieure maintenant
disparue, une partie des matériaux fouillés, c'est assez
probable, bien que rien dans l'état des choses ne l'af-
firme ; mais si l'on considère la capacité du puits et l'ex-
trême difficulté de trouver place pour d'aussi volumi-
neux déblais, le doute vous reprend, et l'on se dit : « A
ces déblais, il fallait un spacieux vide, obtenu lui-même
par le déplacement d'autres décombres non moins diffi-
cultueux à loger. La place à faiie en suppose une autre
où seront refoulées ies terres extraites. » On tourne ainsi
20 MOEURS DES INSBCTES
dans un cercle vicieux, le seul tassement de matière»
poudreuses rejetées en arrière ne suffisant pas à l'cxpli-
caiion d'un vide aussi considérable. Pour se débarrasser
des terres encombrantes, la Cigale doit avoir une mé-
thode spéciale. Essayons de lui dérober son secret.
Examinons une larve au moment où elle émerge du
sol. Elle est presque toujours plus ou moins souillée de
boue, tantôt fraîche et tantôt desséchée. Les outils de
fouille, les pattes antérieures, ont la pointe de leur pic
noyée dans un glo-bule de limon; les autres portent
gantelet boueux; le dos est maculé d'argile. On dirait
un égoutier qui vient de remuer la vase. Ces souillures
sont d'autant plus frappantes que l'animal sort d'uG
terrain très sec. On s'attend à le voir poudreux, ca
le trouve crotté.
Encore un pas dans cette voie, et le problème du puila
est résolu. J'exhume une larve quand elle travaille à sa
galerie de sortie. Le hasard des fouilles me vaut de loin
en loin cette bonne fortune, après laquelle il serait inu-
tile de courir, lorsque rien au dehors ne guide les recher-
ches. L'heureuse trouvaille en est à ses débuts d'exca-
vation. Un pouce de canal, libre de tout décombre, et au
fond la chambre de repos, voilà pour le moment tout
l'ouvrage. En quel état est l'ouvrière? Voici.
La larve est d'une coloration bien plus pâle que celles
que je prends à leur sortie. Les yeux, si gros, sont ca
particulier blanchâtres, nébuleux, louches, non aptes à
voir apparemment. A quoi bon la vue sous terre) Ceux
des larves issues du sol sont, au contraire, noirs, lui-
sants, et dénotent l'aptitude à la vision. Apparue au so-
leil, la future Cigale doit rechercher, parfois assez loin
du trou de sortie, le rameau de suspension où se fera
ia métamorphose; y voir lui est alors d'utilité manifeste.
Il suffit de cette maturité de la vue accomplie pendant
les préparatifs de la délivrance, pour nous montrer que
la larve, loin d'improviser à la hâte son canal d'ascen-
sion, y travaille longtemp8.
LA CIGALB. LA SORTIE DU TERRIER 31
En outre, la larve pâle et aveugle est plus volumi-
neuse qu'à l'état mûr. Elle est gonflée de liquide et
comme atteinte dhydropisie. Saisie entre les doigts,
elle laisse suinter à l'arrière une humeur limpide qui
lu; humecte tout le corps. Ce fluide, évacué par l'intes-
tin, est-il un produit de la sécrétion urinaire? est-il ie
simple résidu d'un estomac uniquement nourri de sève?
Je ne déciderai pas. me bornant à l'appeler urine, pour
les comn-iodiicb du langage.
Eh bien, cette fontaine d'urine, voilà le mot de l'é-
oigme. A mesure qu'elle avance et qu'elle fouille, la
larve arrose les matériaux poudreux et les convertit en
pare, aussitôt appliquée contre les parois par la pres-
sion de l'abdomen. A l'aridité première succède la plas-
ticité. La boue obtenue pénètre dans les interstices d'un
sol grossier; la partie la mieux délayée s'infiltre avant;
le reste se comprime, se tasse, en occupant les intervalles
vides. Ainsi s'obtient une galerie libre, sans déblais au-
cuns, parce que les décombres poudreux sont utilisés sur
place en mortier plus compact, plus homogène que le
terrain traversé.
La larve travaille donc au sein d'une fange glaiseuse,
et telle est la cause de ses souillures, si étonnantes
quand on la voit sortir d'un sol sec à l'excès. L'insecte
parfait, quoique affranchi désormais de toute corvée de
mineur, ne renonce pas ea plein à l'outre urineuse; des
restes en sont conservés comme moyen de défense. Ob-
servé de trop près, il lance à l'importun un jet d'urine et
brusquement s'envole. Sous ses deux formes, la Cigale,
malgré son tempérament sec, est un irrigateur émérite.
Tout hydropique qu'elle est, la larve ne peut avoir
assez de liquide pour humecter et convertir en boue aisé-
ment compressible la longue colonne de terre qui doit
s'évider en canal. Le réservoir s'épuise, et la provision
doit se lenouvelcr. Où et commenta Je crois l'entrevoir.
Les quelques puits mis à découvert dans toute leur
longueur avec les soins minutieux que pareille fouiile
33 MŒURS DES l?iSECniE'S
exige, me montrent au fond, incrustée dans la paroi àt
la loge terminale, une racine vivante, parfois de U
grosseur d'un crayon, parfois du calibre d'une paille. La
partie visible de cette racine est de faible étendue, quel-
ques millimètres à peine. Le reste s'engage dans la terre
environnante. Est-ce rencontre fortuite que cette source
de sève? Est-ce recherche spéciale de la part de la larve?
J'incline vers la seconde alternative, tant se répète la
présence d'une radicelle, au moins lorsque ma fouille
est bien conduite.
Oui : la Cigale creusant sa loge, amorce de la future
cheminée, recherche le voisinage immédiat d'une petite
racine fraîche; elle en met à nu une certaine portion,
qui continue la paroi sans faire saillie. Ce point vivant
de la muraille, voilà, je le pense, la fontaine où se re-
nouvelle, à mesure qu'il en est besoin, la provision de
l'oulre urineuse. Son réservoir est-il tari par la conver-
sion d'une aride poussière en boue, le mineur descend
dans sa loge, il implante son suçoir, et copieusement s'a»
breuve à la tonne encastrée dans le mur. Le bidon bien
garni, il remonte. Il reprend l'ouvrage, humectant le dur
pour mieux l'abattre de la griffe, réduisant les décom-
bres en boue pour les tasser autour de lui et obtenir
passage libre. Ainsi doivent se passer les choses. Ev.
l'absence de l'observation directe, ici impraticable, U
logique et les circonstances l'afiirment.
Si le baril de la racine fait défaut, si, de plus le réser-
voir de l'intestin est épuisé, qu'adviendra-t-il? L'expé-
rience suivante va nous le dire. — Une larve est prise
sortant du sol. Je la mets au fond d'une éprouvette et la
couvre d'une colonne de terre aride, médiocrement tas-
sée. Cette colonne a un décimètre et demi de hauteur.
La larve vient d'abandonner une excavation trois fois
plus longue, dans un sol de même nature, mais de résis-
tance bien supérieure. Maintenant ensevelie sous ma
courte colonne poudreuse, sera-t-elle capable de remon-
ter à la surface? Si la vigueur suffisait, l'issue serait
LA CIGALE. — LA SORTIE DU TERRIER 33
certaine. Pour qui vient de trouer un terrain dur, que
peut être un obstacle sans consistance?
Des doutes cependant me prennent. Pour abattre l'é-
cran qui la séparait encore du dehors, la larve a dépensé
ses dernières réserves en liquide. L'outre est à sec, et
nul moyen de la remplir en l'absence d'une racine vi-
vante. Mes soupçons de l'insuccès sont fondés. Pendant
trois jours, en effet, je vois l'ensevelie s'exténuer en
efforts sans parvenir à remonter d'un pouce. Les maté-
riaux remués, impossibles à maintenir en place faute de
liant, aussitôt écartés, s'éboulent et reviennent sous les
pattes. Travail sans résultat sensible, toujours à recom-
mencer. Le quatrième jour, la bête périt.
Avec le bidon plein, le résultat est tout autre. Je sou-
mets à la même épreuve une larve dont les travaux de
libération commencent. Elle est toute gonflée d'humeur
urineuse qui suinte et lui humecte le corps. Pour elle,
la besogne est aisée. Les matériaux n'offrent presque
pas de résistance. Un peu d'humidité, fournie par l'outie
du mineur, les convertit en boue, les agglutine et les
maintient à distance. Le canal s'ouvre, très irrégulier,
il est vrai, et presque comblé en arrière à mesure que
l'ascension progresse. On dirait que l'animal, reconnais-
sant l'impossibilité de renouveler sa provision de liquide,
économise le peu qu'il possède et n'en dépense que le
strict nécessaire pour sortir au plus vite d'un milieu
étranger à ses liabitudes. La parcimonie est si bien con-
duite, que l'insecte gagne la surface au bout d'une
dizaine de jours.
La porte de sortie est franchie, abandonnée toute
béante, semblable au trou pratiqué par une grosse vrille.
Quelque temps la larve erre dans le voisinage, à la re-
cherche d'un appui aérien, menue broussaille, touffe de
thym, chaume de graminée, brindille d'arbuste. C'est
trouvé. Elle y grimpe et s'y cramponne solidement, la
tête en haut, avec les harpons des pattes antérieures qui
se ferment et ne lâchent plus. Les autres pattes, si les
24 MŒURS DES INSECTES
dispositions du rameau le permettent, prennent part à 1?
sustentation; dans le cas contraire, les deux crocs suffi-
sent. Suit un moment de repos pour permettre aux bras
suspenscurs de se raidir en appuis inébranlables. Alors le
thorax se fend sur le dos et par la fissure, l'insecte lente-
ment émerge. En tout le travail dure une demi-heure
e wiron.
Voilà l'insecte adulte hors de son masque mais com-
b en différent de ce qu'il sera tout à l'heure ! Les ailes
s 'Ut lourdes, humides, hyalines, avec les nervures d un
vert tendre. Le thorax est à peine nuage de brun. Tout le
reste du corps est d'un vert pâle, blanchâtre par places.
Un bain prolongé d'air et de chaleur est nécessaire pour
raffermir et colorer la frêle créature. Deux heures se
passent environ sans amener de changement sensible.
Appendue à sa dépouille par les seules griffes d'avant, la
Cigale oscille au moindre souffle, toujours débile, tou-
jours verte. Enfin le rembrunissement se déclare, s'accen-
tue et rapidement s'achève. Une demi-heure a suffi.
Hissée au rameau de suspension à neuf heures du matin,
la Cigale s'envole, sous mes yeux, à midi et demi.
La défroque reste, intacte moins sa fissure, et si soli-
dement accrochée que les intempéries de l'arriére-saison
ne parviennent pas toujours à la faire choir. Pendant
des mois encore; même pendant l'hiver, très fréquem-
ment se rencontrent de vieilles dépouilles, appendues
aux broussailles dans l'exacte pose qu'avait prise la larve
au moment de se transformer. Une nature coriace, rap-
pelant le parchemin sec, en fait des reliques de longue
durée.
Ah! la belle collection que je pourrais faire, sur le
compte de la Cigale, si j'écoutais tout ce que me disent
les paysans, mes voisins. Citons un trait, un seul, de son
histoire à la campagne.
Êtes-vous affligé de quelque infirmité rénale, ètes-
vous ballonné par l'hydropisie. avez-vous besoin d'un
énergique dépuratif? La pharmacopée villageoise, UD<i-
LA CIGALR — LA SORTIE DU TBRRISR 35
nime en ce sujet, vous propose la Cigale comme remède
sou\-erain. L'insecte sous sa forme adulte est recueilli
en été. On en fait des chapelets, qui, desséchés au soleil,
se conservent précieusement en un coin de l'armoire
Une ménagère croirait manquer de prudence si elle lais-
sait passer le mois de juillcl ians enfiler sa provision.
Survient-il quelque irritation néphrétique, quelque
embarras des vo'es urinaires> Vite la tisane aux Cigales.
R en, dit-on, n'est aussi efficace. Je rends grâces à la
bonne âme qui dans le temps, m'a-t-on raconté depuis,
m'a fait prendre à mon insu pareil breuvage pour un
malaise quelconque, mais je reste profondément incré-
dule. Ce qui me frappe, c'est de trouver le même re-
mède préconisé déjà par le vieux médecin d'Anazarbe.
Dioscoride nous dit : Cicadœ, qiiœ inassatœ nianduntur,
vesicœ doloribus prosunt. Depuis les temps reculés de ce
patriarche de la matière médicale, le paysan provençal
a conservé sa foi au remède que lui ont révélé les Grecs
venus de Phocée avec l'olivier, le figuier et la vigne. Une
seule chose est changée : Dioscoride conseille de manger
les Cigales rôties ; maintenant on les utilise bouillies, on
les prend en décoction.
L'explication qu'on donne des propriétés diurétiques
de l'insecte est merveilleuse de naïveté. La Cigale, cha-
cun le sait ici, part en lançant à la face de qui veut la
saisir un brusque jet de son urine. Donc elle doit nous
transmettre ses vertus évacuatrices. Ainsi devaient rai-
sonner Dioscoride et ses contemporains, ainsi raisonne
encore le paysan de Provence.
O braves gens ! que serait-ce si vous connaissiez les
vertus de la larve, capablede gâcher du morticravec son
urine pour se bâtir unestationmétéorologique ! Vous en
seriez à IhyperboledcRabelais qui nous montre Gargan-
tua assis sur les tours deNotre-Dameetnoyant, dudéluge
de sa puissante vessie, tant de mille badauds parisiens,
i"::ns compter les femmes eî les petits enfants.
m
LA CIGALE. LE CHANT
Dans mon voisinage, je peux faire récolte de cinq es-
pèces de Cig^ales dont les deux principales sont la Cigale
commune et la Cigale de l'orne, l'une et l'autre fort ré-
pandues et les seules connues des gens de la campagne.
jL.a plus grosse est la Cigale commune. Sommaiiemeot
décrivons d'abord son appareil sonore.
Sous la poitrine du mâle, immédiatement en arriére
des pattes postérieures, sont deux amples plaques semi-
circulaires, chevauchant un peu l'une sur l'autre, celle
de droite sur celle de gauche. Ce sont les volets, les cou-
vercles, les étouffoirs, enfin les opercules du bruyant ap-
pareil. Soulevons-les. Alors s'ouvrent, l'une à droite,
l'autre à gauche, deux spacieuses cavités connues en
Provence sous le nom de chapelle (li capello). Leur en-
semble forme l'église (la glèiso). Elles sont limitées en
avant par une membrane d'un jauae crème, fine et molle;
en arrière par une pellicule aride, irisée ainsi qu'une
buiie de savon et dénommée miroir en provençal
[mirau).
L'église, les miroirs, les couvercles, sont vulgairement
considérés comme les organes producteurs du son. D'un
chanteur qui manque de souffle, on dit qu'il a les miroirs
crevés (a li miraucreba). Le langage imagé le dit aussi
du poètesansinspiration. L'acousiiquedément la croyance
populaire. On peut crever les miroirs, enlever les oper-
cules d'un coup de ciseaux, dilacérer la membrane jaune
auiéneurc, et ces mutilations n'abolissent pas le chant
LA CIGALB. — LE CHANT 2")
de la Cigale ; elles raltèrent simplement, l'affaiblisseni
un peu. Les chapelles sont des appareils de résonance.
Elles ne produisent pas le son, elles le renforcent par les
vibrations de leurs membranes d'avant et d'arridre ; elle?
le modifient par leurs volets plus ou moins entr'ouveris.
Le véritable organe sonore est ailleurs et assez diffi-
cile à trouver pour un novice. Sur le flanc externe de
l'une et de l'autre chapelle, à l'arête de Jonction du ven-
tre et du dos, bâille une boutonnière délimitée par des
parois cornées et masquées par l'opercule rabattu. Don-
nons-lui le nom ôq fenêtre. Cette ouverture donne accès
dans une cavité ou chambre sonore plus profonde que la
chapelle voisine, mais d'ampleur bien moindre. Immé-
diatement en arrière du point d'attache des ailes posté-
rieures se voit une légère protubérance, à peu près ova-
laire, qui, par sa coloration d'un noir mat, se distingue
des téguments voisins, à duvet argenté. Cette protubé-
rance est la paroi extérieure de la chambre sonore.
Pratiquons-y large brèche. Alors apparaît à décou-
vert l'appareil producteur du son, la cymbale. C'est une
petite membrane aride, blanche, de forme ovalaire, con-
vexe au dehors, parcourue d'un bout à l'autre de soc
grand diamètre par un faisceau de trois ou quatre nervu-
res brunes, qui lui donnent du ressort, et fixée en tout
son pourtour dans un encadrement rigide. Imaginoiis
que cette écaille bombée se déforme, tiraillée à Tinté-
rieur, se déprime un peu, puis rapidement revienne à sa
convexité première par le fait de ses élastiques ner-
vures. Un cliquetis résultera de ce va-et-vient.
Il y a une vingtaine d'années, la capitale s'était éprise
d'un stupide jouet appelé criquet ou cri-cri, si je ne me
trompe. C'était une courte lame d'acier fixée d'un bout
sur une base métallique. Pressée et déformée du pouce,
puis abandonnée à elle-même, tour à tour, ladite lame,
à défaut d'autre mérite, avait un cliquetis fort agaçant •
il n'en faut pas davantage pour captiver les suffrages
populaires- Le criquet eut ses jours de gloire. L'oubli
28 MCBURS DES INSBCTBS
en a fait justice, et de façon si radicale que je crains cic
se pas être compris en rappelant le célèbre engin.
La cymbale membraneuse et le criquet d'acier sont
des instruments analogues. L'un et l'autre bruisscnt par
la déformation d'une lame élastique et le retour à l'état
primitif. Le criquet se déforme par la pression du pouce.
Comment se modifie la convexité des cymbales) Reve-
nons à l'église, et crevons le rideau jaune qui délimite
en avant chaque chapelle. Deux gros piliers musculaire?
se montrent, d'un orangé pâle, associés en forme de V
dont la pointe repose sur la ligne médiane de l'insecte,
à la face inférieure. Chacun de ces piliers charnus se
termine brusquement en haut, comme tronqué, et de la
troncature s'élève un court et mince cordon qui va se
rattacher latéralement à la cymbale correspondante.
Tout le mécanisme est là, no-n moins simple que ce-
lui du criquet métallique. Les deux colonnes musculai-
res se contractent et se relâchent, se raccourcissent et
s'allongent. Au moyen du lien terminal, elles tiraillent
donc chacune sa cymbale, la dépriment et aussitôt l'aban-
donnent à son propre ressort. Ainsi vibrent les deux
écailles sonores.
Veut-on se convaincre de l'efficacité de ce méca-
nisme? Veut-on faire chanter une Cigale morte, mais
encore fraîche? Rien de plus simple. Saisissons avec des
pinces l'une des colonnes musculaires et tirons par
secousses ménagées. Le cri-cri mort ressuscite; à chaque
secousse bruit le cliquetis de la cymbale. C'est très
maigre, il est vrai, dépourvu de cette ampleur que le
virtuose vivant obtient au moyen de ses chambres de
résonance; l'élément fondamental de la chanson n'en
est pas moins obtenu par cet artifice d'anatomistc.
Veut-on, au contraire, rendre muette une Cigrale vi-
vante, obstinée mélomane qui, saisie, tourmentée entre
les doigts, déplore son infortune aussi loquacemcnt que
tantôt, sur l'arbre, elle célébr-îit ses joies? Inutile de lui
violenter les chapelles, de lui crever les miroirs: lairocc
LA CIGALE. LE CHàNT 2g
mutilation ne la modérerait pas. Mais, par la bouton-
nière latérale que nous avons nommée fenêtre, intro-
duisons une épingle et atteignons la cymbale au fond
de la chambre sonore. Un petit coup de rien; et se tait
la cymbale trouée. Pareille opération sur 1 autre flanc
achève de rendre aphone l'insecte, vigoureux d'ailleurs
comme avant, sans blessure sensible. Qui n'est pas au
courant de l'affaire reste émerveillé devant le résultat
de mon coup d'épingle, lorsque la ruine des miroirs et
autres dépendances de l'église n'amène pas le silence.
Une subtile piqûre, de gravité négligeable, produit ce
4uene donnerait pas l'éventrement de la bête.
Les opercules, plaques rigides solidement encas-
trées, sont immobiles. C'est l'abdomen lui-même qui,
se relevant ou s'abaissant, fait ouvrir ou fermer l'égiise.
Quand le ventre est abaissé, les opercules obturent
exactement les chapelles, ainsi que les fenêtres des
chambres sonores. Le son est alors affaibli, sourd,
étouffé. Quand le ventre se relève, les chapelles bâil-
lent, les fenêtres sont libres, et le son acquiert tout son
éclat. Les rapides oscillations de l'abdomen, synchro-
niques avec les contractions des muscles moteurs des
cymbales, déterminent donc l'ampleur variable du son,
qui semble provenir de coups d'archet précipités.
Si le temps est calme, chaud, vers l'heure méridienne,
léchant de la Cigale se subdivise en strophes de la
durée de quelques secondes, et séparées par de courts
silences. La strophe brusquement débute. Par une as-
cension rapide, l'abdomen oscillant de plus en plus vite,
elle acquiert le maximum d'éclat ; elle se maintient avec
la même puissance quelques secondes, puis faiblit pai
degrés et dégénère en un frémissement qui décroît à
mesure que le ventre revient au repos. Avec les der-
nières pulsations abdominales survient le silence, ds
durée variable suivant l'état de l'atmosphère. Puis sou-
dain nouvelle strophe, répétition monotone de la pre-
mière. Ainsi de suite indéfiniment.
jO MOEURS DES INSECTES
Il arrive parfois, surtout aux heures des soirées lour-
des, que linsecte, enivré de soleil, abrège les silences,
et les supprime même. Le chant est alors continu, mais
toujours avec alternance de crescendo et de decres-
cendo. C'est vers les sept ou huit heures du matin que
se donnent les premiers coups d'archet, et l'orchestre ne
cesse qu'aux lueurs mourantes du crépuscule, vers les
huit heures du soir. Total, le tour complet du cadran
pour la durée du concert. Mais si le ciel est couvert, si le
vent souffle trop froid, la Cigale se tait.
La seconde espèce, de moitié moindre que la Cigale
commune, porte dans le pays le nom de Cacan, imita-
tion assez exacte de sa façon de bruire. C'est la Cigale
de l'orne des naturalistes, beaucoup plus alerte, pIu'S
méfiante que la première. Son chant rauque et fort est
une série de can ! can ! can ! can ! sans aucun silence
subdivisant l'ode en strophes. Par sa monotonie, son
aigre raucité, il est des plus odieux, surtout quand
l'orchestre se compose de quelques centaines d'exécu-
tants, ainsi que cela se passe sur mes deux platanes
pendant la canicule. On dirait alors qu'un amas de noix
sèches est ballotté dans un sac jusqu'à rupture des
coques. L'agaçant concert, vrai supplice, n'a qu'un
médiocre palliatif : la Cigale de l'orne est un peu moins
matinale que la Cigale commune et ne s'attarde pas
autant dans la soirée.
Bien que construit sur les mêmes principes fonda-
mentaux, l'appareil vocal offre de nombreuses parti-
cularités qui donnent au chant son caractère spécial.
La chambre sonore manque en plein, ce qui supprime
son entrée, la fenêtre. La cymbale se montre à décou-
vert, immédiatement en arrière de l'insertion de l'aile
postérieure. C'est encore une aride écaille blanche,
convexe au dehors et parcourue par un faisceau de cinq
nervures d'un brun rougeâtre.
Le premier segment de l'abdomen émet en avant une
large et courte languette rigide qui, par son extrémité
LA CIGALB. LK CHANT JI
libre, s'appuie sur la cymbale. Cette languette peut-être
comparée à la lame d'une crécelle qui, au lieu de s'appli-
quer sur les dents d'une noix en rotation, toucherait
plus ou moins les nervures de la cymbale vibrante. De
là doit résulter en partie, ce me semble, le son rauque
et criard. Il n'est guère possible de vérifier le fait en
tenant Tanimal entre les doigts : le Cacan effarouché est
loin de faire entendre alors sa normale chanson.
Les opercules ne chevauchent pas l'un sur l'autre; ils
sont, au contraire, séparés par un assez long intervalle.
Avec les languettes rigides, appendices de l'abdomen,
ils abritent à demi les cymbales, complètement à décou-
vert sur l'autre moitié. Sous la pression du doigt,
l'abdomen bâi-lle peu dans son articulation avec le tho-
rax. Du reste, l'insecte se tient immobile quand il chante ;
il ignore les rapides trémoussements du ventre, source
de modulations dans le chant de la Cigale commune.
Les chapelles sont très petites, presque négligeables
comme appareils de résonance. Il y a toutefois des
miroirs, mais fort réduits et mesurant un millimètre à
peine. En somme, l'appareil de résonance, si développé
dans la Cigale commune, est ici très rudimentaire. Com-
ment alors se renforce, jusqu'à devenir intolérable, le
maigre cliquetis des cymbales?
La Cigale de l'orne est ventriloque. Si l'on examine
l'abdomen par transparence, on le voit translucide dans
ses deux tiers antérieurs. D'un coup de ciseaux retran-
chons le tiers opaque où sont relégués, réduits au strict
indispensable, les organes dont ne peuvent se passer la
propagation de l'espèce et la conservation de l'individu.
Le reste du ventre largement bâille et présente une ample
cavité, réduite à ses parois tégumentaires, sauf à la face
dorsale, qui, tapissée d'une mince couche musculaire,
donne appui au fin canal digestif, un fil presque. La vaste
capacité, formant près de la moitié du volume total de la
bète, est donc vide, ou peu s'en faut. Au fond se voient
les deux piliers moteurs des cymbales, les deux colonnes
ÎJ MOEURS DES INSECTES
musculaires assemblées en V. A droite et à gauche de la
pointe de ce V brillent les deux miroirs minuscules; e!
entre les deux branches, dans les profondeurs du thorax,
se prolonge l'espace vide.
Ce ventre creux et son complément thoracique sont
un énorme résonnateur, comme n'en possède de compa-
rable nul autre virtuose de nos régions. Si je ferme du
doigt l'orifice de l'abdomen que je viens de tronquer, le
son devient plus grave, conformément aux lois des
tuyaux sonores ; si j'adapte à l'embouchure du ventre
ouvert un cylindre, un cornet de papier, le son gagne
en intensité aussi bien qu'en gravité. Avec un cornet
réglé à point et de plus immergé par son large bout
dans l'embouchure d'une éprouvette renforçante, ce
n'est plus chant de cigale, c'est presque beuglement de
taureau. Mes jeunes enfants, se trouvant là par hasard
au moment de mes expériences acoustiques, s'enfuient
épouvantés. L'insecte qui leur est si familier leur inspire
terreur.
La cause de la raucité du son paraît être la languette
de crécelle frôlant les nervures des cymbales en vibration ;
la cause de l'intensité est, à n'en pas douter, le spacieux
résonnateur du ventre. Il faut être, reconnaissons-le,
bien passionné de chant pour se vider ainsi le ventre et
la poitrine en faveur d'une boîte à musique. Les organes
essentiels de la vie s'amoindrissent à l'extrême, se confi-
nent dans un étroit recoin, pour laisser vaste ampleur à
la caisse de résonance. Le chant d'abord, le reste a-v
second rang.
Il est heureux que la Cigale de l'orne ne suive pas leî
conseils des évolutionnistes. Si, plus enthousiaste d'une
génération à l'autre, elle pouvait acquérir, de progrès
en progrès, un résonnateur ventral comparable à celui
que lui font mes cornets de papier, la Provence, peuplée
de Cacans, serait un jour inhabitable.
Après les détails déjà donnés sur la Cigale commune,
est-il bien nécessaire de dire comment se réduit au silence
1, La Cigale adulte, mâle, vue en dessous. — 2, La Cigale adulte,
femelle, vue en dessous. — 3. La Cigale de l'Orne, mâle et femelle.
LA CIGALE. — LE CHANT JJ
linsupportablc bavarde de l'orne? Les cymbales sont
bien visibles à l'extérieur. On les perce avec la pointe
d'une aiguille. A l'instant silence complet. Que n'y a-t-i'
sur mes platanes, parmi les insectes porteurs de stylet,
des auxiliaires amis, eux aussi, de la tranquillité, et dé-
voués à pareil travail! Vœu insensé ; une note manque-
rait à la majestueuse symphonie de la moisson.
Voilà franchies les broussailles descriptives : l'instru-
ment sonore nous est connu en sa structure. Pour finir,
demandons-nous le but de ces orgies musicales. A quoi
bon tant de bruit? Une réponse est inévitable: c'est l'ap-
pel des mâles invitant leurs compagnes ; c'est la cantate
des amoureux.
Je me permettrai de discuter la réponse, très naturelle
d'ailleurs. Voilà une trentaine d'années que la Cigale
commune et son aigre associé le Caccin m'imposent leur
société. Tous les étés, pendant deux mois, je les ai sous
les yeux, je les ai dans les oreilles. Si je ne les écoute pas
volontiers, je les observe avec quelque zèle. Je les vois
rangés en files sur l'écorcelisse des platanes, tous la tête
tu haut, les deux sexes mélangés à quelques pouces l'un
de l'autre.
Le suçoir implanté, ils s'abreuvent, immobiles. A
mesure que le soleil tourne et déplace l'ombre, ils tour-
nent aussi autour de la branche par lentes enjambées
latérales, et gagnent la face la mieux illuminée, la plus
chaude. Que le suçoir fonctionne ou que le déménage-
ment se fasse, le chant ne discontinue pas.
Convient-il de prendre l'interminable cantilène pour
an appel passionné ? J'hésite. Dans l'assemblée, les deux
çexes sont côte à côte, et l'on n'appelle pas des mois
durant quiconque vous coudoie. Je ne vois jamais, du
reste, accourir une femelle au milieu de l'orchestre le plus
bruyant. Comme préludes du mariage, la vue suffit ici,
car elle est excellente : le prétendant n'a que faire d'une
sempiternelle déclaration, la prétendue est sa proche
voisine.
^^ MCEURS DES INSECTES
Serait-ce alors un moyen de charmer, de toucher l'in-
Fensible? Mon doute persiste. Je ne surprends dans !e.5
femelles aucun signe de satisfaction; je ne les vois jamais
se trémousser un peu, dodeliner lorsque les amoureux
prodiguent leurs plus éclatants coups de cymbales.
Les paysans, mes voisins, disent qu'en temps de mois
son la Cigale leur chante : Sego, sego, sego ! (Fauche,
fauche, fauche!) pour les encourager au travail. Mois-
sonneurs d'idées et moissonneurs d'épis, nous sommes
mêmes gens, travaillant, ceux-ci pour le pain de l'esto-
mac, ceux-là pour le pain de l'intelligence. Leur expli-
cation, je la comprends donc, et je l'adopte comme gra-
cieuse naïveté.
La science désire mieux, mais elle trouve dans l'insecte
un monde fermé pour nous. Nulle possibilité d'entrevoi r,
de soupçonner même l'impression produite par le clique-
tis des cymbales sur celles qui l'inspirent. Tout ce que je
peux dire, c'est que leur extérieur impassible semble
dénoter complète indifférence. N'insistons pas : le senti-
ment intime de la bête est mystère insondable.
Un autre motif de doute est celui-ci. Qui est sensible
au chant a toujours l'ouïe fine, et cette ouïe, sentinelle
vigilante, doit, au moindre bruit, donner l'éveil du dan-
ger. Les oiseaux, chanteurs émérites, ont une exquise
finesse d'audition. Pour une feuille remuée dans le bran-
chage, pour une parole échangée entre passants, sou-
dain ils se taisent, inquiets, sur leur garde. Ah! que la
Cigale est loin de telle émotion!
Elle a la vue très fine. Ses gros yeux à facettes l'ins-
truisent de ce qui se passe à droite et de ce qui se passe
à gauche; ses trois stemmates, petits télescopes en ru
bis, explorent l'étendue au-dessus du front. Qu'elle nous
voie venir, et aussitôt elle se tait, s'envole. Mai=^ pla-i
çons-nous derrière la branche où elle chante, disposons-
nous de façon à éviter les cinq appareils de vision ; et là,
parlons, sifflons, faisons claquer les mains l'une dans
l'autre, entre-choquons deux cailloux. Pour bien moins,
LA CIGALR — LB CHANT 3»,
un oiseau qui ne vous verrait pas, à l'instant suspendrait
son chaut, s'envolerait éperdu. Elle, imperturbable,
continue de bruire comme si de rien n'était.
De mes expériences en pareil sujet, je n'en mention-
nerai qu'une, la plus mémorable.
J'emprunte l'artillerie municipale, c'est-à-dire les
boîtes que l'on fait tonner le jour de la fête patronale.
Le canonnier se fait un plaisir de les charger à l'inten-
tion des Cigales et de venir les tirer chez moi. Il y en a
deux, bourrées comme pour la réjouissance la plus
solennelle. Jamais homme politique faisant sa tournée
électorale n'a été honoré d'autant de poudre. Aussi, pour
prévenir la rupture des vitres, les fenêtres sont-elles ou-
vertes. Les deux tonnants engins sont disposés au pied
des platanes, devant ma porte, sans précaution aucune
pour les masquer : les Cigales qui chantent là-haul sur
les branches ne peuvent voir ce qui se passe en bas.
Nous sommes six auditeurs. Un moment de calme
relatif est attendu. Le nombre des chanteuses est cons-
taté par chacun de nous, ainsi que l'ampleur et le rythme
du chant. Nous voilà prêts, l'oreille attentive à ce qui va
se passer dans l'orchestre aérien. La boîte part, vrai
coup de tonnerre...
Aucun émoi là-haut. Le nombre des exécutants est le
même, le rythme est le même, l'ampleur du son est la
même. Les six témoignages sont unanimes : la puis-
sante explosion n'a modifié en rien le chant des Cigales.
Avec la seconde boite, résultat identique.
Que conclure de cette persistance de l'orchestre, nul-
lement surpris et troublé par un coup de canon? En
déduirai-je que la Cigale est sourde? Je me garderai
bien de m'aventurer jusque-là; mais si quelqu'un, plus
audacieux, l'affirmait, je ne saurais vraiment quelles
raisons invoquer pour le contredire. Je serais contraint
de concéder au moins qu'elle est dure d'oreille et qu'on
^eut lui appliquer la célèbre locution : crier comme un
«ourd.
j6 MOEURS DES INSBCTES
ï^orsquc, sur les pierrailles d'un sentier, le Criquet â
ailes bleues délicieusement se grise de soleil et frôle de
ses grosses cuisses postérieures l'âpre rebord de ses
élytres; lorsque U Grenouille verte, la Rainette, non
moins enrhumée que le Gacan, se gonfle la gO!:,^c
dans le feuillage des arbustes, et la ballonne en sonore
vessie au moment où l'orage couve, font-ils appel lun
et l'autre à la compagne absente? En aucune manière.
Les coups d'archet du premier donnent à peine stridula-
tion perceptible; les volumineux coups de gosier de la
seconde se perdent inutiles : la désirée n'accourt pas.
Est-ce que l'insecte a besoin de ces effusions reten-
tissantes, de ces aveux loquaces pour déclarer sa
flamme? Consultez l'immense majorité, que le rappro-
chement des sexes laisse silencieux. Je ne vois dans le
violon de la Sauterelle, dans la cornemuse de la Rai-
nette, dans les cymbales du Gacan, que des moyens
propres à témoigner la joie de vivre, l'universelle joie
que chaque espèce animale célèbre à sa manière.
Si l'on m'affirmait que les Ciga'es mènent en branle
leur bruyant appareil sans nul souci du son produit,
pour le seul plaisir de se sentir vivre, de même que nous
nous frottons les mains en un moment de satisfaction, je
n'en serais pas autrement scandalisé. Qu'il y ait en
outre, dans leur concert, un but secondaire où le soe
muet est intéressé, c'est tort possible, fort naturel, sacs
être encore démonîré.
IV
LA CIGALE. LA PONTS. l'ÉCLOSION
La Cigale commaae confie sa ponte à de menus ra-
meaux secs. Tous ies rameaux examinés par Réaumur
et reconnus peuplés provenaient du mûrier : preuve qn.c
la personne chargée de la récolte aux environs d'Avignon
n'avait pas bien varié ses recherches. Outre le mûrier, je
trouve à mon tour le pêcher, le cerisier, le saule, ie
troène du Japon et autres arbres. iMais ce sont là des ra-
retés. La Cigale affectionne autre chose. Il lui faut,
autant que possible, des tiges menues, depuis la gros-
seur d'une paille jusqu'à celle d'un crayon, avec mince
couche ligneuse et moelle abondante. Ces conditions
remplies, peu importe le végétal. Je passerais en revue
toute la flore semi-ligneuse du pays si je voulais catalo-
guer les divers supports qu'utilise la pondeuse.
Jamais la brindille occupée ne gît à terre; elle est
dans une position plus ou moins voisine de la verticale,
le plus souvent à sa place naturelle, parfois détachée,
mais néanmoins fortuitement redressée. Une longue
étendue, régulière et lisse, qui puisse recevoir la ponie
entière, a la préférence. Les meilleures de mes récoltes
se font sur les tiges du Spartium junceum^ semblables
à des chaumes bourrés de moelle; et surtout sur les
hautes tiges de V Asphodelus cerasiferus^ qui se dressent à
orès d'un mètre avant de se ramifier.
Il est de règle que le support, n'importe lequel, soit
nort et parfaitement sec.
L'œuvre de la Ci.izale consiste en une série d'éraflures
)8 MŒURS DES INSECTSS
comme pourrait en faire la pointe d'une épingle qui,
plongée obliquement de haut en bas, déchirerait les
fibres ligneuses et les refoulerait au dehors en une
courte saillie.
Si la tige manque de régularité, ou bien si plusieurs
Cigales ont travaillé l'une après l'autre au même point,
la distribution des éraflures est confuse; l'œil s'y égare,
impuissante reconnaître l'ordre de succession et le tra-
vail individuel. Un seul caractère est constant • c'est la
direction oblique du lambeau ligneux soulevé, démon-
trant que la Cigale travaille toujours dans une position
droite et plonge son outil de haut en bas, dans le sens
longitudinal du rameau.
Si la tige est régulière, lisse et convenablement lon-
gue, les ponctuations, à peu près équidistantes, s'écar-
tent peu de la direction rectiligne- Leur nombre est va-
riable : assez faible lorsque la mère, troublée dans son
opération, est allée continuer saponteailleurs ; de trente
à quarante, plus ou moins, lorsque la rangée représente
la totalité des œufs.
Chacune de ces écorchures est l'entrée d'une loge
oblique, forée d'habitude dans la partie médullaire de
la tige. Nulle clôture à cette entrée, sauf le bouquet de
fibres ligneuses qui, écartées au moment de la ponte, se
groupent de nouveau quand est retirée la double scie de
l'oviscapte. Tout au plus voit-on reluire dans certains
cas, mais non toujours, parmi les filaments de cette
barricade, une infime couche miroitante rappelant un
vernis d'albumine desséchée. Ce ne saurait être qu'une
insignifiante trace de quelque humeur albumineuse ac-
compagnant les œufs ou bien facilitant le jeu de ^a
double lime perforatrice.
Immédiatement en bas de l'éraflure se trouve la loge,
minime canal qui occupe presque toute la longueur com-
prise entre son point d'entrée et celui de la loge précé-
dente. Parfois même la cloison de séparation manque,
l'étage d'en haut rejoint celui d'en bas, et les œufs, quoi'
LA CIGALE. — LA PONTB. l'ÉCLOSION 59
que introduits par de nombreuses entrées, s'alignent en
fi'e non interrompue. Le cas le plus fréquent est celui
de loges distinctes l'une de l'autre.
Leur contenu varie beaucoup. Pour chacune je compte
depuis six jusqu'à quioze œufs. La moyenne est de dix.
Le nombrcdeloges d'une ponte complète étant de trente
à quarante, on voit que la Cigaledispose detroiscents à
quatre cents germes. D'après l'examen des ovaires,
Réaumur était arrivé à pareils chiffres.
Belle famille en vérité, capable de tenir tête par le
nombre à de bien sérieuses chances de destruction. Je
ne vois pas que la Cigale adulte soit plus exposée qu'un
autre insecte : elle a œil vigilant, essor soudain, vol ra-
pide; elle habite à des hauteurs où ne sont pas à crain-
dre les forbans des gazons. Le Moineau, il est vrai, s'en
liiontre friand. De temps à autre, son plan bien méditéj
il fond du toit voisin sur les platanes et happe la chan-
teuse, qui grince éperdue. Quelques coups de bec assé-
nés de droite et de gauche la débitent en quartiers,
délicieux morceaux pour la couvée. Mais que de fois
l'oiseau revient bredouille! L'autre prévient l'attaque,
urine aux 3 eux de l'assaillant et parc.
Je connais à la Cigale un autre ennemi bien plus ter-
rible que le Moineau. C'est la Sauterelle verte. Il est
îr rd, et les Cigales se taisent. Assouvies de lumière et de
chaleur, elles se sont prodiguées en symphonies tout le
jour. La nuit venue, repos pour elles, mais repos fré-
quemment troublé. Dans l'épaisse ramée des platanes,
bruit soudain comme un cri d'angoisse, strident et court.
C'est la désespérée lamentation de la Cigale surprise en
sa quiétude par la Sauterelle verte, ardente chasseresse
nocturne, qui bondit sur elle, l'appréhende au flanc, lui
ouvre et lui fouille le ventre. Après l'orgie musicale, la
tuerie.
J'ai été mieux renseigné sur ce brigandage de la façon
suivante :
A l'aube, je faisais les cent pas devaatma porte, lorsque
4L) KOEURS DES INSECTES
quelque chose tombe du platane voisin avec d'aigres
grincements. J'accours. C'est une Sauterelle vidant le
ventre d'une Cigale aux abois. En vain celle-ci bruit et
gesticule, l'autre ne lâche prise, plongeant la tête au
fend des entrailles et les extirpant par petites bouchées.
J'étais renseigné : l'attaque avait eu lieu là-haut, de
grand matin, pendant le repos de la Cigale ; et les sou-
bresauts de la malheureuse, disséquée vivante, avaient
fait choir en un paquet l'assaillante et l'assaillie. Plus
tard, à bien des reprises, l'occasion ne m'a pas manqué
d'assister à pareil massacre.
J'ai vu même, comble de l'audace, la Sauterelle se
lancer à la poursuite de la Cigale, qui fuyait d'un vol
éperdu. Tel l'épervierpoursuivant en plein ciel l'alouette.
L'oiseau de rapine est ici inférieur à l'insecte. Il s'en
prend à plus faible que lui. La Locuste, au contraire,
assaille un colosse, beaucoup plus gros, plus vigoureux
que son ennemi ; et néanmoins le résultat de ce corps à
corps disproportionné n'est pas douteux. Avec sa forte
mâchoire, pince acérée, la Sauterelle manque rarement
d'éventrersa capture, qui, dépourvue d'armes, se borne
à crier et à se trémousser.
L'essentiel est delà maintenir, chose assez facile pen-
dant la somnolence de la nuit. Toute Cigale rencontrée
par le féroce locustien en ronde nocturne doit périr
piteusement. Ainsi s'expliquentles soudains grincements
d'angoisse qui éclatent parfois dans la ramée à des heu-
res tardives, indues, alors que les cymbales depuis long-
temps se taisent. Le bandit, habillé de vert céladon,
vient de happer quelque Cigale endormie. Plus tard,
ayant à faire l'éducation de la Sauterelle verte, le menu
de mes pensionnaires est tout trouvé: je les nourris de
Cigales, il en est fait consommation énorme dans mes
volières. Il est donc établi que la fausse Cigale du Nord,
la Sauterelle verte, faitvolontiers ventre de la vraie Cigale,
hôte du iMidi.
Après tout, ce ne sont ni le Moineau, ni la Saulerello
LA CIOALB. — LA PONTS. — L'ÉCLOSÏON 4I
verte qui imposent à la Cigale progéniture si nombreuse.
Le péril est ailleurs, nous le verrons, terrible au moment
de Téclosion, au moment aussi de la ponte.
Deux à trois semaines après sa sortie de terre, c'est-
à-dire vers le milieu de juillet, la Cigale s'occupe de ses
œufs. Pour assister à la ponte sans recourir aux chan-
ces trop aléatoires que la bonne fortune pouvait me ré-
server, j'avais pris certaines précautions dont le succès
me paraissait certain. L'Asphodèle sèche est le support
que préfère l'insecte ; des observations antérieures me
l'avaient appris. C'est aussi la plante qui se prêtera le
mieux à mes desseins par sa tige longue et lisse. Or, les
premières années de mon séjour ici, j'ai remplacé les
chardons de l'enclos par une autre végétation indigène,
moins revêche. L'Asphodèleestdu nombredesnouveaux
occupants. Voilà précisément ce qu'il me faut aujour-
d hui. Je laisse donc en place les tiges sèches de l'année
précédente, et, la saison favorable venue, chaque jour
je les inspecte.
L'attente n'est pas longue. Dés le 15 juillet, je trouver
autant que j'en désire, des Cigales installées sur les As-
phodèles, en train de pondre. La pondeuse est toujours
solitaire. A chaque mère sa tige, sans crainte d'une con-
currence qui troublerait la délicate inoculation. La pre-
mière occupante partie, une autre pourra venir, et puis
d'autres encore. Il v a place pour toutes, et largement;
mais chacune à son tour désire se trouver seule. Du
reste, nulle noise entre elles ; les choses se passent de
la façon la plus pacifique. Si quelque mère survient, la
place étant déjà prise, elle s'envole et va chercher ail-
leurs aussitôt son erreur reconnue.
La pondeuse a constamment la tête en haut, position
qu'elle occupe d'ailleurs dans les autres circonstances.
'£lle se laisse examiner de très près, même sous le verre
de la loupe, tant elle est absorbée dans sa besogne.
L oviscapte, de la longueur d'un centimètre environ,
plonge en entier ci obliquement daas la tige. Le forage
42 MOEURS DES INSBCTES
ne paraît pas exiger des manœuvres bien pénibles, tant
l'outil est parfait. Je vois la Gigaiese trémousserun peu,
dilater et contracter en palpitations fréquentes le bout
de l'abdomen. C'est tout. Le foret en double lime à jeu
alternatif plonge et disparaît dans le bois, d'un mouve-
ment doux, presque insensible. Rien de particulier pen-
dant la ponte. L'insecte est immobile. Dix minutes à
peu prés s'écoulent depuis la prem.ière morsure de la
tarière jusqu'à la fin du peuplement de la loge.
L'oviscapte est alors retiré avec une méthodique len-
teur pour ne pas le fausser. Le trou de sonde se referme
de lui-môme par le rapprochement des fibres ligneuses,
et la Cigale grimpe un peu plus haut, de la longueur de
son outil environ, dans une direction rectiligne. Là.
nouveau coup de percerette et nouvelle loge recevant
sa dizaine d'œufs. Ainsi s'échelonne la ponte de bas en
haut.
Ces faits reconnus, nous sommes en mesure de nous
expliquer l'arrangement si remarquable qui préside à
l'ouvrage. Les entailles, entrées des loges, sont à peu
prés équidistantes, parce que chaque fois la Cigale s'é-
lève d'une même longueur, celle de son oviscapte envi-
ron. Très prompte de vol, elle est très paresseuse de
marche. D'un pas grave, presque solennel, gagner un
point voisin mieux ensoleillé, c'est tout ce qu'on lui voit
faire sur le rameau vivant où elle s'abreuve. Sur le ra-
meau sec où la ponte s'inocule, elle garde ses habitudes
compassées, les exagère même, vu l'importance de Topé-
ration. Elle se déplace le moins possible, tout juste de
quoi ne pas faire empiéter l'une sur l'autre deux loges
voisines. La mesure du pas ascensionnel à faire eil
fournie approximativement par la longueur de la sonde.
De plus, les entailles se rangent suivant une lii^^ae
droite quand elles sont en nombre médiocre. Pourquoi,
en effet, la pondeuse obliquerait-elle à droite ou à gau-
che sur une tige qui de partout a des qualités idenù-
ques ? Passionnée de soleil, elle a choisi la face la mieux
LA CIGALE. — LA PONTK. L ÉCLOSION 43
exposée Tant qu'elle recevra sur le dos le bain de cha-
leur, sa suprême joie, elle se gardera bien de quitter
rorienlation qui fait ses délices pour une autre où les
rayuns solaires n'arrivent pas d'aplomb.
Mais la ponte est de longue durée quand elle s'ac-
complit en entier sur leméme support. Adix minutes par
loge, les séries de quarante que j'ai parfois rencontrées
représentent un laps de temps de six à sept heures. Le
soleil peut donc se déplacer considérablement avant que
la Cigale ait terminé son œuvre. Dans ce cas la direc-
tion rectiligne s'infléchit en un arc hélicoïdal. La pon-
deuse tourne autour de sa tige à mesure que le soleil
tourne aussi, et sa lii^ne de piqûres fait songer au
trajet de l'ombre du ^.yie sur un cadran solaire cyl-n-
drique.
Bien des fois, pendant que la Cigale est absorbée
dans son œuvre maternelle, un moucheron de rien, por-
teur lui aussi d'une sonde, travaille à l'cxterminatioc
des œufs à mesure qu'ils sont mis en place. Réaumuf
l'a connu. Dans presque tous les brins de bois examinés,
il rencontra son ver, cause d'une méprise au début des
recherches. Mais il n'a pas vu, il ne pouvait voir en ac-
tion l'audacieux ravageur. C'est un Chalcidite de quatre
à cinq millimétrés de longueur, tout noir, avec les an-
tennes noueuses, grossissant un peu vers l'extrémité. La
tarière dégainée est implantée à la partie inférieure de
l'abdomen, vers le milieu, et se dirige perpendiculaire-
ment à l'axe du corps, comms cela a lieu pour les Leu-
cospis, fléau de quelques apiaires. Ayant négligé de le
prendre, j'ignore de quelle dénomination les nomencla-
tLurs l'ont gratifié, si toutefois le nain exterminateur de
Cigales est déjà catalogué.
Ce que je sais mieux, c'est sa tranquille témérité, s<>û
impudente audace tout prés du colosse qui l'écraserait
rien qu'en lui mettant la patte dessus. J'en ai vu jus-
qu'à trois exploiter en même temps la misérable pon-
deuse. Ils se tiennent en arrière, aux lapons de 1 inaecte,
44 SflŒURS DBS INSECTB3
OÙ ils travaillent delà sonde ou bien attendent la minute
propice.
La Cigale vient de peupler une loge et monte un peu
plus haut pour forer la suivante. L'un des bandits ac-
court au point abandonné ; et là, presque sous la griffe
de la géante, sans la moindre crainte, comme s'il était
chez lui et accomplissait oeuvre méritoire, il dégaine sa
sonde et l'introduit dans la colonne d'œufs, non par
l'entaille, hérissée de fibres rompues, mais par quelque
fissure latérale. L'outil est lent à fonctionner, à cause de
la résistance du bois presque intact. La Cigale a letcmps
de peupler l'étage supérieur.
Dés qu'elle a fini, l'un des moucherons, celui d'ar-
rière attardé dans sa besogne, la remplace et vient ino-
culer son germe exterminateur. Quand la mère s'envole,
les ovaires épuisés, la plupart de ses loges ont ainsi reçu
l'œuf étranger qui sera la ruine de leur contenu. Un petit
ver, d^éclosion hâtive, remplacera la famille de la Cigale,
grassement nourri, un seul par chambre, d'une douzaine
d'œufs à la coque.
L'expérience des siècles ne t'a donc rien appris, ô
lamentable pondeuse! Avec tes yeux excellents, tu ne
peux manquer de les apercevoir, ces terribles sondeurs,
lorsqu'ils voltigent autour de toi, préparant leur mau-
vais coup ; tu les vois, tu les sais à tes talons, et tu restes
impassible, tu te laisses faire. Retourne-toi donc, dé-
bonnaire colosse; écrase ces pygmées! Tu n'en feras
jamais rien, incapable de modifier tes instincts, môme
pour alléger ton lot de misères maternelles.
Les œufs de la Cigale commune ont le blanc luisant
de l'ivoire. Coniques aux deux bouts et de forme allon-
gée, ils pourraient être comparés à de minuscules na-
vettes de tisserand. Ilsmesurentdeux millimètresetdemi
de longueur sur un demi-millimètre de largeur. Ils sont
rangés en file et chevauchent un peu l'un sur l'autre.
Ceux de la Cigale de l'orne, légèrement plus petits, sont
assemblés en groupes réguliers qui simulent de micro-
LA CiGALi. — LA PONTE. — l'ÉCLOSION 4'
scopiqucs paquets de cigares. Occupons-nous exclusive-
ment des premiers ; leur histoire nous donnera celle des
autres.
Septembre n'est pas fini que le blanc luisant de
Tivoire fait place à la couleur blonde du froment. Dans
les premiers jours d'octobre se montrent, en avant,
deux petits points d'un brun marron, arrondis, bien
nets, qui sont les taches oculaires de l'animalcule ea
formation. Ces deux yeux brillants, qui regardent pres-
que, et l'extrémité antérieure conoïde, donnent aux
œufs l'aspect de poissons sans nageoires, poissons mi-
nuscules à qui conviendrait pour bassin une demi-
coquille de noix.
Vers la même époque, je vois fréquemment sur les
Asphodèles de l'enclos et sur celles des collines voisines
des indices d'une récente éclosion. Ce sont certaines
défroques, certaines guenilles laissées sur le seuil de la
porte par les nouveau-nés déménageant et pressés de
gagner un autre logis. Nous allons voir dans un instant
ce que signifient ces dépouilles.
Cependant, malgré mes visites, dignes par leur assi-
duité d'un meilleur résultat, je ne parviens jamais à
voir les jeunes Cigales émerger de leurs loges. Mes édu-
cations en domesticité n'aboutissent pas mieux. Deux
années de suite, en temps opportun, je collectionne en
boîtes, en tubes, en bocaux, une centaine de brindilles
de toute nature peuplées d'œufs de Cigale; aucune ne
me montre ce que je désire tant voir : la sortie des Ci-
gales naissantes.
Réaumur a éprouvé les mêmes déceptions. Il raconte
comment ont échoué tous les envois faits par ses amis,
même en tenant la nichée dans un tube de verre au fond
de son gousset pour lui donner douce température. Oh!
vénéré maître 1 ici ne suffisent ni l'abri tempéré de nos
cabinets de travail, ni le mesquin calorifère de nos
chausses; il faut le suprême stimulant, le baiser du
soleil; il faut, après les fraîcheurs matinales qui déjà
4<i MOEURS DES iNSECTBS
font frissonner, le coup de feu subit d'une superbe jour-
née d'automne, derniers adieux de la belle saison.
C'est dans des circonstances semblables, par un soleil
vif, opposition violente d'une nuit froide, que je trouvais
des signes d'éclosion; mais j'arrivais toujours trop tard :
les jeunes Cigales étaient parties. Tout au plus m'arri-
vait-il parfois d'en rencontrer une appendue par un fil
à sa tige natale et se démenant en l'air. Je la croyais
empêtrée dans quelque lambeau de toile d'araignée.
Enfin, le 27 octobre, désespérant du succès, je fis ré-
colte des Asphodèles de l'enclos, et In brassée de tiges
sèches où la Cigale avait pondu fut montée dans mon
cabinet. Avant de tout abandonner, je me proposais
d'examiner encore une fois les loges et leur contenu.
La matinée était froide. Le premier feu de la saison
était allumé. Je mis mon petit fagot sur une chaise de-
vant le foyer, sans aucune intention d'essayer l'effet
que produirait sur les nichées la chaleur d'une flambée.
Les broussailles que j'allais fendre une à une étaient
mieux là à la portée de la main. Rien autre n'avait dé-
cidé de l'emplacement choisi.
Or, tandis que je promène ma loupe sur une tige fen-
due, l'éclosion, que je n'espérais plus obtenir, brusque-
ment se fait à mes côtés. Mon fagot se peuple; les jeu-
nes larves, par douzaines et douzaines, émergent de
leurs loges. Leur nombre est tel, que mon ambition
d'observateur a largement de quoi se satisfaire. Les
œufs étaient mûrs à point, et la flambée du foyer, vive,
pénétrante, a réalisé ce qu'aurait produit un coup de
soleil en plein champ. Profitons vite de l'aubaine inat-
tendue.
A l'orifice de la loge aux œufs, parmi les fibres dé-
chirées, se montre un corpuscule conoïde, avec deux
gros points noirs oculaires. C'est absolument, pour l'as-
pect, la partie antérieure de l'œuf, semblable, je viens
de le dire, à l'avant d'un poisson d'extrême exiguïté. On
dirait que l'œuf s'est déplacé, en remontant des profon-
LA CIOALB. LA PONTE. — L ÉCLOSION 47
deurs de la cuvette à l'orifice de la petite galerie. Un œuf
se mouvoir dans un étroit canal ! un germe cheminer !
xWais c'est impossible, cela ne s'est Jamais vu. Quelque
chose m'illusionne. La tige est fendue, et le mystère se
dévoile. Les œufs véritables, un peu troublés dans leur
coordination, n'ont pas changé de place. Ils sont vides,
réduits à un sac diaphane, largement fendu au pôle
intérieur. Il en est sorti le singulier organisme dont
voici les traits les plus marquants.
Par la forme générale, la configuration de la tête
et les gros yeux noirs, l'animalcule, encore mieux que
l'œuf, a l'aspect d'un poisson extrêmement petit. Un
simulacre de nageoire ventrale accentue la ressemblance.
Cette espèce d'aviron provient des pattes antérieures qui,
logées ensemble dans un fourreau spécial, se coucl ent
en arrière, tendues en ligne droite l'une contre l'autre.
Sa faible mobilité doit servir à la sortie du sac ovulaire
et à la sortie plus difficultueuse du canal ligneux. S'é-
loignanl un peu du corps, puis s'en rapprochant, ce le-
vier donne appui pour la progression au moyen des crocs
terminaux déjà vigoureux. Les quatre autres pattes
^ont engagées, absolument inertes, sous Tenveloppc
commune. Il en est de même des antennes, que la loupe
peut à peine entrevoir. En somme, l'organisme issu de
l'œuf est un corpuscule naviculaire. avec un aviron im-
pair dirigé en arrière, à la face ventrale, et formé par
l'ensemble des deux pattes d'avant. La segmentation
est très nette, en particulier sur l'abdomen. Enfin le tout
est parfaitement lisse, sans le moindre cil.
Quel nom donnera cet état initial des Cigales, état
si étrange, si imprévu, jusqu'ici non soupçonné? Dois-je
amalgamer du grec et forger quelque expression rébar-
bative) Je n'en ferai rien, persuadé que des termes bar-
bares sont pour la science broussailles encombrantes. Je
dirai tout simplement larve primaire^ comme je l'ai fait
au sujet des iMéloïdes, des Leucospis et Anthrax.
La forme de la larve primaire chez les Cigales est émi-
48 MtEURS DES INSECTES
nemment propice à la sortie. Le canal où se fait rdclo-
sion est très étroit et laisse tout juste place pour un sor-
tant. D'ailleurs les œufs sont disposés en file, non bout
à bout, mais partiellement superposés. L'animalcule
venu des rangs reculés doit s'insinuer à travers les dé-
pouilles restées en place des œufs antérieurs déjà éclos.
A l'étroitesse du couloir s'ajoute l'encombrement des
coques vides.
Dans ces conditions, la larve, telle qu'elle sera tantôt,
quand elle aura déchiré son fourreau provisoire, ne pour-
rait franchir le difficultueux défilé. Antennes gênantes,
longues pattes étalées loin de l'axe du corps, pioches à
pointe courbe s'accrochant en chemin, tout s'opposerait
à la manœuvre d'une prompte libération. Les œufs d'une
loge éclosent à peu prés à la fois. Il faut que les nou-
veau-nés d'avant déménagent au plus vite et laissent
passage libre à ceux d'arrière. Il faut la forme navicu-
iaire, lisse, dépourvue de saillies, qui s'insinue, se fau-
file à la façon d'un coin. La larve primaire, avec ses
divers appendices étroitement appliqués contre le corps
cous une gaine commune, avec sa forme de navette et
son aviron impair doué de quelque mobilité, a donc pour
rôle la venue au jour à travers un difficile passage.
Ce rôle est de courte durée. Voici qu'en effet l'un des
émigrants montre sa tête aux gros yeux et soulève les
fibres rompues de l'entaille. Il fait de plus en plus saillie
par un mouvement de progression très lent que la loupe
a de la peine à constater. Au bout d'une demi-heure au
moins, l'objet naviculaire apparaît en entier, mais retenu
par l'extrémité postérieure à l'orifice de sortie.
Sans retard, la casaque d'évasion se fend, et l'animal-
cule se dépouille d'avant en arrière. C'est alors la larve
normale, la seule connue de Réaumur. La défroque reje-
tée forme un filament suspenseur, épanoui en godet à
son extrémité libre. Dans ce godet est enchâssé le bout
de Tabdomen de ia larve qui, avant de se laisser choir à
terre, prend un bain de soleil, se raffermit, gigote, fait
l, La Cigale, la ponte. — 2, La Sauterelle verte, fausse cigale du
Nord, dévorant la vraie cigale, hôte du MiHi.
LA CIGALE. — LA PONTE. — L ÉCLOSION 49
essai de ses forces, mollement balancée au bout de boa
cordon de sûreté.
La petite puce, comme dit Réaumur, d'abord blanche,
puis ambrée, est l'exacte larve qui fouira la terre. Les
antennes, assez longues, sont libres et s'agitent; les
pattes font jouer leurs articulations; les antérieures ou-
vrent et ferment leurs crochets, relativement robustes.
Je ne connais guère de spectacle plus singulier que celui
de ce minime gymnasiarque appendu par l'arrière, oscil-
lant au moindre souffle, et préparant en l'air sa culbute
dans le monde. La suspension a une durée variable.
Quelques larves se laissent choir au bout d'une demi-
heure environ; d'autres persistent dans leur cupule
pédonculée des heures entières; quelques-unes même
attendent le lendemain.
Prompte ou tardive, la chute de l'animalcule laisse en
place le cordon suspenseur, dépouille de la larve pri-
maire. Quand toute la nichée a disparu, l'orifice de la
loge est ainsi surmonté d'un bouquet de fils courts et
subtils, tordus et chiffonnés, semblables à de la glaiie
desséchée. Chacun, à son bout libre, s'évase en cupuie.
Reliq les bien délicates, bien éphémères, qu'on ne peut
toucher sans les anéantir. Le moindre vent bientôt les
dissipe.
Revenons à la larve. Un peu plus tôt, un peu plus tard,
elle tombe à terre, soit par accident, soit par elle-même.
L'infime bestiole, pas plus grosse qu'une puce, a pré-
servé ses tendres chairs naissantes des duretés du sol au
moyen de son cordon suspenseur. Elle s'est raffermie
dans l'air, moelleux édredon. Maintenant elle plonge
dans les âpretés de la vie.
J'entrevois mille dangers pour elle. Un souffle de rien
peut emporter cet atome ici, sur le roc inattaquable, là,
sur l'océan d'une ornière où croupit un peu d'eau ; ail-
leurs, sur du sable, région de famine où rien ne végète;
ailleurs encore, sur un terrain argileux, trop tenace pour
être labouré. Ces mortelles étendues sont fréquentes, et
4
50 MŒURS DES INSECTES
sont fréquents aussi les souffles dispersateurs en cette
saison venteuse et déjà mauvaise de fin octobre.
I] faut à la débile créature une terre très souple, d'ac-
cès facile, afin de se mettre immédiatement à l'abri. Les
jours froids s'approchent, les gelées vont venir. Errer
quelque temps à la surface exposerait à de graves périls.
Sans tarder, il convient de descendre en terre, et même
profondément. Cette condition de salut, unique, impé-
rieuse, dans bien des cas ne peut se réaliser. Que peu-
\ent les griffettes de la puce sur la roche, le grés, la
glaise durciel» L'animalcule périra, faute de trouver à
temps le refuge souterrain.
Le premier établissement, exposé à tant de mauvaises
chances, est, tout l'affirme, cause de grande mortalité
dans la famille de la Cigale. Le petit parasite noir, rava-
geur des œufs, nous disait déjà l'opportunité d'une ponte
longuement fertile; la difficulté de l'installation initiale
nous explique, à son tour, comment le maintien de la race
dans des proportions convenables exige de trois cents
à quatre cents germes de la part de chaque mère. Emon-
dée à l'excès, la Cigale est féconde à l'excès. Par la
richesse de ses ovaires elle conjure la multiplicité des
périls .
Dans l'expérience qui me reste à faire, je lui épargne-
rai du moins les difficultés de la première installation.
Je fais choix de terre de bruyère, très souple, très noire,
passée à un crible fin Sa couleur foncée me permettra
de retrouver plus aisément l'animalcule blond quand je
voudrai m'informer de ce qui se passe; sa souplesse
conviendra à la débile pioche. Je la tasse médiocrement
dans un vase en verre ; j'y plante une petite touffe de
thym; j'y sème quelques grains de blé. Aucun trou au
fond du vase, comme l'exigerait la prospérité du thym
et du froment • les captifs, trouvant l'orifice, ne manque-
raient pas de s'évader. La plantation souffrira de ce
défaut de drainage, mais au moins je suis sûr de retrou-
ver mes bêtes, avec le secours de la loupe et beaucoup de
LA CIGALK — LA PONTE. — L ÉCLOSION $1
patience. Du reste, je serai sobre d'irrigations, juste le
strict nécessaire pour empêcher les plantes de périr.
Quand tout est en ordre, le blé commençant d'étaler
sa première feuille, je dépose six jeunes larves de Cigale
à la surface du sol. Les chétives bestioles arpentent,
explorent assez rapidement le lit de terre; quelques-
unes essayent, sans y parvenir, de grimper sur la paroi
du vase. Aucune ne fait mine de vouloir s'enfouir, à tel
point que je me demande, anxieux, le but de recherches
si actives, si prolongées. Deux heures se passent, et le
vagabondage ne cesse pas.
Que désirent-elles? De la nourriture ? Je leur offre
quelques petites bulbes avec faisceau de racines naissan-
tes, quelques fragments de feuilles et des brins d'herbue
frais. Rien ne les tente, ne les fixe. Apparemment elles
font choix d'un point favorable avant de descendre eu
terre. Sur le sol que leur a fait mon industrie, ces hési-
tantes explorations sont inutiles : toute la superficie du
champ se prête très bien, ce me semble, au travail que
j'attends d'elles. Cela ne suffit pas, paraît-il.
Dans les conditions naturelles, une tournée à la ronde
pourrait bien être indispensable. Là sont rares les em-
placements souples comme mon lit de terre de bruyère,
expurgée de tout corps dur, finement tamisée. Là sont
fréquents, au contraire, les terrains grossiers, inattaqua-
bles par la minuscule pioche. La larve doit errer à
l'aventure, pérégriner plus ou moins avant de trouver
lieu favorable. Beaucoup même, à n'en pas douter, péris-
sent épuisées d'infructueuses recherches. Un voyage
d'exploration, dans un pays de quelques pouces d'éten-
due, fait donc partie du programme éducateur des jeunes
Cigales. Dans mon bocal de verre, si somptueusement
garni, ce pèlerinage est inutile. N'importe, il s'accomplit
suivant les rites consacrés.
Mes voyageuses enfin se calment. Je les vois attaquer
la terre avec les pics crochus de leurs pattes antérieures,
la iouir et y pratiquer une excavation comme en ferait la
53 MCEURS DES INSECTES
pointe d'une forte aiguille. Armé d'une loupe, j'assiste
à leurs coups de pioche, à leurs manœuvres du râteau
ramenant à la surface un atome de terre. En quelqu'^s
minutes, un puits bâille. L'animalcule y descend, s'y
ensevelit, désormais invisible.
Le lendemain je renverse le contenu du vase, sans
briser la motte, maintenue par les racines du thym et du
froment. Je trouve toutes mes larves au fond, arrêtées
par le verre. En vingt-quatre heures, elles ont franchi
l'entière épaisseur de la couche de terre, un décimètre
environ. Elles seraient même descendues plus bas sans
Vobstacle du fond.
Dans le trajet, elles ont probablement rencontré les
radicelles de ma plantation. S'y sont-elles arrêtées pour
prendre un peu de nourriture en y implantant le suçoir?
Ce n'est guère probable. Au fond du vase vide, quelques
radicelles rampent. Aucune de mes six prisonnières uc
s'y trouve installée. Peut-être la secousse du pot renvet se
les a-t-elle détachées.
Il est évident que, sous terre, il ne peut y avoir pour
elles d'autre nourriture que le suc des racines. Adulte ou
larvaire, la Cigale vit aux dépens des végétaux. Adulte,
elle boit la sève des branches ; larvaire, elle hume la sève
des racines. Mais à quel moment se puise la première
gorgée? Je l'ignore encore. Ce qui précède semble nous
dire que la larve nouvellement éclose est plus pressée de
gagner les profondeurs du sol, à l'abri des froids immi-
nents, que de stationner aux buvettes rencontrées en route.
Je remets en place la motte de terre de bruyère, et les
six exhumées sont déposées une seconde fois à la surface
(iu sol. Des puits se creusent sans tarder. Les larves y
disparaissent. Enfin le vase est mis sur la fenêtre de mon
cabinet, où il recevra toutes les influences de l'air exté-
rieur, les mauvaises comme les bonnes.
Un mois plus tard, en fin novembre, seconde visite.
Les jeunes Cigales sont blotties, isolées, à la base de la
motte Elles n'adhèrent pas aux racines; elles n'ont
LA CIGALE. LA PONTE. — L ECLOSfON SI
changé ni d'aspect ni de taille. Telles je les avais vues
au début de l'expérience, telles je les retrouve, un peu
moins actives cependant. Ce défaut de croissance dans
l'intervalle de novembre, le mois le plus doux de la rude
saison, n'indiquerait-il pas que de tout l'hiver aucune
nourriture n'est prise ?
Les jeunes Sitaris, autres atomes animés, aussitôt
sortis de l'œuf à l'entrée des galeries de TAnthophore,
restent amoncelés, immobiles, et passent dans une abs-
tinence complète la mauvaise saison. A peu près ainsi
sembleraient se comporter les petites Cigales. Une fois
enfouies à des profondeurs où les gelées ne sont pas à
craindre, elles sommeillent, solitaires, dans leurs quar-
tiers d'hiver et attendent le retour du printemps pour
mettre en perce quelque racine voisine et prendre leur
première réfection.
J'ai essayé, sans succès, de confirmer par le fait ob-
servé les déductions où conduisent les précédents résul-
tats. Au renouveau, en avril, je dépote pour la troisième
fois ma touffe de thym. Je romps la motte, je l'épluche
sous la loupe. C'est la recherche d'une épingle dans un
tas de paille. Je trouve enfin mes petites Cigales. Elles
sont mortes, peut-être de froid malgré la cloche dont
j'avais couvert le pot, peut-être de famine, si le thym ne
leur a pas convenu. Je renonce à la solution du problème
trop difficultueux.
Pour la réussite de semblable éducation, il faudrait
une couche de terre vaste et profonde, qui mettrait à
l'abri des rigueurs de l'hiver; il faudrait, dans l'igno-
rance où je suis des racines préférées, végétation variée,
où les petites larves choisiraient d'après leurs goûts. Ces
conditions-là n'ont rien d'impraticable ; mais comment,
dans l'énorme amas terreux, d'un mètre cube au moins,
retrouver ensuite l'atome que j'ai tant de peine à démêler
dans une poignée de terre de bruyère noire? Et puis,
il est certain qu'une fouille aussi laborieuse détacherait
l'animalcule de sa racine nourricière.
54 MCKURS DES INSECTES
La vie souterraine de la Cigale en ses débuts nous
échappe. Celle de la larve bien développée n'est pas
mieux connue. Dans les travaux des champs, à quelque
profondeur, rien de plus commun que de rencontrer sous
la bêche la rude fouisseuse; mais la surprendre fixée sur
les racines qui l'alimentent incontestablement de leur
sève, c'est une tout autre affaire. L'ébranlement du sol
travaillé l'avertit du péril. Elle dégage le suçoir pour
faire retraite dans quelque galerie; et quand elle est mise
à nu, elle a cessé de s'abreuver.
Mais si les fouilles agricoles, avec leurs troubles iné-
vitables, ne peuvent nous renseigner sur les mœurs sou-
terraines, elles nous instruisent au moins de la durée de
la larve. Quelques cultivateurs de bonne volonté, occu-
pés en mars à des défoncements profonds, se sont fait
un plaisir de me ramasser toutes les larves, petites et
grandes, que leur [travail exhumait. La récolte fut de
quelques centaines. Des différences de taille fort nettes
partageaient le total en trois catégories : les grandes,
avec rudiments d'ailes comme en possèdent les larves
sortant de terre, les moyennes et les petites. A chacun
de ces ordres de grandeur doit correspondre un âge dif-
férent. Adjoignons-y les larves de la dernière éclosion,
animalcules forcément inaperçus de mes rustiques colla-
borateurs, et nous aurons quatre années pour la duré
probable des Cigales sous terre.
La vie aérienne s'évalue plus aisément. J'entends le
premières Cigales vers le solstice d'été. Un mois plu
tard, l'orchestre atteint sa pleine puissance. Quelque
retardataires, fort rares, exécutent de maigres solos jus-
qu'au milieu de septembre. C'est la fin du concert.
Comme la sortie de terre n'a pas lieu pour toutes à la
m.ême époque, il est clair que les chanteuses de septem-
bre ne sont pas contemporaines de celles du solstice.
Prenons la moyenne entre ces deux dates extrêmes, cl
Dous aurons environ cinq semaines.
Quatre années de rude besogne sous terre, un mois de
LA CIGALE. — LA PONTE. — l'ÉCLOSION 55
fôte au soleil, telle serait donc la vie de la Cigale. Ne
reprochons plus à l'insecte adulte son délirant triomphe.
Quatre ans, dans les ténèbres, il a porté sordide casaque
de parchemin; quatre ans, de la pointe de ses pics, il a
fouillé le sol ; etvoici le terrassier boueux soudain revêtu
d'un élégant costume, doué J'ailes rivalisant avec celles
de l'oiseau, grisé de chaleur, inondé de lumière, su-
prême joie de ce monde. Les cymbales ne seront jamais
assez bruyantes pour célébrer de telles félicités, si bien
gagnées, si éphémères.
LA MANTE. — LA CHASSE
Encore une bête du Midi, d'intdrôt au moins égal à
celui de la Cigale, mais de célébrité bien moindre, parce
qu'elle ne fait point de bruit. Si le Ciel l'eût gratifiée de
cymbales, première condition delà popularité, elle éclip-
serait le renom de la célèbre chanteuse, tant sont étran-
ges et sa forme et ses mœurs. On l'appelle ici lou Prègo-
Dtéu, la bête qui prie Dieu. Son nom officiel est Mante
religieuse (Mantis religiosa, Lin.).
Le langage de la science et le naïf vocabulaire du
paysan sont ici d'accord et font de la bizarre créature
une pyihouisse rendant ses oracles, une ascète en extase
mystique. La comparaison date de loin. Déjà les Grecs
appelaient l'insecte Mavrtç, le devin, le prophète. L'homme
des champs n'est pas difficile en fait d'analogies; il sup-
plée richement aux vagues données des apparences. 1!
a vu sur les herbages brûlés par le soleil un insecte de
belle prestance, à demi redressé majestueusement. Il a
remarqué ses amples et fines ailes vertes, traînant à \u
façon de longs voiles de lin; il a vu ses pattes antérieu-
res, des bras pour ainsi dire, levées vers le ciel en pos-
ture d'invocation. Il n'en fallait pas davantage; l'ima-
gination populaire a fait le reste; et voilà, depuis les
temps antiques, les broussailles peuplées de devineres-
ses en exercice d'oracle, de religieuses en oraison.
O bonnes gens aux naïvetés enfantines, quelle erreur
était la vôtre! Ces airs patenôtriers cachent des mœurs
airoces; ces bras suppliants sont d'horribles machines
LA MANTE. LA CHASSl 57
e brigandage : ils n'égrènent pas des chapelets, ils
exterminent qui passe à leur portée. Par une exception
qu'on serait loin de soupçonner dans la série herbivore
des Orthoptères, la Mante se nourrit exclusivement de
proie vivante. Elle est le tigre des paisibles populations
entomologiques, l'ogre en embuscade qui prélève tribut
de chair fraîche. Supposons-lui vigueur suffisante, et
ses appétits carnassiers, ses traquenards d'horrible per-
fection, en feraient la terreur des campagnes. Le Prègo-
Diéu deviendrait vampire satanique.
Son instrument de mort à part, la Mante n'a rien qui
inspire appréhension. Elle ne manque même pas de grci-
cieuseté, avec sa taille svelte, son élégant corsage, sa
coloration d'un vert tendre, ses longues ailes de gaze.
Pas de mandibules féroces, ouvertes en cisailles; au
contraire, un fin museau pointu qui semble fait pour
becqueter. A la faveur d'un cou flexible, bien dégagé du
thorax, la tête peut pivoter, se tourner de droite et de
gauche, se pencher, se redresser. Seule parmi les insec-
tes, la Mante dirige son regard; elle inspecte, elle exa-
mine; elle a presque une physionomie.
Le contraste est grand entre l'ensemble du corps,
d'aspect très pacifique, et la meurtrière machine des
pattes antérieures, si justement qualifiées de ravisseuses.
La hanche est d'une longueur et d'une puissance insoli-
tes. Son rôle est de lancer en avant le piège à loups qui
n'attend pas la victime, mais va la chercher. Un peu de
parure embellit le traquenard. A la face interne, la base
de la hanche est agrémentée d'une belle tache noire
ocellée de blanc; quelques rangées de fines perles com-
piétent l'ornementation.
La cuisse, plus longue encore et sorte de fuseau dé-
primé, porte à la face inférieure, sur la moitié d'avant,
une double rangée d'épines acérées. La rangée interne
en comprend une douzaine, alternativement noires et
plus longues, vertes et plus courtes. Cette alternance
des longueurs inégales multiplie les points d'engrenage
58 iMCEURS DES INSECTES
et favorise l'efficacité de l'arme. La rangée externe est
plus simple et n'a que quatre dents. Enfin trois aiguil-
lons, les plus longs de tous, se dressent en arrière de la
double série. Bref, la cuisse est une scie à deux lames
parallèles, que sépare une gouttière où vient s'engager
la jambe repliée.
Celle-ci, très mobile sur son articulation avec la cuisse,
est également une scie double, à dents plus petites, plus
nombreuses et plus serrées que celles de la cuisse. Elle
se termine par un robuste croc dont la pointe rivalise
d'acuité avec la meilleure aiguille, croc canaliculé en
dessous, à double lame de couteau courbe ou de serpette.
Outil de haute perfection pour transpercer et déchirer,
ce harpon m'a laissé de piquants souvenirs. Que de fois,
dans mes chasses, griffé par la bête que je venais de
prendre et n'ayant pas les deux mains libres, il m'a fallu
recourir à l'aide d'autrui pour me libérer de ma tenace
capture! Qui voudrait se dépêtrer par la violence sans
dégager avant les crocs implantés, s'exposerait à des éra
flures comme pourraient en faire les aiguillons du rosier.
Aucun de nos insectes n'est de maniement plus incom-
mode. Cela vous griffe de ses pointes de serpette, vous
larde de ses piquants, vous saisit de ses étaux, et vous
rend la défense à peu près impossible si, désireux de con-
server votre prise vivante, vous ménagez le coup de pouce
qui mettrait fin à la lutte en écrasant la bête.
Au repos, le traquenard est plié et redressé contre la
poitrine, inoffensif en apparence. Voilà l'insecte qui prie.
Tviais qu'une proie vienne à passer, et la posture d'orai-
son brusquement cesse. Soudain déployées, les trois
longues pièces de la machine portent au loin le grappin
terminal, qui harponne, revient en arrière et amène la
capture entre les deux scies. L'étau se renferme par un
mouvement pareil à celui du bras vers l'avant-bras; et
c'est fini : criquet, sauterelle et autres plus puissants,
une fois saisis dans l'engrenage à quatre rangées de
pointes, sont perdus sans ressource. Ni leurs trémoussç-
LA .MANTE. LA CHASSIS SQ
ments désespérés ni leurs ruades ne feront lâcher le ter-
rible engin.
Impraticable dans la liberté des champs, l'étude sui-
vie des mœurs exige ici l'éducation à domicile. L'entre-
prise n'a rien de difficile : la Mante est peu soucieuse de
son internement sous cloche, à la condition d'être bien
nourrie. Tenons-lui des vivres de choix, renouvelés tous
les jours, et le regret des buissons ne la tourmentera
guère.
J'ai pour volières, à l'usage de mes captives, une dizaine
d'amples cloches en toile métallique, les mêmes dont il
se fait emploi pour mettre à l'abri des mouches certaines
provisions de table. Chacune repose sur une terrine rem-
plie de sable. Une touffe sèche de thym, une pierre plate
où pourra plus tard se faire la ponte, en composent tout
l'ameublement. Ces chalets sont rangés sur la grande
table de mon laboratoire aux bêtes, où le soleil les visite
la majeure partie de la journée. J'y installe mes captives,
les unes isolées, les autres par groupes.
C'est dans la seconde quinzaine du mois d'août que
je commence à rencontrer l'insecte adulte dans les her-
bages fanés, les broussailles, au bord des chemins. Les
femelles, à ventre déjà volumineux, sont de jour en jour
plus fréquentes. Leurs fluets compagnons sont, au con-
traire, assez rares, et j'ai parfois bien de la peine à com-
pléter mes couples, car il se fait dans les volières une
tragique consommation de ces nains. Réservons ces
atrocités pour plus tard, et parlons d'abord des femelles.
Ce sont de fortes mangeuses dont l'entretien, lorsqu'il
doit durer quelques mois, n'est pas sans difficultés. Il
faut renouvelerpresque chaque jour les provisions, pour
la majeure part gaspillées en dégustations dédaigneuses.
Sur ses broussailles natales, la Mante, j'aime à le croire,
est plus économe. Le gibier n'abondant pas, elle utilise
à fond la pièce saisie; dans mes volières, elle est prodi-
gue. Souvent, après quelques bouchées, elle laisse choir,
elle abandon»^e le riche morceau sans en tirer d'autre
60 MCEURS DES IN8ECTBS
profit. Ainsi se trompent, paraît-il, les ennuis de li
captivité.
Pour faire face à ce luxe de table, il me faut recourir
à des aides. Deux ou trois petits désœuvrés du voisinage,
gagnés par la tartine et la tranche de melon, vont, matin
et soir, dans les pelouses d'alentour, garnir leurs bour-
riches, étuis en bouts de roseau, où s'entassent vivants
criquets et sauterelles. De mon côté, le file-t à la main,
je fais quotidiennement une tournée dans l'enclos,
désireux de procurer à mes pensionnaires quelque gibier
de choix.
Ces pièces d'élite, je les destine à m'apprendre jus-
qu'où peuvent aller l'audace et la vigueur de la Mante.
De ce nombre sont le gros Criquet cendré (Pachyiylus
cinerascens^ Fab.), dépassant en volume celle qui doit le
consommer; le Dectique à front blanc, armé de vigou-
reuses mandibules dont les doigts ont à se méfier ; le
bizarreTruxale, coiffé d'une mitre en pyramide; l'Ephip-
pigère des vignes, qui fait grincer des cymbales et porte
sabre au bout du ventre bedonnant. A cet assortiment
degibier peu commode, ajoutons deux horreurs : l'Epeire
soyeuse, dont l'abdomen discoïde et festonné a l'am-
pleur d'une pièce de vingt sous; l'Epeire diadème, af-
freusement hirsute et ventrue.
Qu'en liberté la Mante s'attaque à de pareils adver-
saires, je ne peux en douter lorsque je la vois, sous mes
cloches, livrer hardiment bataille à tout ce qui se pré-
sente. A l'affût parmi les buissons, elle doit profiter des
aubaines opulentes offertes par le hasard, comme elle
profite, sous le grillage métallique, des richesses dues à
ma générosité. Ces grandes chasses pleines de péril, ne
s'improvisent pas; elles doivent être dans les habitudes
courantes. Toutefois, elles paraissent rares, faute d'occa-
sion, et au grand regret de la Mante peut-être.
Criquets de toute espèce, papillons, libellules, gros-
ses mouches, abeilles et autres moyennes captures,
voilà ce qu'on rencontre habituellement entre les paites
LA MANTE. LA CHASSE 6l
ravisseuses. Toujours est-il que dans mes volidres l'au-
dacieuse chasseresse ne recule devant rien. [Criquet cen-
dré et Dectique, Epeire et Truxale, tôt ou tard sont
harponnés, immobilisés entre les scies et délicieusement
croqués. La chose mérite d'être racontée.
A la vue du gros Criquet qui s'est étourdiment appro-
ché sur le treillis de la cloche, la Mante, secouée d'un
soubresaut convulsif, se met soudain en terrifiante pos-
ture. Une commotion électrique ne produirait pas effet
plus rapide. La transition est si brusque, la mimique si
menaçante, que l'observateur novice sur-le-champ hé-
site, retire la main, inquiet d'un danger inconnu. Si la
pensée est ailleurs, je ne peux encore, vieil habitué, nie
d'î'fendre d'une certaine surprise. On a devant soi, à
l'improviste, une sorte d'épouvantail, de diablotin chassé
hors de sa boîte par l'élasticité d'un ressort.
Les élytres s'ouvrent, rejetés obliquement de côté;
les ailes s'étalent dans toute leur ampleur et se dressent
en voiles parallèles, en vaste cimier que domine le dos;
le bout du ventre se convolute en crosse, remonte, puis
s'abaisse et se détend par brusques secousses avec une
sorte de souffle, un bruit de pu/! pu/! rappelant celui du
dindon qui fait la roue. On dirait les bouffées d'une
couleuvre surprise.
Fièrement campé sur les quatre pattes postérieures,
l'insecte tient son long corsage presque vertical. Les
pattes ravisseuses, d'abord ployées et appliquées l'une
contre l'autre devant la poitrine, s'ouvrent toutes gran-
des, se projettent en croix et mettent à découvert les
aisselles ornementées de rangées de perles et d'une
tache noire à point central blanc. Les deux ocelles, va-
gue imitation de ceux de la queue du paon, sont, avec
les fines bosselures éburnéennes, des joyaux de guerre
tenus secrets en temps habituel. Cela ne s'exhibe de
l'écrin qu'au moment de se faire terrible et superbe pour
la bataille.
Immobile dans son étrange pose, la Mante surveille
$2 MŒURS DBS INSECTSS
l'acridien, le regard fixé dans sa direction, la tête pivo-
tant un peu à mesure que l'autre se déplace. Le but de
cette mimique est évident : la Mante veut terroriser,
paralyser d'effroi la puissante venaison qui, non démo-
ralisée par l'épouvante, serait trop dangereuse.
Y parvient-elle? Sous le crâne luisant du Dectiquc,
derrière la longue face du Criquet, nul ne sait ce qui se
passe. Aucun signe d'émotion ne se révèle à nos regards
sur leurs masques impassibles. Il est certain néanmoins
que le menacé connaît le danger. Il voit se dresser devant
lui un spectre, les crocs en l'air, prêts à s'abattre; il se
sent en face de la mort et ne fuit pas lorsqu'il en est
temps encore. Lui qui excelle à bondir et qui si aisément
pourrait s'élancer loin des griffes, lui le sauteur aux
grosses cuisses, stupidement reste en place ou même se
rapproche à pas lents.
On dit que les petits oiseaux, paralysés de terreur
devant la gueule ouverte du serpent, médusés par le
regard du reptile, se laissent happer, incapables d'essor.
A peu près ainsi se comporte, bien des fois, l'acridien.
Le voici à portée de la fascinatrice. Les deux grappins
s'abattent, les griffes harponnent, les doubles scies se
referment, enserrent. Vainement le malheureux proteste :
ses mandibules mâchent à vide, ses ruades désespérées
fouettent l'air. 11 faut y passer. La Mante replie les ailes,
son étendard de guerre; elle reprend la pose normale, et
le repas commence.
Dans l'attaque du Truxale et de TÉphippigère, gibiers
moins périlleux que le Criquet cendré et le Dectique, la
pose spectrale est moins imposante et de moindre durée.
Les grappins lancés souvent suffisent. Ils suffisent aussi
à l'égard de l'bpeire, saisie par le travers du corps, sans
nul souci des crochets à venin. Avec les modestes Cri-
quets, menu habituel sous mes cloches comme en
liberté, la Mante emploie rarement ses moyens d'intimi-
dation; elle se borne à saisir l'étourdi passant à sa
portée.
LA MANTE. — LA CHASSE 63
Lorsque la pièce à capturer peut présenter résistance
sérieuse, la Mante a donc à son service une pose qui ter-
rorise, fascine la proie et donne aux crocs le moyen de
happer sûrement. Ses pièges à loups se referment sur
.une victime démoralisée, incapable de défense. Elle
immobilise d'effroi son gibier au moyen d'une brusque
attitude de spectre.
Un grand rôle revient aux ailes dans la fantastique
pose. Elles sont très amples, vertes au bord externe, in-
colores et diaphanes dans tout le reste. De nombreuses
nervures, rayonnant en éventail, les parcourent dans le
sens de la longueur. D'autres, plus fines et transversales,
coupent les premières à angle droit et forment avec elles
une multitude de mailles. Dans l'attitude spectrale, les
ailes s étalent et se redressent en deux plans parallèles
qui se touchent presque, comme le font les ailes des pa-
pillons diurnes au repos. Entre les deux se meut, par
brusques élans, le bout convoluté de l'abdomen. Du frô-
lement du ventre contre le réseau des nervures alaires
provient l'espèce de souffle que j'ai comparé aux bouffées
d'une couleuvre en posture défensive. Pour imiter
l'étrange bruit, il suffit de promener rapidement le bout
de l'ongle contre la face supérieure d'une aile déployée.
En un moment de fringale, après un jeûne de quelques
jours, le Criquet cendré, pièce de volume égal ou
même supérieur à celui de la Mante religieuse, est inté-
gralement consommé, moins les ailes, trop arides.
Pour ronger la monstrueuse venaison, deux heures suffi-
sent. Semblable orgie est rare. J'y ai assisté une ou
deux fois, me demandant toujours comment la glou-
tonne bête trouvait place pour tant de nourriture, et
comment se renversait en sa faveur l'axiome du contenu
moindre que le contenant. J'admire ces hautes préroga-
tives d'un estomac où la matière ne fait que passer, aus-
sitôt digérée, fondue, disparue.
L'habituel menu sous mes cloches est le Criquet, de
taille et d'espèce fort variables. Il n'est pas sans intérêt
64 MCEURS DES INSECTES
de voir la Mante grignoter son acridien, que maintien-
nent à la fois les deux étaux des pattes ravisseuses.
Malgré le fin museau pointu, qui semble peu fait pour
cette ripaille, la pièce entière disparaît, à l'exception de^
ailes, dont la base seule, un peu charnue, est mise à
profit. Les pattes, les téguments coriaces, tout y passe.
Parfois le gigot, Tune des grosses cuisses postérieures,
est saisi par le manche. La Mante le porte à sa bouche,
le déguste, le gruge avec un petit air de satisfaction. La
cuisse renflée du Criquet pourrait bien être pour elle un
morceau de choix, comme est pour nous un morceau du
mouton.
L'attaque de la proie commence par la nuque. Tandis
que l'une des pattes ravisseuses tient le patient harponné
par le milieu du corps, l'autre presse la tête et fait
bâiller le cou en dessus. En ce défaut de la cuirasse
fouille et mordille le museau de la Mante, avec une cer-
taine persistance. Une large plaie cervicale s'ouvre. Par
le fait de la lésion des ganglions céphaliques, les ruades
de l'acridien se calment, la proie devient cadavre inerte;
et désormais, plus libre de mouvements, la carnassière
bête choisit à sa guise les morceaux.
VI
LA MANTE. LES AMOURS
Le peu que nous venons d'apprendre sur les mœurs
de la Mante ne concorde guère avec ce que pouvait faire
supposer l'appellation populaire. D'après le terme de
Prègo-Diéu, on s attendait à un insecte placide, dévote-
ment recueilli, et l'on se trouve en présence d'un canni-
Dale, d'un féroce spectre mâchant la cervelle de sa capture
démoralisée par la terreur. Et ce n'est pas encore là le
côté le plus tragique. Dans ses relations entre pareilles,
la Mante nous réserve des moeurs comme on n'en trou-
verait pas d'aussi atroces même chez les Araignées,
mal famées à cet égard.
Pour réduire le nombre de cloches encombrant ma
grande table, pour me faire un peu de large tout en con-
servant ménagerie suffisante, j'installe dans la même
volière plusieurs femelles, parfois jusqu'à la douzaine
Comme espace, le commun logis est convenable. Il y a
place de reste pour les évolutions des captives, qui d'ail-
leurs, lourdes de ventre, n'aiment guère le mouvement.
Accrochées au treillis du dôme, elles digèrent, immo-
biles, ou bien attendent le passage d'une proie. Ainsi
font-elles en liberté parmi les broussailles.
La cohabitation a ses dangers. Je sais que lorsque le
foin manque au râtelier, les ânes se battent, eux les pa-
cifiques. Mes pensionnaires, moins accommodantes,
pourraient bien, en un moment de disette, s'aigrir le
caractère et batailler entre elles. J'y veille en tenant les
volières bien approvisionnées de Criquets, renouvelés
5
66 MŒURS DES INSECTES
deux fois par jour. Si la guerre civile éclate, ne pourra
s'invoquer l'excuse de la famine.
D'abord les choses ne vont pas mal. La population vit
en paix, chaque Mante happant et grugeant ce qui passe
à sa portée, sans chercher noise aux voisines. Mais cette
période de concorde est de courte durée. Les ventres se
gonflent, les ovaires mûrissent leurs chapelets d'œufs, le
moment des noces et de la ponte approche. Alors éclate
une sorte de rage jalouse, bien que soit absent tout mâle
i qui pourraient s'imputer des rivalités féminines. Le
travail des ovaires pervertit le troupeau, lui inspire la
frénésie des'entre-dévorcr. Il y a des menaces, des prises
de corps, des festins d©«cannibales. Alors reparaissent la
pos-e de spectre, le souffle des ailes, le geste terrible des
grappins étendus et levés en l'air. En face du Criquet
cendré ou du Dectique à front blanc, les démonstrations
hostiles ne seraient pas plus menaçantes.
Sans motif que je puisse soupçonner, deux voisines
brusquement se dressent dans leur attitude de guerre.
Elles tournent la tête de droite et de gauche, se provo-
quent, s'insultent du regard. Le puf 1 puf 1 des ailes frô-
lées par l'abdomen sonne la charge. Si le duel doit se
borner à la première égratignure, sans autre suite plus
grave, les pattes ravisseuses, maintenues ployées, s'ou-
vrent ainsi que les feuillets d'un livre, se rejettent de côté
et encadrent le long corselet. Pose superbe, mais moins
terrible que celle d'un comba-t à mort.
Puis l'un des grappins, d'une soudaine détente, s'al-
longe, harponne la rivale; avec la même brusquerie, il
se retire et se remet en garde. L'adversaire riposte. Deux
chats segifflant rappellent un peu cette escrime. Au pre-
mier sang sur la melle bedaine, ou même sans la moindre
blessure, l'une s'avoue vaincue et se retire. L'autre replie
son étendard de bataille et va méditer ailleurs la capture
d'un Criquet, tranquille en apparence, mais toujours
prête à recommencer la querelle.
Le dénouenieat tourne bien des fois de façon plus
LA MANTB. — LES AMOURS ©7
tragique. Alors est prise dans sa plénitude la pose des
duels sans merci. Les pattes ravisseuses se déploient et
se dressent en l'air. Malheur à la vaincue! L'autre la
saisit entre ses étaux, et se met sur l'heure à la manger,
en commençant par la nuque, bien entendu. L'odieuse
bombance se fait aussi paisiblement que s'il s'agissait de
croquer une Sauterelle. Lattablée savoure sa sœur ainsi
qu un mets licite ; et l'entourage ne proteste pas, désireux
d'en faire autant à la première occasion-
Ah ! les féroces bêtes ! On dit que les loups ne se man-
gent pas entre eux. La Manie n'a pas ce scrupule; elle
fait régal de sa pareille quand abonde autour d'elle son
g^ibicr favori, le Criquet. Elle a l'équivalent de l'anthro-
pophagie, cet épouvantable travers de l'homme.
Ces aberrations, ces envies de bête en gésine peuvent
atteindre un degré plus révoltant encore. Assistons à la
panade, et, pour éviter les désordres d'une société nom-
breuse, isolons les couples sous des cloches différentes.
A chaque paire son domicile, où nul ne viendra troubler
les noces. N'oublions pas les vivres, maintenus abon-
dants, afin que n'intervienne pas l'excuse de la faim.
Nous sommes vers la fin d'août. Le mâle, fluet amou-
reux, juge le moment propice. Il lance des œillades vers
sa puissante compagne; il tourne la tête de son côté, il
fléchit le col, il redresse la poitrine. Sa petite frimousse
pointue est presque visage passionné. En cette posture,
immobile, longtemps il contemple la désirée. Celle-ci ne
bouge pas, comme indifférente. L'amoureux cependant a
saisi un signe d'acquiescement, signe dont je n'ai pas le
secret. Il se rapproche: soudain il étale les ailes, qui fré-
missent d'un tremblement convulsif. C'est là sa déclara-
tion. Il s'élance, chétif, sur le dos de la corpulente; il se
cramponne de son mieux, se stabilise. En général, les
préludes sont longs. Enfin l'accomplissement se fait, ds
longue durée lui aussi, cinq à six heures parfois.
Rien qui mérite attention entre les deux conjoints
immobiles. Enha ils se séparent, mais pour se rejoindre
6S MOBURS DES INSECTES
bientôt de façon plus intime. Si le pauvret est aimé de la
belle comme vivifîcateur des ovaires, il est aimé aussi
comme gibier de haut goût. Dans la journée, en effet,
le lendemain au plus tard, il est saisi par sa compagne,
qui lui ronge d'abord la nuque, suivant les us et coutu-
mes, et puis méthodiquement, à petites bouchées, le
consomme, ne laissant que les ailes. Ce n'est plus ici
jalousie de sérail entre pareilles, mais bien fringale
dépravée.
La curiosité m'est venue de savoir comment serait reçu
un second mâle par la femelle qui vient d'être fécondée.
Le résultat de mon enquête est scandaleux. La Mante,
dans bien des cas, n'est jamais assouvie d'embrasse-
ments et de festins conjugaux. Après un repos de durée
variable, la ponte déjà faite ou non, un second mâle s'ac-
cepte, puis se dévore comme le premier. Un troisième
lui succède, remplit son office et disparaît mangé. Un
quatrième a semblable sort. Dans l'intervalle de deux
semaines, je vois ainsi la même Mante user jusqu'à sept
mâles. A tous elle livre ses flancs, à tous elle fait payer
de la vie l'ivresse nuptiale.
De telles orgies sont fréquentes, à des degrés divers,
tout en souffrant des exceptions. Dans les journées très
chaudes, à forte tension électrique, elles sont presque la
règle générale. En des temps pareils, les Mantes ont
leurs nerfs. Sous les cloches à population multiple, les
femelles mieux que jamais s'entre-dévorent; sous les
cloches à couples séparés, mieux que jamais les mâles
sont traités en vulgaire proie après accouplement.
Comme excuse de ces atrocités conjugales, je vou-
drais pouvoir me dire: en liberté, la Mante ne se com-
porte pas de la sorte; le mâle, sa fonction remplie, a le
temps de se garer, d'aller au loin, de fuir la terrible
commère, puisque, dans mes volières, un répit lui est
donné, parfois jusqu'au lendemain. Ce qui se passe réel-
lement sur les broussailles, je l'ignore, le hasard, pau-
vre ressource, ne m'ayant jamais renseigné sur les
1, La Mante, rixe entre femelles. — 2, La Mante dévorant un criquet.
— 3. La Mante dévorant son mâle après la pariade. — 4, La Mante
en son attitude d'oraison. — 5, La Manie en son attitude spectrale.
LA MANTB. — LES AMOURS OQ
■mours de la Maate en liberté. Il faut que je m'en rap-
porte aux événements des volières, où les captives bien
*, ensoleillées, grassement nourries, amplement logées, ne
semblent en aucune façon atteintes de nostalgie. Ce
qu elles font là, elles doivent le faire dans les conditions
normales.
Eh bien, ces événements rejettent l'excuse du délai
donné aux mâles pour s'éloigner. Je surprends, isolé,
l'horrible couple que voici. Le mâle, recueilli dans ses
vitales fonctions, tient la femelle étroitement enlacée.
Mais le malheureux n'a pas de tête; il n a pas de col,
presque pas de corsage. L'autre, le museau retourné
sur l'épaule, continue de ronger, fort paisible, les restes
du doux amant. Et ce tronçon masculin, solidement
cramponné, continue sa besogne !
L'amour est plus fort que la mort, a-t-on dit. Pris à
la lettre, jamais l'aphorisme n'a reçu confirmation plus
éclatante. Un décapité, un amputé jusqu'au milieu de la
poitrine, un cadavre persiste à vouloir donner la vie. Il
ne lâchera prise que lorsque sera entamé le ventre, sié^e
des organes procréateurs.
Manger l'amoureux après mariage consommé, faire
repas du nain épuisé, désormais bon à rien, cela se
comprend, dans une certaine mesure, chez l'insecte peu
scrupuleux en matière de sentiment ; mais le croquer
pendant l'acte, cela dépasse tout ce qu'oserait rêver une
atroce imagination. Je l'ai vu, de mes yeux vu, et ne suis
pas encore remis de ma surprise.
Pouvait-il fuir et se garer, celui-là, surpris en sa be-
sogne? Non certes. Concluons : les amours de la Mante
sont tragiques, tout autant, peut-être même plus que
celles de l'Araignée. L'espace restreint des volières favo-
rise, je n'en disconviens pas, le massacre des mâles,
mais la cause de ces tueries est ailleurs.
Peut-être est-ce une réminiscence des temps géologi-
ques, lorsque, à l'époque houillère, l'insecte s'ébauchait
en des ruts monstrueux. Les Orthoptères, dont les Man-
7C MCEURS DES INSECTES
tiens font partie, sont les premiers-nés du monde ento-
mt)logique. Grossiers, incomplets en transformation, ils
vaguaient parmi les fougdres arborescentes, déjà floris-
sants lorsque n'existait encore aucun des insectes à déli-
cates métamorphoses, Papillons, Scarabées, Mouches,
Abeilles. Les mœurs n'étaient pas douces en ces temps
de fougue pressée de détruire afin de produire; et les
Mantes, faible souvenir des antiques spectres, pourraient
bien continuer les amours d'autrefois.
La consommation des mâles comme gibier est en
usage chez dautres membres de la famille mantienne.
Volontiers je l'admettrais générale. La petite Mante dé-
colorée, si mignonne, si paisible sous mes cloches, ne
cherchant jamais noise à ses voisines malgré population
nombreuse, happe son mâle et s'en repaît aussi féroce-
ment que le fait la Mante religieuse. Je me lasse ea
courses pour procurer à mon gynécée le complément
indispensable. A peine ma trouvaille, bien ailée, bien
alerte, est-elle introduite, qu'elle est le plus souvent grif-
fée et dévorée par l'une de celles qui n'ont plus besoin
de son concours. Une fois les ovaires satisfaits, les deux
Mantes ont le mâle en horreur, ou plutôt ne voient en
lui qu'une exTU'se p^dc: de venaison.
VII
LA MANTE. — LB NID
Montrons sous un meilleur aspect l'insecte aux tragi-
ques amours. Son nid est une merveille. Dans le langage
scientifique, on l'appelle ootlièque^ la (( boîte aux œufs )).
je ne ferai pas abus de l'étrange vocable. Du moment
qu'on ne dit pas « la boîte aux œufs du pinson )) pour
dire (( le nid du pinson », pourquoi serai-je obligé de
recourir à la boîte en parlant de la Mante > Que ce soit
de tournure plus savante, c'est possible; mais ce ne
sont pas là mes affaires.
Aux expositions ensoleillées se trouve, un peu partout,
le nid de la Mante religieuse, sur les pierres, le bois, les
souches de vigne, les brindillesdes arbrisseaux, les tiges
sèches des herbages, et jusque sur les produits de l'in-
dustrie humaine, fragments debrique, lambeaux de toile
grossière, restes racornis de chaussures. Tout support
indistinctement suffit, à la condition d'offrir des inègali-
tôs où le nid puisse empâter sa base et trouver solide
appui.
Quatre centimètres de longueur sur deux de largeur
sont les habituelles dimensions. La couleur est blonde
comme celle du grain de froment. Exposée à la flamme,
la matière brûle assez bien et répand une faible odeur
de soie roussie. C'est en effet une substance voisine de
la soie, qui, au lieu des'étirer en fil, se concrète en masse
spumeuse. Si le nid est fixé sur un rameau, la base cerne,
enveloppe les brindilles voisines et prend configuration
variable suivant les accidents du support ; s'il est fixé sur
72 MOEURS DES INSECTES
une surface plane, la face inférieure, toujours moulée sur
l'appui, est plane elle-même. Le nid prend alors la
forme d'un demi-ellipsoïde, plus ou moins obtus à l'un
des bouts, efiilé à l'autre et môme souvent terminé par
un court appendice en éperon.
Dans tous les cas, la face supérieure est régulièrement
convexe. On y distingue trois zones longitudinales bien
accentuées. La médiane, plus étroite que les autres, se
compose de lamelles disposées par couples et se recou-
vrant à la manière des tuiles d'un toit. Les bords de ces
lamelles sont libres et laissent deux séries parallèles
i< entre-bâillements ou de fissures par où se fait la sortie
des jeunes au moment de l'éclosion. Dans un nid récem-
ment abandonné, cettezone médiane est hérissée de fines
dépouilles, qui s'agitent au moindre souffle et ne tardent
pas à disparaître sous les vissicitudes du plein air. Je lui
donnerai le nom de zotie de sortie, parce que c'est unique-
ment le long de cette bande que s'accomplit la libération
des jeunes, à la faveur des issues ménagées à l'avance.
Partout ailleurs, le berceau de la nombreuse famille
présente paroi infranchissable. Les deux zones latérales,
en effet, occupant la majeure part du demi-ellipsoïde,
sont d'une continuité parfaite à la superfice. Dans ces
régions à substance tenace, nulle possibilitéde sortir pour
les petites Mantes si faibles au début; on y voit seule-
ment de nombreux et fins sillons transverses, indices des
diverses tranches dont l'amas d'œufs se compose.
Coupons le nid en travers. On reconnaît alors que l'en-
semble des œufs constitue un noyau allongé, de consis-
tance très ferme, revêtu latéralement d'une épaisse écorce
poreuse, pareille à de l'écume solidifiée. En dessus s'élè-
vent des lames courbes, très serrées, à peu près libres,
dont la terminaison aboutit à la zone de sortie, en y for-
mant une double série de petites écailles imbriquées.
Les œufs sont noyés dans une gangue jaunâtre, d'as-
pect corné. Ils sont rangés par couches, suivant des
arcs de cercle, avec l'extrémité céphaiiquL*cunveij^earit
LA MANTB. — LE NID 7|
vers la zone de sortie. Cette orientation nous dit le mode
de délivrance. Les nouveau-nds se glisseront dans l'in-
tervalle que laissent entre eux deux feuillets voisins,
prolongement du noyau ; ils y trouveront passage étroit,
difficile à franchir, mais enfin suffisant avec le curieux
dispositif dont nous aurons à nous occuper toutà l'heure;
ils parviendront ainsi à la bande médiane. Là, sous les
écailles imbriquées, s'ouvrent deux issues pour chaque
couche d'œufs. Une moitié des sortants se libérera par
ia porte de droite, l'autre moitié par la porte de gauche.
Cela se répète d'un bout à Tautre du nid, tant qu'il y a
des couches.
Résumons ces détail? de structure, assez difficiles à
saisirpourqui "^7^--t-t»^^
n'a pas l'objet ^*^ .
sous les ycu'-
Suivant l'axr
du nid, et sem
blable de forme %,
à un noyau de \
datte, est l'en-
semble des
r . Nid de la Manie rc'itricuse,
œuis. groupés
p=ir assises. Une ûco rce protectrice, sorte d'écume solidi-
fiée, enveloppe cet ? mas. sauf en dessus dans la réf^ion
médiane, on lécorcc spumeuse est remplacée par de min-
ces feuilletsjuxtaposés. Les extré-
mités libres de ces feuillets for-
ment à l'extérieur la zone de
sortie; elles s'y imbriquent eo
deux séries d'écaillés et laissent,
pour chaque couche d'œufs, une
couple d'issues, étroites fissures.
Section tra.-,sversaie du Assister à la confection du nid,
md de la Mante religieuse, voir comment s'y prend la Mante
pour édifier ouvrage si complexe, était le point saillant
de mon élude. J'y suis parvenu non sans peme, car la
74 MŒURS DES INSECTES
ponte se fait à l'improviste et presque toujours de nuit.
Après bien d'ioutiles attentes, la chance enfin me favoris--
Le 5 septembre, une de mes pensionnaires, fécondée U
29 août, s'avisa de pondre sous mes yeux vers les quatre
heures du soir.
Avant d'assister à son travail, une remarque : tous
les nids que j'ai obtenus en vohére — et ils y sont asse?
nombreux — ont pour appui, sans exception aucune, Is
toile métallique des cloches. J'avais eu soin de mettre
à la disposition des Mantes quelques pierrailles rugueu-
ses, quelques bouquets de thym, supports très usités
dans la liberté des champs. Les captives ont préféré le
réseau de fil de fer. qui, par ses mailles où s'incruste la
matière d abord molle de Tédifice, donne parfaite fixité
Les nids, dans les conditions naturelles, n'ont aucun
abri; ils doivent supporter les intempéries de l'hiver,
résister aux pluies, aux vents, aux gelées, aux neiges,
sans se détacher. Aussi la pondeuse choisit toujours ur
support inégal où puissent se mouler et obtenir pris
les fondations du nid. Au médiocre est préféré le meil
leur, au meilleur l'excellent, lorsque les circonstance
le permettent ; et telle doit être la cause de la constant
adoption du treillis des volières.
L'unique Mante qu'il m'a été donné d'observer a
moment de la ponte travaille dans une position renvei
sée, accrochée qu'elle est vers le sommet de la clocha
Ma présence, ma loupe, mes investigations, ne la dérar
gent en rien, tant son œuvre l'absorbe. Je peux enlevt
ÏQ dôme treillissé, l'incliner, le renverser, le tourner et 1
retourner, sans que l'insecte suspende un moment s
besogne. Je peux, avec des pinces, soulever les longue
ailes pour voir un peu mieux ce qui se passe dessous
La Mante ne s'en préoccupe point. Jusque-là, tout e;
bien : la pondeuse ne bouge pas et se prête impassible
toutes mes indiscrétions d'observateur. N'importe : le
choses ne marchent pas au gré de mes désirs, tant l'opé,
ration est rapide,, et l'examen difficuilueux.
LA RÎANTB. — LE NTD 75
Le bout du ventre est constamment immergé dans un
flot d'écume qui ne permet pas de bien saisir les détails
de l'acte. Cette écume est d'un blanc grisâtre, un peu
visqueuse et presque semblable à de la mousse de sa-
von. Au moment de son apparition, elle englue légère-
ment le bout de paille que j'y plonge. Deux minutes
après, elle est solidifiée et n'adhère plus à la paille. En
peu de temps, sa consistance est celle que l'on constate
sur un nid vieux.
La masse spumeuse se compose en majeure partie
d'air emprisonné dans de petites bulles. Cet air, qui
donne au nid un volume bien supérieur à celui du ven-
tre de la Mante, ne provient pas évidemment de l'in-
secte, quoique l'écume apparaisse dès le seuil des orga-
nes génitaux; il est emprunté à l'atmosphère. La Mante
construit donc surtout avec de l'air, éminemment apte
à protéger le nid contre les intempéries Elle rejette
une composition gluante, analogue au liquide à soie
des chenilles; et de cette composition, amalgamée a
l'instant avec l'air extérieur, elle produit l'écume.
Elle fouette son produit comme nous fouettons le
blanc des œufs pour le faire gonfler et mousser. L'ex-
trémité de l'abdomen, ouverte d'une longue fente,
forme deux amples cuillers latérales qui se rapprochent,
s'écartent d'un mouvement rapide, continuel, batteni le
liquide visqueux et le convertissent en écume à mesure
qu'il est déversé au dehors. On voit en outre, entre les
deux cuillers bâillantes, monter et descendre, aller et
venir, en manière de tige de piston, les organes internes,
dont il est impossible de démêler le jeu précis, noyés
qu'ils sont dans l'opaque flot mousseux.
Le bout du ventre, toujours palpitant, ouvrant et re-
fermant ses valves avec rapidité, exécute des oscillations
de droite à gauche et de gauche à droite à la façon
d'un pendule. De chacune de ces oscillations résultent
à l'intérieur une couche d'œufs, à l'extérieur un sillon
transversal. \ mesure qu'il avance dans l'arc décrit.
76 MOEURS DES INSECTES
brusquement, à des intervalles très rapprochés, il plonge
davantage dans l'écume, comme s'il enfonçait quelque
:hose au fond de l'amas mousseux. Chaque fois, à n'en
pas douter, un œuf est déposé; mais les choses se pas-
sent si vite et dans un milieu si peu favorable à l'ob-
servation, que je ne parviens pas une seule fois à voir
fonctionner l'oviducte. Je ne peux juger de l'apparition
des œufs que par les mouvements du bout du ventre,
qui, d'un plongeon brusque, s'immerge davantage.
En même temps, par ondées intermittentes, est déver-
sée la composition visqueuse, que fouettent et conver-
tissent en écume les deux valves terminales. La mousse
obtenue s'épanche sur les flancs de la couche d'œufs et à
la base, où je la vois faire saillie à travers les mailles du
treillis, refoulée qu'elle est par la pression du bout de
l'abdomen. Ainsi s'obtient progressivement l'enveloppe
spongieuse, à mesure que les ovaires se vident.
Je me figure, sans pouvoir faire intervenir l'observa-
tion directe, que pour le noyau central, où les œufs sont
noyés dans un milieu plus homogène que l'écorce, la
Mante emploie son produit tel quel, sans le battre de ses
cuillers et le faire mousser. La couche d'œufs déposée,
les deux valves produiraient de l'écume pour l'envelop-
per. Mais, encore une fois, tout cela est fort difficile à
démêler sous le voile de la masse écumante.
Sur un nid récent, la zone de sortie est enduite d'une
couche de matière finement poreuse, d'un blanc pur,
mat, presque crayeux, qui fait contraste avec le reste
du nid, d'un blanc sale. On dirait la composition que les
pâtissiers obtiennent avec du blanc d'œuf battu, du su-
cre et de la fécule, pour agrémenter certains de leurs
produits. Cet enduit neigeux est très friable, facile à
détacher. Quand il a disparu, la zone de sortie se montre
nettement caractérisée, avec sa double série de lamelles
à bord libre. Les intempéries, la pluie, le vent, l'enlèvent
tôt ou tard par lambeaux, par écailles; aussi les vieux
oids n'en gardent-ils aucun vestige.
1, La Mante dévorant son mâle pendant l'acte même de rarcouplement.
— 2, La Mante terminant son nid. — 3, Carabes dorés faisant
ripaille d'un lombric ou ver de terre.
LA MANTB. — LE NID ^n
Au premier examen, on serait tenté de voir dans cette
matière neigeuse une substance différente de celle du
reste du nid. La Mante emploierait-elle, en effet, deux pro-
duits distincts? En aucune manière. L'anatomie d'abord
nous affirme l'unité des matériaux. L'organe sécréteur de
la substance du nid se compose de tubes cylindriques,
recroquevillés, répartis en deux groupes d'une vingtaine
chacun. Tous sont pleins d'un fluide visqueux, incolore,
d'aspect identique quelle que soit la région considérée.
Nulle part aucun indice d'un produit à coloration crétacée.
A son tour, le mode de formation du ruban neigeux
écarte l'ioée de matériaux divers- On voit, en effet, les
deux filets caudaux de la Mante balayer la surface du flot
mousseux, cueillir pour ainsi dire l'écume de l'écume, la
rassembler et la maintenir sur le dos du nid pour y for-
mer la bande semblable à un ruban de sucrerie- Ce qui
reste après ce balayage ou ce qui ruisselle de la bande
non encore figée, s'étale sur les flancs en un léger badi-
geon à bulles si fines qu'il faut la loupe pour les aper-
cevoir.
Une eau boueuse, chargée d'argile, se couvre d'écume
grossière dans le cours d'un torrent. Sur cette écume
fondamentale, salie de matières terreuses, çà et là se
montrent des amas spumeux d'un beau blanc, à bulles
moins volumineuses. Une sélection se fait par la diffé-
rence des densités, et l'écume blanche comme neige sur-
monte par places l'écume sale d'où elle provient. Quel-
que chose de semblable se passe lors de l'édification du
nid de la Mante. Les deux cuillers réduisent en écume
le jet visqueux des glandes. La partie la plus ténue, la
plus légère, rendue plus blanche par sa délicate poro-
sité, monte à la surface, où les filets caudaux la balayent
pour l'amasser en ruban neigeux sur le dos du nid.
Jusque-là, avec un peu de patience, l'observation est
praticable et donne des résultats satisfaisants- Elle de-
vient impossible quand il s'agit de la structure si com-
plexe de cette zone médiane où, pour la sortie dca larves,
78 iMcKUKS DES INSECTES
des issues sont ménagées sous le couvert d'une double
série de lamelles imbriquées. Le peu que je parviens à
dep.iêler se réduit à ceci. Le bout de l'abdomen, large-
ment fendu de haut en bas, forme une sorte de bouton-
nière dont l'extrémité supérieure reste à peu près fixe,
tandis que l'inférieure oscille en produisant de l'écume
et immergeant des œufs. C'est à l'extrémité supérieure
que revient certainement le travail de la zone médiane.
Je la vois toujours dans le prolongement de cette zone,
àu sein de la fine écume blanche rassemblée par les filets
caudaux. Ceux-ci, l'un à droite, l'autre à gauche, déli-
mitent la bande. Ils en palpent les bords, ils semblent
s'informer de l'ouvrage. J'y verrais volontiers deux longs
doigts, d'exquise délicatesse, dirigeant la difficuitueuse
construction.
Mais comment s'obtiennent les deux rangées d'écail-
lés et les fissures, les portes de sortie qu'elles abritent?
Je l'ignore. Je ne peux même le soupçonner. Je lègue à
d'autres la fin du problème.
Quelle merveilleuse mécanique qui déverse avec tant
d'ordre et si prestement la gangue cornée du noyau cen-
tral, la mousse protectrice, l'écume blanche du ruban
médian, les œufs, la liqueur fécondante, et peut en même
temps édifier des feuillets qui se superposent, des écailles
qui s'imbriquent, des fissures libres qui alternent! On s'y
perd. Et cependant, quelle aisance dans le travail î Accro-
chée à la toile métallique dans l'axe de son nid, la Mante
est immobile. Aucun regard n'est donné à la chose qui
s'édifie en arrière; aucune intervention des pattes ne
vient en aide. Cela se fait tout seul. Ce n'est pas ici œuvre
industrieuse nécessitant le savoir-faire de l'instinct; c'est
besogne purement machinale, réglée par l'outillage, par
l'organisation. Le nid de structure si complexe résulte
du jeu seul des organes, comme dans notre industrie se
façonnent mécaniquement une foule d'objets dont la
perfection mettrait en défaut la dextérité des doigts.
Sous un autre aspect, le nid de la Mante est plut
LA MANTE. LB NID 79
remarquable encore On y trouve, excellemment appli-
quée, une des plus belles données de la physique sur la
conservation de la chaleur. La Mante nous a devancés
dans la connaissance des corps athermanes.
On doit au physicien Rumford l'originale expérience
que voici, propre à démontrer la faible conductibilité de
"air pour la chaleur. L'illustre savant plongeait un fro-
mage glacé dans une masse d'écume fournie par des œufs
bien battus. Le tout était soumis à la chaleur d'un four.
En peu de temps s'obtenait ainsi une omelette soufflée
brûlante, au centre de laquelle se trouvait le fromage
aussi froid qu'au début. L'air emprisonné dans les bulles
de l'écume enveloppante explique cette étrangeté Ma-
tière éminemment athermane, il avait arrêté la chaleur
du four, il l'avait empêché d'arriver au corps central glacé.
Or, que fait la Mante) Précisément ce que faisait Rum-
ford : elle fouette sa glaire pour obtenir une omelette
soufflée, protectrice des germes rassemblés en noyau cen-
tral. Son but est inverse, il est vrai; son écume coagulée
doit défendre du froid, et non de la chaleur. Mais ce qui
protège contre l'un protège contre l'autre, et l'ingénieux
physicien, renversant son expérience, aurait pu, avec la
même enveloppe écumeuse, maintenir un corps chaud
dans une enceinte froide.
Rumford connaissait les secrets du matelas d'air par
le savoir accumulé de ses prédécesseurs, par ses propres
recherches, ses propres études Comment, depuis on ne
sait combien de siècles, la Mante a-t-ellc devancé notre
physique dans ce délicat problème de la chaleur? com-
ment s'est-elle avisée d'envelopper d'écume son amas
d'œufs, qui, fixé, sans aucun abri, sur un ran>eau, sur une
pierre, doit supporter impunément les rudesses de l'hiver ?
Les autres Mantiens de mon voisinage, les seuls dont
je puisse parler en pleine connaissance de cause, font
emploi del'enveloppe athermane en écumesolidifiée ou la
suppriment, suivant que les œufs sont destinés ou non à
passer l'hiver. La ptuie Mante grise [Aîimies decoior)^ 81
80 MCEURS DES INSECTES
différente de l'autre par l'absence presque complète dei
aile< chez la femelle, édifie un nid gros à peine comme un
noyau de cerise et le revêt fort bien d'une écorce écu-
njeuse Pourquoi cette enveloppe soufflée? Parce que le
nid de 1 Ameles doit, comme celui de la
Mante religieuse, passer l'hiver, exposé sur
^^0 ^
"^9^
Nid de l'Empuse Face supérieure après Section
appauvrie. l'éclosion. transversale.
un rameau, sur une pierre, à toutes les rigueurs de la
mauvaise saison.
D'autre part, malgré sa taille, équivalente à celle de la
Mante religieu<&e, l'Empuse appauvrie {Empusa paupe-
rata), le plus étrange de nos insectes, cons-
truit un nid aussi petit que
celui de V Ameles. C'est un
très modeste édifice, com-
sa section trans- P°sé de cellules peu nom- NiddelaMantt
versale. breuses, disposées côte à décolorée.
côte sur trois ou quatre rangées accolées. Ici absence
complète de l'enveloppe soufflée, bien que le nid soit fi.Ké
à découvert, comme les précédents, sur quelque ramille
ou éclat de pierraille. Ce défaut de matelas athermane
annonce d'autres conditions climatériqucs. En effet, les
œufs de l'Empuse éclosent peu après la ponte, pendant la
belle saison. N'ayant pas à subir les sévices de l'hiver, ils
o'ont pour protection que.le mince étui de leurs graines.
Si délicates et si rationnelles, ces précautions, rivales
de l'omelette soufflée de Rumford, sont-elles un résultat
fortuit, une des combinaisons sans nombre issues de
l'urne du hasard? Si oui, ne reculons pas devant l'ab-
surde et reconnaissons que la cécité du hasard est douée
d'une merveilleuse clairvoyance-
La Mante religieuse commence son nid par le bouî
obtus et le termine par le bout rétréci. Ce dernier sou-
LA MANTB. — LE NID 8t
vent se prolonge en une sorte de promontoire où s'est
dépensée, en s'étirant, la dernière goutte du liquide glai-
reux. Une séance de deux heures environ, sans interrup-
tion aucune, est nécessaire pour accomplir la totalité de
l'ouvrage.
Aussitôt la ponte terminée, la mère se retire indiffé-
rente. Je m'attendais à la voir se retourner et témoigner
quelque tendresse pour le berceau de sa famille. Mais
pas le moindre signe de joie maternelle. L'ouvrage est
parachevé, plus rien ne la regarde. Des Criquets se sont
approchés. L'un même s'est campé sur le nid. La Mante
ne fait aucune attention à ces importuns, pacifiques il est
vrai. Les chasserait-elle, s'ils étaient dangereux et s'ils
faisaient minedévenlrer le coffret aux œufs? Son impas-
sibilité me dit que non. Que lui importe désormais le
nid? Elle ne le connaît plus.
J'ai dit les accouplements multiples de la Mante reli-
gieuse et la fin tragique du mâle, presque toujours dé-
voré comme vulgaire gibier. Dans l'intervalle d'une paire
de semaines, j ai vu la même femelle convoler en nou-
velles noces jusqu'à sept reprises. La veuve si facile à
consoler avait, chaque fois, mangé son conjoint. De telles
mœurs font prévoir des pontes multiples. Il y en a, en
effet, bien qu'elles ne soient pas une règle générale.
Parmi mes pondeuses, les unes ne m'ont donné qu'un
seul nid ; d'autres en ont fourni deux, aussi volumineux
l'un que 1 autre. La plus féconde en a produit trois, les
deux premiers de grosseur normale, le troisième réduit
à la moitié des habituelles dimensions.
Cette dernière va nous apprendre de quelle population
disposent les ovaires de la Mante. D'après les sillons
transverses du nid, il est aisé de dénombrer les couches
d'œufs, très inégalement riches suivant qu'elles occupent
l'équateur de l'ellipsoïde ou bien les extrémités Le relevé
des œufs dans la couche la plus grande et dans la couche
moindre fournit une moyenne d'où se déduit approxima-
tivement le total. Je trouve ainsi qu'un nid de belles di-
83 MOEURS DES INSBCTBS
mensions contient environ quatre cents œufs. La pondeuse
àtroisnids,donl ledernier moitié moindre que les autres,
laissait donc pour descendance un millier de germes; cel-
les à ponte double, huit cents; et les moins fécondes, de
trois à quatre cents. Dans tous les cas, superbe famille,
vile encombrante si elle n'était largement émondée.
De gros volume, de structure curieuse et d'ailleurs
bien en évidence sur sa pierre ou sa broussaille, le nid
delà Mante religieuse re pouvait manquer d'attirer l'at-
tention du paysan provençal. 11 est très connu, en effet,
dans les campagnes, où il porte le nom de tigno ; il a
même haute renommée. Nul cependant ne semble s'être
informé de son origine. C'est toujours sujet de surprise
pour mes rustiques voisins lorsque je leur apprends que
la célèbre tigno est le nid du vulgaire Prègo-Diéu. Cette
ignorance pourrait bien avoir pour cause la ponte noc-
turne de la Mante. L'insecte n'a pas été surpris travail-
lant à son nid dans le mystère de la nuit, et le trait
d'union fait défaut entre l'ouvrier et l'ouvrage, l'un et
l'autre cependant connus de tous au village.
N'importe : le singulier objet existe; il attire le re-
gard, il captive l'attention. Donc cela doit être bon à
quelque chose, cela doit avoir des vertus. Ainsi de tout
temps a raisonné le naïf espoir de trouver dans l'étrange
un soulagement à nos misères.
D'un accord général, la pharmacopée rurale, en Pro-
vence, vante la tigno comme le meilleur des remèdes
contre les engelures. Le mode d'emploi est des plus
simples. On coupe la chose en deux, on la comprime
et l'on frictionne la partie malade avec la section ruis-
selante de suc. Le spécifique est souverain, à ce qu'on
dit. Qui ressent aux doigts le prurit d'enflures violacées
ne manque pas de recourir à la tigno, suivant les us
traditionnels. En est-il réellement soulagé?
Malgré l'unanime croyance, je me permettrai d'en dou-
ter, après les essais infructueux tentés sur moi-même et
sur quelques personnes de ma maisonnée pendant l'hi-
LA MANTl — LE NID 83
ver 1805, si fertile en misères épidermiques par ses froids
rigoureux et prolongés. Nul de nous, enduit du célèbre
onguent, n'a vu diminuer ses enflures digitales ; nul n'r»
senti les démangeaisons se calmer un peu sous le vernis
albumineux de la tigno écrasée. Il est à croire que l'insuc
ces est pareil chez les autres, et, malgré tout, la renom-
mée populaire du spécifique se maintient, probablement
à cause d'une simple similitude de nom entre le remède
et l'infirmité : en provençal, engelure se dit tigno. Du
moment que le nid de la Mante religieuse et lengelure
ont même dénomination, les vertus du premier ne sont-
elles pas évidentes) Ainsi se créent les réputations.
Dans mon village, et sans doute quelque peu à la
ronde, la tigno — entendons ici le nid de la Mante — est
en outre préconisée comme odontalgique merveilleux.
Il suffit de l'avoir sur soi pour être affranchi du mal de
dents. Les bonnes femmes la cueillent en lune favora-
ble; elles la conservent religieusement dans un recoin
de l'armoire; elles la cousent au fond de la poche, crainte
de la perdre en retirant le mouchoir ; elles se l'emprun-
tent entre voisines si quelque molaire s'endolorit. « Prête-
moi ta tîgno : je souffre le martyre », fait la dolente à
joue fluxionnée. L'autre s'empresse de découdre et de
transmettre le précieux objet. « Ne la perds pas, a'
moins, recommande-t-elle; je n'en ai pas d'autre, et noi^
ne sommes plus en bonne lune. »
N'allons pas rire de l'extravagant odontalgique : bit- ;
des remèdes qui s'étalent triomphalement à la quatriènu
page des journaux ne sont pas plus efficaces. D'ailleurs cet-
naïvetés rurales sont dépassées par quelques vieux livres
où dort la science d'autrefois. Un naturaliste anglais di-
seizième siècle, le médecin Thomas Moufet, nous raconte
que les entants égarés dans la campagne s'adressent à 1^
Mante pour retrouver leur chemin. L'insecte consulte
étendant la patte, indique la directi'on à suivre, et près
que jamais il ne se trompe, ajoute l'auteur. Ces belles
choses-là sont dites en latin avec une adorable bonhomie
Vil!
LB CARABE DORÉ. — l'aLIAIFV TATION
En écrivant les premières lignes de ce chapitre, je
fcongc aux abattoirs de Chicago, les horribles usines à
viande où se dépècent dans l'année un million quatre-
vingt mille bœufs, un million sept cent cinquante mille
porcs, qui, entrés vivants dans le machine, sortent de
l'autre bout changés en boîtes de conserves, saindoux,
saucisses, jambons roulés ; j'y songe parce que le Carabe
va nous montrer, en tuerie, semblable célérité.
Dans une ample volière vitrée, j'ai vingt-cinq Carabes
dorés. Maintenant ils sont immobiles, tapis sous une
planchette que je leur ai donnée pour abri. Le ventre au
frais dans le sable, le dos au chaud contre la planchette
que visite le soleil, ils somnolent et digèrent. La bonne
fortune me vaut, à l'improviste, une procession de la
chenille du pin qui, descendue de son arbre, cherche un
lieu favorable à l'ensevelissement, prélude du cocon
souterrain. Voilà un excellent troupeau pour l'abattoir
des Carabes.
Je le cueille et le mets dans la volière. Bientôt la pro-
cession se reforme; les chenilles, au nombre de cent
cinquante environ, cheminent en série onduleuse- Elles
passent à proximité de la planchette, à la qucue-leu-leu
comme leo jjorcs de Chicago. C'est le bon moment. Je
lâche alors mes fauves, c'est-à-dire quej'enlève leur abri.
Les dormeurs aussitôt s'éveillent, sentant la riche proie
qui défile à côté Un accourt; trois, quatre autres suivent,
mettent l'assemblée en émoi; les enterrés émergent;
LE CARàBB doré. — L'ALIMBiNTATION 85
toute la bande d'égorgeurs se rue sur le troupeau passant.
C'est alors spectacle inoubliable Coufis de mandibules
de-ci, de-là, en avant, en arrière, au milieu de la proces-
sion, sur le dos, sur le ventre, au hasard. Les peaux hir-
sutes se déchirent, le contenu s'épanche en coulées d'en-
trailles verdies par la nourriture, les aiguilles de pin, les
chenilles se convulsent, luttent de la croupe brusquement
ouverte et refermée, se cramponnent des pattes, crachent
cî mordillent. Les indemnes désespérément piochent pour
se réfugier sous terre. Pas une n'y parvient. A peine
sont-elles descendues à mi-corps que le Carabe accourt,
les extirpe, leur crève le ventre.
Si la tuerie ne s'accomplissait dans un monde muet,
nous aurions ici l'épouvantablevacarme des égorgements
de Chicago. Il faut l'oreille de l'imagination pour enten-
dre les lamentations hurlantes des étripées. Cette oreille,
je l'ai, et le remords me gagne d'avoir provoqué telles
misères.
Or, de partout, dans le las des mortes et des mouran-
tes, chacun tiraille, chacun déchire, emporte un morceau
qu'il va déglutir à l'écart, loin des curieux. Après cette
bouchée, une autre est taillée à la hâte sur la pièce, et
puis d'autres encore, tant qu'il reste des éventrées. En
quelques minutes, la procession est réduite en charcute-
rie de loques pantelantes.
Les chenilles étalent cent cinquante; les tueurs sont
vingt-cinq. Cela fait six victimes par Carabe Si l'insecte
n'avait qu'à tuer indéfiniment, comme les ouvriers des
usines à viande, et si l'équipe était de cent éventreurs,
nombre bien modeste par rapport à celui des manipula-
teurs de jambons roulés, le total des victimes, dans une
journée de dix heures, serait de trente-six mille. Jamais
atelier de Chicago n'a obtenu pareil rendement.
La célérité de la mise à mort est plus frappante encore
si l'on considère les difficultés de l'attaque. Le Carabe
n'a pas la roue tournante qui saisit le porc par une patte,
le soulève et le présente au couteau de l'égorgeur; il n'a
16 MCEURS DBS INSBCTBS
pas le plancher mobile, qui met le front du bœuf sous ic
maillet de l'assommeur; il doit courir sus à la bote, la maî-
triser, se garer de ses harpons et de ses crocs. De plus,
à mesure qu'il étripe, il coasomme sur place. Que serait
le massacre si l'insecte n'avait qu'à tuer!
Qu' nous apprennent les abattoirs de Chicago et les
ripai/ es du Caraber" Voici. L'homme de haute moralité
est, '/our le moment, exception assez rare. Sous l'épi-
denne du civilisé, presque toujours se trouve l'ancêtre,
le sauvage contemporain de l'Ours des cavernes. La véri-
table humanité n'est pas encore; elle se fait petit à petit,
travaillée par le ferment des siècles et les leçons de la
conscience; elle progresse vers le mieux avec une déses-
pérante lenteur.
De nos jours presque, a finalement disparu l'esclavage,
base de l'antique société; on s'est aperçu que l'homme,
fût-il de couleur noire, est réellement un homme et mérite
comme tel des égards.
Qu'était la femme jadis> Ce qu'elle est encore en
Orient : une gentille bête sans âme. Les docteurs ont
longtemps discuté là-dessus. Le grand évêque du dix-
septième siècle, Bossuet lui-même, considérait la femme
comme le diminutif de l'homme. C'était prouvé par l'ori-
gine d'Eve, l'os surnuméraire, la treizième côte qu'Adam
avait au début. On a reconnu enfin que la femme possède
une âme pareille à la nôtre, supérieure même en tendresse
et en dévouement. On lui a permis de s'instruire, ce
qu'elle fait avec un zèle au moins égal à celui de son con-
current. Mais le Code, caverne d'où ne sont point encore
délogées bien des sauvageries, continue à la regarder
comme une incapable, une mineure. Le Code, à son tour,
finira par céder à la poussée du vrai.
L'abolition de l'esclavage, l'instruction de la femme,
voilà deux pas énormes dans la voie du progrès moral.
Nos arrière-neveux iront plus loin. Ils verront d'une
claire vision, capable de surmonter tout obstacle, que la
guerre est le plus absurde de nos travers; que les con-
LB CARABS DORÉ. LALIMENTATION 87
quérants, entrepreneurs de batailles et détrousseurs de
nations, sont d'exécrables fléaux; que des poignées de
main échangées sont préférables aux coups de fusil;
que le peuple le plus heureux n est pas celui qui possède
le plus de canons, mais celui qui travaille en paix et lar-
gement produit ; que les douceurs de l'existence ne récla-
ment pas précisément des frontières, au delà desquelles
vous attendent les vexations du douanier, fouilleur de
poches et saccageur de bagages.
ils verront cela, nos arriére-neveux, et bien d'autres
merveilles, aujourd'hui rêveries insensées. Jusqu'où mon-
tera celte ascension vers le bleu de l'idéal ? Pas bien haut,
c'est à craindre. Nous sommes aflligés dune tare indélé-
bile, d'une sorte de péché originel, si l'on peut appeler
péché un état de choses où notre vouloir n'intervient pas.
Nous sommes ainsi bâtis et nous n'y pouvons rien. C'est
la tare du ventre, inépuisable source de bestialités.
L'in'.esîin gouverne le monde. Du fond de nos plus
graves affaires se dresse, impérieuse, une question
d'écuelie et de pâtée. Tant qu'il y aura des estomacs pour
digérer — et ce n est pas près de finir — il faudra de quoi
les remplir, et le puissant vivra des misères du faible.
La vie est un gouffre que la mort seule peut combler. De
là des tueries sans fin, où se repaissent l'homme, le
Carabe et les autres; de là ces perpétuels massacres qui
font de la terre un abattoir auprès duquel ceux de Chi-
cago comptent à peine.
Mais les convives sont légion de légions, et les vic-
tuailles n'abondent pas dans la même mesure. Le dé-
pourvu jalouse le possesseur, l'affamé montre les crocs
au repu. Suit la bataille qui décidera de la possession.
Alors l'homme lève des armées qui défendront ses
récoltes, ses caves, ses greniers ; c'est la guerre. En
verra-i-on la fin? Hélas! sept fois hélas! tant qu'il y aura
des loups au monde, il faudra des molosses pour défen-
dre la bergerie.
Entraînés par le courant des idées, que nous sommes
88 MŒURS DES INSBCTIS
loin des Carabes! Revenons-y vite. Pour quel motif ai-
je provoqué le massacre des processionnaires qui, tran-
quillement, allaient s'enterrer lorsque je les ai mises en
présence des éventreurs ? Etait-ce dans le but de me don-
ner le spectacle d'une tuerie effrénée ? Certes non; j*ai
toujours compati aux souffrances de la bête, et la vie du
momdre est digne de respect. Pour me détourner de
cette pitié, il fallait les exigences delà recherche scienti-
fique, exigences parfois cruelles.
J'avais en vue les mœurs du Carabe doré, petit garde
champêtre des jardins et pour ce motif appelé vulgaire-
ment la Jardinière. Ce beau titre d'auxiliaire, à quel
point est-il mérité? Que chasse le Carabe? de quelle
vermine expurge-t-il nos plates-bandes^ Les débuts
avec la processionnaire des pins promettent beaucoup.
Continuons dans cette voie.
A diverses reprises, en fin avril, Tenclos me vaut des
processions, tantôt plus, tantôt moins nombreuses. Je
les récolte et les mets dans la volière vitrée. Aussitôt le
banquet servi, la ripaille commence. Les chenilles sont
éventrées, chacune par un seul consommateur ou par
plusieurs à la fois. En moins d'un quart d'heure, l'exter-
mination est complète. Il ne reste du troupeau que des
tronçons informes, emportés de-çà, de-là, pour être con-
sommés sous l'abri de la planchette. Son butin aux dents
le bien nanti décampe, désireux de festoyer tranquille.
Des collègues le rencontrent qui, affriandés par le mor-
ceau pendillant aux crocs du fuyard, se font audacieux
ravisseurs. Ils sont deux, ils sont trois cherchant à dé-
trousser le légitime propriétaire. Chacun happe la
pièce, tiraille, ingurgite sans grave contestation. Il n'y
a pas de bataille à vrai dire, pas de horions échangés à
la façon des dogues se disputant un os. Tout se borne à
des tentatives de rapt. Si le propriétaire tient bon, paci-
fiquement on consomme avec lui, mandibules contre
mandibules, jusqu'à ce que, la pièce se déchirant, chacun
se retire avec son lopin.
LE CARABE DORÉ. L ALIMENTATION 89
Assaisonnée de cet urticaire qui, dans mes recherches
de jadis, me corrodait si violemment la peau, la proces-
sionnaire des pins doit être un mets bien pimenté. Mes
Carabes en font régal. Autant de processions je leur four-
nis, autant ils en consomment. Le mets est très apprécié.
Cependant, au sein des bourses de soie du Bombyx,
nul,que je sache, n'a rencontre le Carabe doré et sa larve.
Je n'ai pas le moindre espoir de les y trouver moi-même
un jour. Ces bourses ne sont peuplées qu'en hiver, alors
que le Carabe, indifférent au manger et pris de torpeur
est cantonné sous terre. Mais en avril, lorsque les che-
nilles processionnaires sont en quête d'un bon emplace-
ment pour s'ensevelir et se transformer, s'il a la chance
de les rencontrer, le Carabe doit largement profiter de
l'aubaine.
La pilosité de ce gibier ne le rebute point; néanmoins
la plus velue de nos chenilles, la Hérissonne, avec sa
crinière ondoyante, mi-partie noire et rousse, semble
en imposer au glouton. Des jours entiers, dans la volière,
elle erre en société des éventreurs. LeS Carabes parais-
sent l'ignorer. De temps à autre quclqu un d'entre eux
s'arrête, vire autour de la bête poilue, l'examine, puis
essaye de fouiller dans la farouche toison. Aussitôt rebuté
par l'épaisse et longue palissade poilue, il se retire sans
mordre au vif. Fière et indemne, la chenille passe outre,
ondulant de l'échiné-
Cela ne peut durer. En un moment de fringale, enhardi
d'ailleurs par la collaboration de collègues, le poltron se
décide à sérieuse attaque. Ils sont quatre, très affairés
autour de la Hérissonne, qui, harcelée d'avant et d'arrière,
finit par succomber. Elle est étripée et gloutonnement
grugée comme le serait une chenille sans défense.
Suivant les chances de mes trouvailles, je mets à la
disposition de ma ménagerie des chenilles variées, nues
ou velues. Toutes sont acceptées avec ferveur extrême, à
la seule condition d'une taille moyenne, en rapport avec
celle de Tégorgeur. Trop petites, elles sont dédaignées,
90 MOEURS DES INSECTES
ie morceau ne donnerait pas bouchée suffisante. Trop
grosses, elles dépassent les moyens d'action du Carabe.
Celles du Sphinx des Euphorbes et du Grand Paon,
par exemple, conviendraient au Carabe, mais à la pre-
mière morsure l'assaillie, d'une contorsion de sa puis-
sante croupe, projette à distance l'assaillant. Après quel-
ques assauts, tous suivis d'une culbute à distance,
l'insecte renonce à l'attaque, par impuissance et à regret.
La proie est trop vigoureuse. J'ai gardé des quinze jours
les deux fortes chenilles en présence de mes fauves;
rien de bien fâcheux ne leur est survenu. Les brusque-
ries d'une croupe soudainement détendue imposaient
respect aux féroces mandibules.
Premier bon point au Carabe doré, exterminateur de
toute chenille non trop puissante. Un défaut dépare ce
mérite. L'insecte n'est pas grimpeur; il chasse à terre
et non dans les hauteurs du feuillage. Je ne l'ai jamais
vu explorant la ramée du moindre arbuste. Dans ma vo-
lière, il n'accorde aucune attention à la proie la plus
alléchante fixée sur une touffe de thym, à un pan d'élé-
vation. C'est grand dommage. Si l'insecte connaissait
l'escalade, l'excursion au-dessus du sol, avec quelle rapi-
dité une équipe de trois ou quatre expurgerait le chou
de sa vermine, la chenille de la Piéride 1 Toujours par
quelque endroit le meilleur est vicieux.
Exterminateur de chenilles, voilà le vrai talent du Ca-
rabe doré. 11 est fâcheux que sous le rapport de l'Escar-
got, autre ravageur de l'hortolaille, il nous soit de
médiocre secours. Il lui faut des éclopés, à demi écrasés,
privés en partie de leur coquille, et cela parce que l'écume
du mollusque lui déplaît. Mais tous ses confrères ne par-
tagent pas ses dégoûts. Le Procuste coriace, gros Cara-
bique, tout de noir habillé et supérieur de taille au Ca-
rabe, attaque vaillamment l'Escargot et vide à fond la
coquille malgré le flux désespéréde bave. C'est dommage
que le Procuste soit de médiocre fréquence dans nos jar-
dins; il serait pour nous un excellent auxiliaire.
IX
LB CARABE DORÉ. — MCEURS NUPTIALES
C est reconnu : ardent exterminateur de chenilles, le
Carabe doré mérite par excellence son titre de jardinière .
il est le vigilant garde champêtre de l'hortolaille et des
plates-bandes fleuries. Si mes recherches n'ajoutent rien
sous ce rapport à sa vieille réputation, elles vont du
moins, en ce qui suit, nous montrer l'insecte sous un as-
pect non encore soupçonné. Le féroce mangeur, l'ogre de
toute proie n'excédant pas ses forces, est mangé à son
tour. Et par qui? Par lui-même et bien d'autres.
Un jour, à l'ombre des platanes devant ma porte, j'en
vois passer un, très affairé. Le pèlerin est le bienvenu ; il
augmentera d'une unité la population de la volière. En
le prenant, je m'aperçois qu'il a l'extrémité des élytres
légèrement endommagée. Est-ce le résultat d'une lutte
entre rivaux ? Rien ne me renseigne à cet égard. L'es-
sentiel est que l'insecte ne soit pas compromis par une
grave lésion. Inspecté, reconnu sans blessure et bon
pour le service, il est introduit dans la loge vitrée, en
compagnie des vingt-cinq occupants.
Le lendemain, je m'informe du nouveau pensionnaire-
Il est mort. Pendant la nuit, les camarades l'ont attaqué,
lui ont curé le ventre, insuffisamment défendu par les
élytres ébréchées. L'opération s'est faite de façon très
propre, sans aucun démembrement. Pattes, tête, corselet,
tout est correctement en place; seul le ventre bâille d'une
ample ouverture par où s'est faite l'extirpation du con-
teou. On a sous les yeux une sorte de conque d'or,
gi MOEURS DBS INSBCTBS
formée des deux élytres jointes. Le test d'une huître vidé
de son mollusque n'est pas plus net. ,
Ce résultat m'étonne, car je veille attentivement à ce
que la volière ne soit jamais dépourvue de vivres. L'Es-
cargot, le Hanneton, la Mante religieuse, le Lombric, la
Chenille et autres mets favoris, alternent dans le réfec-
toire en quantité plus que suffisante. En dévorant un
confrère dont l'armure endommagée se prêtait à facile
attaque, mes Carabes n'ont donc pas l'excuse de la
famine.
Chez eux, l'usage serait-il d'achever les blessés et de
curer le ventre au prochain avarié) La pitié est inconnue
chez les insectes. Devant un estropié qui désespérément
se démène, nul de la même race ne s'arrête, nul n'essaye
de lui venir en aide. Entre carnassiers, les affaires peu-
vent même tourner davantage au tragique. Parfois à l'in-
valide accourent des passants. Est-ce pour le soulager)
Nullement, mais bien pour déguster l'éclopé et s'ils la
trouvent bon, pour le guérir radicalement de ses infir-
mités en le dévorant.
Il est alors possible que le Carabe à élytres ébréchées
ait tenté les camarades par son croupion en partie
dénudé. Ils ont vu dans l'impotent confrère une proie
qu'il était permis de disséquer. Mais s'il n'y a pas d'ava-
rie préalable, se respectent-ils entre cux> Toutes les ap-
parences certifient d'abord des relations très pacifiques.
Pendant le repas, jamais de bataille entre convives; rien
autre que des rapts de bouche à bouche. Pendant les
longues siestes sous l'abri de la planchette, jamais de
rixe non plus. A demi plongés dans la terre fraîche, mes
vingt-cinq sujets paisiblement digèrent et somnolent, non
loin l'un de l'autre, chacun dans sa fossette. Si j'enlève
l'abri, ils s'éveillent, décampent, courent dc-ci, de-là, à
tout instant se rencontrent sans se molester.
La paix était donc profonde et paraissait devoir durer
indéfiniment lorsque, aux premières chaleurs de juin,
mon iûspection constate un Carabe mort. Non démembré
La saison des pariades terminée,
les males ont le ventre dévoré par les femelles-
LE CARABE DORÉ. — MOEURS NUPTIALES 93
et réduit fort proprement à l'état de coquille d'or, il ré-
pète ce que nous montrait tantôt l'impotent dévoré, il
nous rappelle l'écailic d'une huître grugée. J'examine la
relique, sauf l'énorme brèche du ventre, tout est en
ordre. L'insecte était donc en bon état lorsque les autres
l'ont vidé.
A quelques jours de là, encore un Carabe occis et
traité comme les précédents^ sans désordre dans les
pièces de l'armure. Mettons le mort sur le ventre, il
semble intact; mettons-le sur le dos, il est creux et n'a
plus rien de charnu dans sa carapace. Un peu plus tard,
autre relique vide, puis une autre, une autre encore, tant
et tant que la ménagerie rapidement diminue. Si cette
frénésie de massacre continue, je n'aurai bientôt p as
rien dans les volières.
Mes Carabes, usés par l'âge, périraient-ils de mort
naturelle, et les survivants feraient-ils curée des cada-
vres ; ou bien est-ce aux dépens de sujets bel et bien en
vie que se fait la dépopulation? Tirer l'affaire au clair
n'est pas commode, car c'est de nuit surtout que s'opèrent
les éventrements. Avec de la vigilance, je parviens néan-
moins par deux fois à surprendre l'autopsie en plein jour.
Vers le milieu de juin, sous mes yeux, une fem^elle tra-
vaille un mâle, reconnaissable à sa taille un peu moindre.
L'opération débute. En soulevant le bout des élytres,
l'assaillante a saisi sa victime par l'extrémité du ventre,
à la face dorsale. Ardemment elle tiraille, elle mâchonne.
Le happé, dans sa pleine vigueur, ne se défend pas, ne se
retourne pas. Il tire de son mieux en sens inverse pour
se dégager des terribles crocs, il avance, il recule, sui-
vant qu'il entraîne ou qu'il est entraîné, et là se borne
toute sa résistance. La lutte dure un quart d'heure. Des
passants surviennent qui s'arrêtent et semblent se
dire : (( A bientôt mon tour. » Enfin, redoublant d'ef-
forts, le mâle se délivre et s'enfuit. Il est à croire que,
s'il n'était parvenu à se dégager, il aurait eu le ventre
vidé par la féroce commère.
94 MOEURS DES INSECTES
Quelques jours plus tard, j'assiste à semblable scène,
mais cette fois avec dénouement complet. C'est encore
une femelle qui mordille un mâle à l'arrière. Sans autre
protestation que de vains efforts pour se libérer, le
mordu laisse faire. La peau cède enfin, la plaie s'agran-
dit, les viscères sont extirpés et déglutis par la matrone,
qui, la tête plongée dans le ventre du compagnon, vide
la carapace. Des tremblements de pattes annoncent la fin
du misérable. La charcutière ne s'en émeut; elle continue
de fouiller aussi loin que le permettent les défilés de la
poitrine. Rien ne reste du défunt que les élytres assem-
blées en nacelle et l'avant du corps non désarticulé. La
relique tarie est abandonnée sur place.
Ainsi doivent avoir péri les Carabes, toujours des
mâles, dont je trouve les restes de temps à autre dans la
volière; ainsi doivent périr encore les survivants- Du
milieu de juin au i" août, la population, de vingt-cinq
sujets au début, se réduit à cinq femelles. Tous les mâles,
au nombre de vingt, ont disparu, éventrés et vidés à fond.
Lt par qui> Apparemment par les femelles.
C'est d'abord attesté par les deux assauts dont la
chance m'a rendu témoin ; à deux reprises, dans la pleine
clarté du jour, j'ai vu la femelle se repaître du mâle après
lui avoir ouvert le ventre sous les élytres, ou du moins
essayé de le faire. Quant au reste du massacre, si l'ob-
servation directe me fait défaut, j'ai un témoignage de
haute valeur. On vient de le voir : le saisi ne riposte pas,
ne se défend pas; il s'efforce uniquement de fuir en tirant
de son mieux.
Si c'était là simple bataille, rixe ordinaire comme peu-
vent en amener les rivalités de la vie, l'assailli se retour-
nerait évidemment, puisqu'il est dans la possibilité de le
faire; en une prise de corps, il répondrait à l'agression, il
rendrait morsure pour morsure. Sa vigueur lui permet
une lutte qui pourrait tourner à son avantage, et le sot
se laisse impunément mâchonner le croupion. Il semble
qu'une répugnance invincible l'empêche de se rebiffer et
LE CARABB DORÉ- — MlEURS NUPTIALES 9^
de manger un peu celle qui le mange. Cette tolérance
remet en mémoire le Scorpion languedocien, qui, les no-
ies terminées, se laisse dévorer par sa compagne sans
faire usage de son arme, le dard venimeux capable de
mettre à mal la commère; elle nous rappelle l'amoureux
de la Mante religieuse, qui, parfois réduit à un tronçon
et continuant malgré tout son œuvre inachevée, est gri-
gnoté à petites bouchées, sans révolte aucune de sa part.
Ce sont là des rites nuptiaux contre lesquels le mâle n'a
pas à protester.
Les mâles de ma ménagerie carabique, éventrés du
premier au dernier, nous parlent de mœurs pareilles. Ils
sont les victimes de leurs compagnes, maintenant assou-
vies de pariades. Pendant quatre mois, d'avril en août,
des couples journellement se formaient, tantôt simples
essais, tantôt et plus souvent efficaces jonctions. Pour ces
tempéraments de feu, ce n'est jamais fini.
Le Carabe est expéditif en affaires amoureuses. Au mi-
lieu de la foule, sans agaceries préalables, un passant se
jette sur une passante, la première venue. L'enlacée re-
lève un peu la tète en signe d'acquiescement, tandis que
le cavalier lui flagelle la nuque du bout des antennes. La
jonction terminée, et c'est bientôt fait, brusquement on
se sépare, on prend réfection à l'Escargot servi, et des
deux parts on convole en d'autres noces, puis en d'autres
encore, tant qu'il y a des mâles disponibles. Après la ri-
paille, l'amour brutal; après l'amour, la ripaille; en cela,
pour le Carabe, se résume la vie.
Le gynécée de ma ménagerie n'était pas en rapport
avec le nombre des prétendants, cinq femelles pour vingt
mâles. N'importe ; nulle rivalité avec échange de horions ;
très pacifiquement on use, on abuse des passantes. Avec
cette tolérance, un jour plus tôt, un jour plus tard, à mul-
tiples reprises et suivant les chances des rencontres,
chacun trouve à satisfaire ses ardeurs.
J'aurais préféré une assemblée mieux proportionnée.
Le hasard et non le choix, m'avait valu celle dont je dis-
ÇO MOEURS DES INSBCTBS
posais Au début du printemps j'avais récolté tout ce que
je rencontrais en fait de Carabes sous les pierres du voi-
sinage, sans distinction de sexes, assez difficiles à recon-
naître d'après les seuls caractères extérieurs. Plus tard,
l'éducation en volière m'apprit qu'un léger excès de taille
était le signe distinctif des femelles. Ma ménagerie, si
disparate sous le rapport numérique des sexes, était donc
résultat fortuit. Il est à croire que dans les conditions na-
turelles ne se retrouve plus cette profusion de mâles.
D'autre part, en liberté, sous l'abri delà môme pierre, ne
se voient jamais des groupes aussi nombreux. Le Carabe
vit à peu près solitaire; il est rare d en trouver deux ou
trois réunis au même gîte. L'assemblée de ma volière
est donc exceptionnelle, sans amener cependant de tu-
multe. Dans la loge vitrée, il y a largement place pour les
excursions à distance et pour tous les ébats habituels. Qui
veut s'isoler s'isole, qui veut de la compagnie en a bien-
tôt trouvé.
La captivité d'ailleurs ne paraît guère les importuner,
cela se voit à leurs fréquentes ripailles, à leurs pariades
journellement répétées. Libres dans la campagne, ils ne
seraient pas mieux dispos; peut-être môme le seraient-
ils moins, les vivres n'y abondent pas comme dans la
volière. Sous le rapport du bien-être, les prisonniers sont
donc dans un état normal, favorable au maintien des
mœurs habituelles.
Seulement, la rencontre entre pareils est ici de plus
grande fréquence que dans leschamps. De là, sans doute,
une meilleureoccasion pour lesfemelles de persécuter les
mâles dont elles ne veulent plus, de les happer oar le
croupion et de leur vider le ventre. Cette chasse aux an-
ciens amoureux, le voisinage trop direct l'aggrave, mais
sans l'innover assurément; de tels usages ne s'improvi-
sent pas.
Les pariades finies, une femelle rencontrant un mâle
dans la campagne doit alors le traiter en gibier et le gru-
ger pour clore les rites matrimoniaux. La chance des
LE CARABB DORÉ. MCEURS NUPTIALES g'j
pierres retournées ne m'a jamais valu ce spectacle; n'im-
porte : ce que m'a montré la volière suffit à ma convic-
tion. Quel monde que celui des Carabes, où la matrone
mange son coadjuteur lorsque la fertilité des ovaires n'a
plus besoin de lui ! En quelle pauvre estime les lois gén à-
siques tiennent-elles les mâles, pour les faire charcuter
de la sorte?
Ces accès de cannibalisme succédant aux amours sont-
ils bien répandus? Pour le moment, j'en connais trois
exemples des mieux caractérisés : ceux de la Mante reli-
gieuse, du Scorpion languedocien et du Carabe doré.
Avec moins de brutalité, car le dévoré est alors un défunt,
et non un vivant, l'horreur de l'amoureux devenu proie
se retrouve dans la tribu des Locustiens. La femelle du
iJectique à front blanc grignote volontiers un cuissot de
son mâle trépassé. La Sauterelle verte se comporte de
même.
Il y a là, jusqu'à un certain point, l'excuse du régime :
Dectiques et Sauterelles sont avant tout carnivores. Ren-
contrant un mort de leur espèce, les matrones le con-
somment plus ou moins, serait-il leur amant de la veille.
Gibier pour gibier, autant vaut celui-là.
Mais que dirons-nous des végétariens? Aux approches
de la ponte, l'Ephippigère porte la dent sur son compa-
gnon encore plein de vie, lui troue la panse et le mange
autant que le permet son appétit. La débonnaire Gril-
ionne s'aigrit brusquement le caractère ; elle bat celui qui
naguère lui donnait des sérénades si passionnées; ellelui
déchire les ailes, lui casse le violon, et va même jusqu'à
prélever quelques bouchées sur Tinstrumentiste. Il est
alors probable que cette mortelle aversion de la femelle
pour le mâle après la pariade est de quelque fréquence,
surtout chez les insectes carnassiers. Pour quels motifs
ces atroces mœurs? Si les circonstances me servent, je ne
manquerai pas de m en mtormer. » ^^t?Q<; .
LE GRILLON CHAMPÊTRE
Qui désirerait assister à la ponte du Grillon n'a pas i
»c mettre en frais de préparatifs; il lui suffit d'un peu ûe
patience, qui, d'après Buffon, est le génie, et que j'appel-
lerai plus modestement la vertu par excellence de l'obser-
vateur. En avril, mai au plus tard, établissons l'insecte
par couples isolés dans des pots à fleiirs avec couche ^e
terre tassée Les vivres ccnsisient en une feuille de laitue
renouvelée de temps à autre. Une lame de verre couvre
le réduit et prévient l'évasion.
Des données bien curieuses sont acquises avec cere
installation sommaire, que seconde, au besoin, la cloche
en toile métallique, meilleure volière. Nous y revien-
drons. Pour le moment, surveillons la ponte, et que
notre vigilance ne laisse pas échapper l'heure favorable.
C'est dans la première semaine de juin que mes visi-
tes assidues ont un commencement de satisfaction, je
surprends la mère immobile avec l'oviscapte vertica-
lement implanté dans le sol. Insoucieuse de l'indiscret
visiteur, longtemps elle stationne au même point. Enfin
elle retire son plantoir, efface, sans y bien insister, les
traces du trou de sonde, se repose un instant, déambule
et recommence ailleurs, d'ici, de là, dans toute l'étendue
de l'aire à sa disposition. C'est, avec des manoeuvres
plus lentes, la répétition de ce que nous a montré le
Dectique. Dans les vingt-quatre heures, la ponte me
paraît terminée. Pour plus de sûreté, j'attends encore
une paire de jours.
LB ORILLON CHAMPfiTRB 99
Je fouille alors la terre du pot. Les œufs, d'un jaune
paille, sont des cylindres arrondis aux deux bouts et
mesurent à peu prds trois millimètres de longueur. Ils
sont isolés dans le sol, disposés suivant la verticale et
rapprochés par semis plus ou moins nombreux corres-
pondant aux pontes successives. J'en trouve dans toute
l'étendue du pot, à une paire de centimètres de profon-
deur. Autant que le permettent les difficultés d'une masse
de terre explorée à la loupe, j'évalue à cinq ou six cen-
taines la ponte d'une seule mère. Telle famille subira
certainement à bref délai énergique émondage.
L'œuf du Grillon est une petite merveille de méca-
nique. Après l'éclosion, il figure un étui d'un blanc
opaque, ouvert au sommet d'un pore rond, très régulier,
sur le bord duquel adhère une calotte qui faisait oper-
cule. Au lieu de se rompre au hasard sous la poussée ou
sous les cisailles du nouveau-né, il s'ouvre de lui-même
suivant une ligne de moindre résistance expressément
préparée. Il convenait de voir la curieuse éclosion.
Quinze jours environ après la ponte, deux gros points
oculaires, ronds et d'un noir roussâtre, obscurcissent le
pôle antérieur. Un peu au dessus de ces deux points,
tout au bout du cylindre, se dessine alors un subtil bour-
relet circulaire. C'est la ligne de rupture qui se prépare.
Bientôt la translucidité de l'œuf permet de reconnaître
la fine segmentation de l'animalcule. Voici le moment de^
redoubler de vigilance et de multiplier les visites, dans
la matinée surtout.
La fortune aime les patients et me dédommage démon
assiduité. Suivant le bourrelet où, par un travail d'infinie
délicatesse, s'est préparée la ligne de moindre résistance,
lebout de l'œuf, refoulé par le front de l'inclus, se détache,
se soulève et retombe de côté, ainsi que"^
d'une mignonne fiole. LeGrillon sort, pareil
d'une boîte à surprise.
Lui parti, la coque reste gonflée, lisse,
blanc pur, avec la calotte operculaire appei
BIBLIOTHECA \
100 MCEURS DES INSECTES
bouchurc. L'œuf de l'oiseau grossièrement se casse sous
les heurts d'une verrue, venue exprès au bout du bec du
nouveau né; celui du Grillon, d'un mécanisme supérieur,
s'ouvre ainsi qu'un étui d'ivoire. La poussée du front
suffit pour en faire jouer la charnière.
Aussitôt dépouillé de sa fine tunique, le jeune Grillon,
tout pâle, presque blanc, s'escrime contre la terre qui le
surmonte. Il cogne de la mandibule; il balaye, il refoule
en arrière par des ruades l'obstacle poudreux, de résis-
tance nulle. Le voici à la surface, dans les joies du soleil
et dans les périls de la mêlée des vivants, lui si débile,
guère plus gros qu'une puce. En vingt-quatre heures,
il se colore et devient superbe négrillon dont l'ébéne
rivalise avec celle de l'adulte. De sa pâleur initiale il lui
reste un blanc ceinturon qui cerne la poitrine et fait
songer à la lisière delà prime enfance.
Très alerte, il sonde l'espace avec ses longues anten-
nes vibrantes; il trottme, il bondit par élans que ne lui
permettra plus l'obésité future. C'est l'âge aussi des
délicatesses stomacales. Que lui faut-il pour nourriture)
Je ne sais. Je lui offre le régal del'adulte, la tendre feuille
de laitue. Il dédaigne d'y mordre, ou peut-être ses bou-
chées m'échappent, tant elles sont petites.
En peu de jours, avec mes dix ménages, je me vois
accablé de charges de famille. Que faire de mes cinq à
six milliers de grillons, gracieux troupeau certes, mais
d'éducation impraticable dans mon ignorance des soins
réclamés? Je vous donnerai la liberté, ô mes gentilles
bestioles, je vous confierai à la souveraine éducatrice, la
nature.
Ainsi est-il fait. De çà de là, aux meilleurs endroits,
je lâche mes légions dans l'enclos. Quel concert devant
ma porte, l'an prochain, si tous viennent à bien ! Mais
non : la symphonie sera probablement silence, car va
venir le féroce émondage amené par la fécondité de la
mère. Quelques couples survivant à l'extermination,
c'est tout ce qu'il est permis d'attendre.
I, Le Grillon champêtre. Rixe entre prélendants.
•2. Le Grillon champrtre. Le vaincu détale, le vainqueur l'insulte
d'un couplet de bravoure.
LB GRILLON CHAMPâ TRB lOI
Les premiers accourus à cette manne et les plus ardents
au brigandage sont le petit Lézard gris et la Fourmi. Cette
dernière, odieux flibustier, ne me laissera pas, je le
crains, un seul Grillon dans le jardin. Elle happe les pau-
vrets, les éventre, frénétiquement les gruge.
Ah! la satanée bête! Et dire que nous la mettons au
premier rang! Les livres la célèbrent, ne tarissent en
éloges sur son compte; les naturalistes la tiennent en
haute estime et chaque jour ajoutent à sa réputation ; tant
il est vrai que, chez l'animal comme chez l'homme, des
divers moyens d'avoir une histoire le plus sûr est de nuire.
Nul ne s'informe du Bousier et du Nécrophore, précieux
assainisseurs; et chacun connaît le Cousin, buveur de
sang; la Guêpe, irascible spadassin, à dague empoison-
née ; la Fourmi, malfaisante insigne qui, dans les villages
du Midi, mine et met en péril les solives d'une habita-
tion avec la même fougue qu'elle vide une figue. Sans
que je m'en mêle autrement, chacun trouvera, dans les
archives humaines, des exemples similaires de l'utile
méconnu et du calamiteux glorifie.
De la part des Fourmis et autres exterminateurs, le
massacre est tel que mes colonies de l'enclos, si popu-
leuses au début, ne me permettent pas de continuer. Il
me faut recourir aux renseignements du dehors.
En août, parmi les détritus de feuilles, dans les petites
oasis où la canicule n'a pas en plein brûlé la pelouse, je
trouve le jeune Grillon déjà grandelet, tout noir comme
l'adulte, sans vestige aucun du ceinturon blanc des pre-
miers jours. Il n'a pas de domicile. L'abri d'une feuille
morte, le couvert d'une pierre plate, lui suffisent, tentes
de nomades insoucieux du point où se prendra repos.
C'est sur la fin d'octobre, à l'approche des premiers
îroids, que le terrier est entrepris. Le travail est très sim-
ple, d'après le peu que m'apprend l'observation de
l'insecte sous cloche. Jamais la fouille ne se fait en ua
point dénudé de l'enceinte; c'est toujours sous l'auvent
d'une feuille fanée de laitue, reste des vivres servis. Ainsi
102 MCeURS DES INSECTES
se remplace le rideau de gazon indispensable au mystère
de l'établissement.
Le mineur gratte avec les pattes antérieures; il fait
emploi des pinces mandibulaires pour extraire les gra-
viers volumineux. Je le vois trépigner de ses fortes
pattes d'arrière, à double rangée d'épines; je le vois
râteler, balayer à reculons les déblais et les étaler en un
plan incliné. Toute la méthode est là.
Le travail marche d'abord assez vite. Dans le sol facile
de mes volières, en une séance d'une paire d'heures
l'excavateur disparaît sous terre. Par intervalles, il revient
à l'orifice, toujours à reculons et toujours balayant. Si la
fatigue le gagne, il stationne sur le seuil du logis ébauché,
la tête en dehors, les antennes mollement vibrantes. Il
rentre, il reprend la besogné des pinces et des râteaux.
Bientôt les repos se prolongent et lassent ma surveillance.
Le plus pressé est fait. Avec une paire de pouces, le
gîte suffit aux besoins du moment. Le reste sera ouvrage
de longue haleine, repris à loisir, un peu chaque jour,
rendu plus profond et plus large à mesure que l'exigent
les rudesses de la saison et la croissance de l'habitant.
L'hiver même, si le temps est doux, si le soleil rit è
l'entrée de la demeure, il n'est pas rare de surprendre le
Grillon amenant au dehors les déblais, signe de répara-
tion et de nouvelles fouilles. Au milieu des joies printa-
nières se poursuit encore l'entretien de l'immeuble,
constamment restauré, perfectionné jusqu'au décès du
propriétaire.
Avril finit, et le chant commence, rare d'abord et par
solos discrets, bientôt symphonie générale où chaque
motte de gazon a son exécutant. Je mettrais volontiers le
Grillon en tête des choristes du renouveau. Dans nos
g-arrigues, lors des fêtes du thym et de la lavande en
Heur, il a pour associée l'Alouette huppée, fusée lyrique
qui monte, le gosier gonflé de notes, et de là-haut, invi-
sible dans les nuées, verse sur les guérets s? douce can-
lildne. D'en bas lui répond la mélopée des Grillons. C'est
LB GRILLON CHAMPÊTRE IO3
monotone, dépourvu d'art, mais combien conforme, par sa
naïveté, à ia rustique allégresse des choses renouvelées !
C'est l'hosanna de l'éveil, le saint alléluia compris du
grain qui germe et de l'herbe qui pousse. En ce duo, à
qui ia palme? Je la donnerais au Grillon. Il domine par
son nombre et sa note continue. L'Alouette se tairait, que
les champs glauques des lavandes, balançant au soleil
leurs encensoirs camphrés, recevraient de lui seul, le
modeste, solennelle célébration.
Voici que l'anatomie intervient et dit brutalement au
Grillon : (( Montre-nous ton engin à musique. » — Il est
très simple, comme toute chose de réelle valeur; il est
basé sur les mêmes principes que celui des locustiens :
archet à crémaillère et pellicule vibrante.
L'élytrc droite chevauche sur l'élytre gauche et la
recouvre presque en entier, moins le brusque repli qui
emboîte le flanc. C'est l'inverse de ce que nous montrent
la Sauterelle verte, le Dectique, l'Ephippigère et leurs
apparentés. L« Grillon est droitier, les autres sont gau-
chers.
Les deux élytres ont également môme structure. Con-
naître l'une, c'est connaître l'autre. Décrivons celle de
droite. — Elle est presque plane sur le dos et brusque-
ment déclive sur le côté par un pli à angle droit, qui
cerne l'abdomen d'un aileron à fines nervures obliques et
parallèles. Sa lame dorsale a des nervures robustes, d'un
noir profond dont l'ensemble forme un dessin compliqué,
bizarre, ayant quelque ressemblance avec un grimoire de
calligraphie arabe.
Vue par transparence, elle est d'un roux très pâle,
sauf deux grands espaces contigas, l'un plus grand,
antérieur et triangulaire, l'autre moindre, postérieur et
ovale. Chacun est encadré d'une forte nervure et gaufré
de légères rides. Le premier porte en outre quatre ou
cinq chevrons de consolidation; le second, un seul
courbé en arc. Ces deux espaces représentent le miroir
de:» iucubiic.-^i ^^s constituent l'étendue sonore. Leur
104 MOEURS DES INSECTES
membrane est, en effet, plus fine qu'ailleurs et hyaline,
quoique un peu enfumée.
Bel instrument en vérité, bien supérieur à celui du
Dectique. Les cent cinquante prismes de l'archet mor-
dant sur les échelons de l'élytre opposée ébranlent à la
fois les quatre tympanons, ceux d'en bas par la friction
directe, ceux d'en haut par la trépidation de l'outil fric-
tionneur. Aussi quelle puissance de son ! Le Dectique,
doué d'un seul et mesquin miroir, s'entend tout juste à
quelques pas; le Grillon, possesseur de quatre aires
vibrantes, lance à des cent mètres son couplet.
Il rivalise d'éclat avec la Cigale, sans en avoir la
déplaisante raucité. Mieux encore : le privilégié connaît
la sourdine d'expression. Les élytres, disons-nous, se
prolongent chacune sur le flanc en un large rebord. Voilà
les étouffoirs qui, plus ou moins rabattus, modifient
l'intensité sonore et permettent, suivant l'étendue de leur
contact avec les mollesses du ventre, tantôt chant à mi-
voix et tantôt chant dans sa plénitude.
La paix règne dans la chambrée tant que n'éclate pas
l'instinct batailleur de la pariade. Alors, entre préten-
dants, les rixes sont fréquentes, vives, mais sans gravité.
Les deux rivaux se dressent l'un contre l'autre, se mor-
dent au crâne, solide casque à l'épreuve des tenailles, se
roulent, se relèvent, se quittent. Le vaincu détale au plus
;vite," le vainqueur Tinsulte d'un couplet de bravoure;
' puis, modérant le ton, il vire, revire autour de la coa-
) voitée.
Il fait le beau, le soumis. D'un coup de doigt, il ramène
une antenne sous les mandibules, pour la friser, l'enduire
de cosmétique salivaire. De ses longues pattes d'arrière,
éperonnées et galonnées de rouge, il trépigne d'impa-
tience, il lance des ruades dans le vide. L'émotion le
rend muet. Ses élytres, en rapide trépidation néanmoins,
ne sonnent plus ou ne rendent qu'un bruit de frôlement
désordonné.
Vaine déclaration. La Grillon ne court se cacher dans
LB GRILLON CHAMPÊTRE lOS
UQ repli de salade. Elle écarte un peu le rideau cepen-
dant, et regarde, et désire être vue.
Etfugit ad salices, et se cupit ante videri.
Elle s'enfuit vers les saules, mais désire auparavant être
aperçue, disait délicieusement l'églogue, il y a deux
mille ans. Saintes agaceries des amours, comme vous
êtes partout les mêmes!
XI
LE GRILLON D ITALiB
Ici me manque le Grillon domestique, hôte des bou-
langeries et des foyers ruraux. Mais si, dans mon viiiage,
les crevasses sous la plaque des cheminées sont muettes,
en compensation les nuits estivales emplissent la campa-
gne d'une charmante mélopée peu connue dans le Nord.
Le printemps, aux heures du plein soleil, a pour sym-
phoniste le Grillon champêtre; i été, dans le calme des
nuits, a l'OEcanthe peliucide ou Grillon d'Italie {Œcan-
thus pelliicens, Scop). L'un diurne et l'autre nocturne, ils
se partagent la belle saison. A l'époque où cesse le chant
du premier, ne tarde pas à commencer la sérénade de
l'autre.
Le Grillon d'Italie n'a pas le costume noir et les formes
lourdes caractéristiques de la série. C'est, au contraire,
un insecte fluet, débile, tout pâle, presque blanc, comme
il convient à des habitudes nocturnes. On craint de
l'écraser rien qu'en le prenant entre les doigts. Sur les
Arbustes de toute nature, sur les hautes herbes, il mène
vie aérienne, et rarement descend à terre. Son chant,
gracieux concert des soirées calmes et chaudes, de juillet
jusqu'en octobre, commence au coucher du soleil et se
continue la majeure partie de la nuit.
Ce chant est ici connu de tous, car le moindre fourré
de broussailles a son groupe de symphonistes. Il résonne
même dans les greniers où parfois l'insecte s'égare,
amené par les fourrages Mais personne, tant les mœurs
du pâle Grillon sont mystérieuses, ne sait exactement la
LB GRILLON D ITALIE IO7
provenance de la sérénade, que l'on rapporte, bien à
tort, au vulgaire Grillon, à cette époque tout jeune et
muet.
La chanson est un Gri-i-i, Gri-i-i lent et doux, rendu
plus expressif par un léger chevrotement. A l'entendre,
on devine l'extrême finesse et l'ampleur des membranes
vibrantes. Si rien ne trouble l'insecte, établi sur le bas
feuillage, le son ne varie; mais au moindre bruit, l'exécu-
tant se fait ventriloque. Vous l'entendiez là, tout prés, de-
vant vous, et voici que soudain vous l'entendez là-bas, à
vingt pas, continuant son couplet assourdi par la dis-
tance.
Vous y allez. Rien. Le son arrive du point primitif. Ce
n'est pas encore cela. Le son vient cette fois de gauche,
à moins que ce ne soit de droite, si ce n'est d'arrière In-
décision complète, impuissance de s'orienter par l'fn. e
vers le point où stridule l'insecte. 11 faut une belle d^ e
de patience et de minutieuses précautions pour capturer
le chanteur à la clarté d'une lanterne. Les quelques
sujets pris dans ces conditions et mis en volière m ont
fourni le peu que je sais sur le virtuose qui déroute si
bien notre oreille.
Les élytres sont l'une et l'autre formées d'une ample
membrane aride, diaphane, aussi fine qu'une blanche
pellicule d'oignon, et apte à vibrer dans toute son éten-
due. Leur forme est celle d'un segment de cercle atténué
au bout supérieur. Ce segment se replie à angle droit sui-
vant une forte nervure longitudinale et descend en un
rebord qui cerne le flanc de l'insecte dans l'attitude du
repos.
L'élytre droite se superpose à celle de gauche. Son
bord interne porte en dessous, près de la base, une cal-
losité d'où partent cinq nervures rayonnantes, deux diri-
gées vers le haut, deux vers le bas, et la cinquième à peu
près transversale: cette dernière, légèrement rousse, est
la pièce fondamentale, enfin l'archet, comn^e le démon-
trent les fines dentelures dont elle est gravée en traveis.
I08 MŒURS DBS INSECTES
Le reste de l'élytre présente quelques autres nervures de
moindre importance, qui tiennent la membrane tendue
sans faire partie de l'appareil de friction.
L'élytre gauche, ou inférieure, a la même structure,
avec cette différence que l'archet, la callosité et les ner-
vures qui en rayonnent occupent maintenant la face d'en
haut. On constate en outre que les deux archets, celui de
droite et celui de gauche, se croisent obliquement.
Lorsque le chant a son plein éclat, les élytres, tenues
hautement relevées et pareilles à une ample voilure de
gaze, ne se touchent que par le bord interne. Alors les
deux archets engrènent obliquement l'un sur l'autre, et
leur mutuelle friction engendre l'ébranlement sonore des
deux membranes tendues.
Le son doit se modifier suivant que les coups de râpe
de chaque archet se portent sur la callosité, elle-même
rugueuse, de l'élytre opposée, ou bien sur l'une des
quatre nervures lisses et rayonnantes. Ainsi s'explique-
raient en partie les illusions produites par un chant qui |
semble venir d'ici, de là, d'ailleurs, lorsque l'insecte *
craintif se méfie.
L'illusion des sons faibles ou forts, éclatants ou
étouffés, et par suite de la distance, ressource principale
de l'art du ventriloque, a une autre source, facile à dé-
couvrir. Pour les sons éclatants, les élytres sont en plein
relevées; pour les sons étouffés, elles sont plus ou moiiiS
abaissées. Dans cette dernière pose, leur rebord externe
se rabat à des degrés divers sur les flancs mous de Tin-
secte, ce qui diminue d'autant l'étendue de la partie
vibrante et en affaiblit le son.
L'approche ménagée du doigt étouffe l'éclat d'un verre
qui tinte, et le change en un son voilé, indécis qui semble
venir du lointain. Le blême grillon connaît ce secret
d'acoustique. Il égare qui le recherche en appliquant sur
les mollesses du ventre le rebord de ses lames vibrantes.
Nos instruments musicaux ont leurs étouffoirs; leurs
sourdines; celui de l'OËcanthe pellucide rivaUse avec
\ LE GKILLON D ITALIE I OQ
eux et les dépasse en simplicité de moyens, en perfection
de résultats.
Le Grillon champêire et ses congénères font usage, eux
aussi, de la sourdine au moyen du rebord des élytres
emboîtant le ventre plus haut ou plus bas; mais aucun
ne retire de cette méthode des effets aussi fallacieux que
ceux du Grillon d'Italie.
A cette illusion des distances, source de petites sur-
prises renouvelées pour le moindre bruit de nos pas,
s'ajoute la pureté du son, en doux trémolo. Je ne connais
pas de chant d'insecte plus gracieux, plus limpide dans
le calme protond des soirées du mois d'août. Que de fois,
per arnica silentia lunœ^ me suis-)e couché a terre, contre
un abri de romarins, pour écouter le délicieux concert de
l'Harmas!
Le Grillon nocturne pullule dans l'enclos. Chaque
touffe de ciste à fleurs rouges a son orphéoniste; chaque
bouquet de lavande possède le sien. Les arbousiers
touffus, les térébinthes^ deviennent des orchestres. Et de
sa gentille voix claire, tout ce petit monde s'interroge, se
répond d'un arbuste à l'autre; ou plutôt, indifférent auj
cantilènes d'autrui, célèbre pour lui seul ses allégresses.
Là-haut, au-dessus de ma tête, la constellation du
Cygne allonge sa grande croix dans la voie lactée; en
bas, tout à mon entour, ondulela symphonie de l'insecte.
L'atome qui dit ses joies me tait oublier le spectacle des
étoiles. Nous ne savons rien de ces yeux célestes qui
nous regardent, placides et froids, avec des scintillations
semblables à des clignements de paupière.
La science nous parle de leurs distances, de leurs vi-
tesses, de leurs masses, de leurs volumes; elle nous acca
ble dénombres énormes, elle nous stupéfie d'immensités
mais elle ne parvient pas à émouvoir en nous une fibre
Pourquoi? Parce qu'il lui manque le grand secret, celui
de la vie. Qu'y a-t-il là-haut^ Que réchauffent ces
soleils? Des mondes analogues aux nôtres, nous affirme
Ja raison; des terres où la vie évolue dans une variété
110 MCEURS DBS INSECTES
sans fin. Supei bcconception de l'univers, mais en somme
pure conception, non étayée sur des faits patents, té-
moins suprêmes, à la portée de tous. Le probable, le trds
probable, n'est pas l'évident, qui s'impose irrésistible, ne
laisse aucune prise au doute.
En votre compagnie, ô mes Grillons, je sens au con-
traire tressaillir la vie, âme de notre motte de boue; et
voilà pourquoi, contre la haie de romarins, je n'accorde
qu'un regard distrait à la constellation du Cygne, et je
donne toute mon attention à votre sérénade.
Un peu de glaire animée, apte au plaisir et à la douleur,
dépasse en intérêt Timmense matière brute.
XII
LE SPHHT LANGUEDOCIEN
Lorsqu'il a mûrement arrêté le plan de ses recherclies,
le chimiste, au moment qui lui convient le mieux, mélange
ses réactifs et met le feu sous sa cornue. Il est maître du
temps, des lieux, des circonstances. Il choisit son heure,
il s'isole dans la retraite du laboratoire, où rien ne viendra
le distraire de ses préoccupations; il fait naître à son gré
telle ou telle autre circonstance que la réflexion lui sug-
gère : il poursuit les secrets de la nature brute, dont la
science peut susciter, quand bon lui semble, les activités
chimiques.
Les secrets de la nature vivante, non ceux de la struc-
ture anatomique, mais bien ceux de la vie en action, de
l'instinct surtout, font à l'observateur des conditions bien
autrement difficultueuses et délicates. Loin de pouvoir
disposer de son temps, on est esclave de la saison, du
jour, de l'heure, de l'instant même. Si l'occasion se pré-
sente, il faut, sans hésiter, la saisir au passage, car de
longtemps peut-être ne se présentera-t-elle plus Et
comme elle se présente d'habitude au moment où l'on y
songe le moins, rien n'est prêt pour en tirer avantageu-
sement profit. Il faut sur-le-champ improviser son petit
matériel d'expérimentation, combiner ses plans, dresser
sa tactique, imaginer ses ruses; trop heureux encore si
l'inspiration arrive assez prompte pour vous permettre de
tirer parti de la chance offerte. Cette chance, d'ailleurs, ne
se présente guère qu'à celui qui la recherche. Il faut
lépier patiemment des jours et puis des jours, ici sur des
ÎI3 MOEURS DES INSECTES
pentes sablonneuses exposées à toutes les ardeurs du
soleil, là dans l'ôtuve de quelque sentier encaissé entre
de hautes berges, ailleurs sur quelque corniche de grés
dont la solidité n'inspire pas toujours confiance. S'il vous
est donné de pouvoir établir votre observatoire sous un
maigre olivier, qui fait semblant de vous protéger contre
les rayons d'un soleil implacable, bénissez le destin qui
vous traite en sybarite : votre lot est un Eden. Surtout,
ayez l'œil au guet. L'endroit est bon, et qui sait? d'ua
moment à l'autre l'occasion peut venir.
Elle est venue, taidive il est vrai : mais enfin elle est
venue Ah! si Ton pouvait maintenant observer à son
aise, dans le calme de son cabinet d'étude, isolé, recueilli,
tout à son sujet, loin du profane passant, qui s'arrêtera,
vous voyant si préoccupé en face d'un point où lui-même
ne voit rien, vous accablera de questions, vous prendra
pour quelque découvreur de sources avec la baguette di-
vinatoire de coudrier, ou, soupçon plus grave, vous con-
sidérera comme un personnage suspect, retrouvant sous
terre, par des incantations, les vieilles jarres pleines de
monnaie ! Si vous conservez à ses yeux tournure de chré-
tien, il vous abordera, regardera ce que vous regardez, et
sourira de façon à ne laisser aucun équivoque sur la
pauvre idée qu'il se fait des gens occupés à considérei
des mouches.
Si ce n'est pas le passant que vos inexplicables occu-
pations intriguent, ce sera le garde champêtre, l'intraita-
ble représentant de la loi au milieu des guérets. Depuis
longtemps il vous surveille. Il vous a vu si souvent errer,
de ça de là, sans motif appréciable, comme une âme en
peine; si souvent il vous a surpris fouillant le sol, abat-
tant avec mille précautions quelque pan de paroi dans un
chemin creux, qu'à la fin des suspicions lui sont venues
en votre défaveur. Bohémien, vagabond, rôdeur suspect,
maraudeur, ou tout au moins maniaque, vous n'êtes pas
autre chose pour lui. Si la boîte d'herborisation vous
accompagne, c'est à ses yeux la boîte à furet du bracon-
I, Le Grillon d'Italie. — 2, Ephippigère des vignes, femelle et mâle.
LE SPHBX LANGUBDOCIBN II)
nier, et l'on ne lui ôterait pas de la cervelle que vous dé-
peuplez de lapins tous les clapiers du voisinage, dédai-
gneux des lois de la chasse et des droits du propriétaire.
C'est précisément dans ces parages que je convie le
lecteur, s'il n'est pas rebuté par les petites misères dont
je viens de lui donner un avant-goût. Le Sphex langue-
docien les fréquente, non en tribus se donnant un rendez-
vous aux mêmes points lorsque vient le travail de la nidi-
fication, mais par individus solitaires, très clairsemés,
s'étah]issant où les conduisent les hasards de leurs vaga-
bondes pérégrinations. Il lui faut le calme et l'isolement.
C'est dire qu'avec le Sphex languedocien, les difficultés
d'observation augmentent. Avec lui point d'expérience
longuement méditée, point de tentative à renouveler dans
la même séance sur un second, sur un troisième sujet
indéfiniment lorsque les premiers essais n'ont pas about?
Si vous préparez à l'avance un matériel d'observation, i
vous tenez en réserve, par exemple, une pièce de gibier
que vous vous proposez de substituer à celle du Sphex,
il est à craindre, il est presque sûr que le chasseur ne se
présentera pas; et lorsqu'enfin il s'offre à vous, votre ma-
tériel est hors d'usage, tout doit être improvisé à la hâte,
à l'instant même, condition qu'il ne m'a pas été toujours
donné de réaliser comme je l'aurais voulu.
Ayons confiance : l'emplacement est bon. A bien des
reprises déjà, j'ai surpris en ces lieux le Sphex au repos
sur quelque feuille de vigne exposée en plein aux rayons
du soleil. L'insecte, étalé à plat, y jouit voluptueusement
des délices de la chaleur et de la lumière. De temps à
autre éclate en lui comme une frénésie de plaisir : il se
trémousse de bien-être; du bout des pattes, il tape rapi-
dement son reposoir et produit ainsi comme un roule-
ment de tambour, pareil à celui d'une averse de pluie
tombant dru sur la feuille. A plusieurs pas de distance
peut s'entendre l'allègre batterie. Puis l'immobilité re-
commence, suivie bientôt d'une nouvelle commotion ner-
veuse et du moulinet des tarses, témoignage du comble
114 MCBURS DBS INSECTES
de la félicité. J*en ai connu de ces passionnés de soleil,
qui, l'antre pour la larve à demi-creusée, abandonnaient
brusquement les travaux, allaient sur les pampres voisins
prendre un bain de chaleur et de lumière, revenaient
comme à regret donner au terrier un coup de balai négli-
gent, puis finissaient par abandonner le chantier, ne
pouvant plus résister à la tentation des suprêmes jouis-
sances sur les feuilles de vigne.
Peut-être aussi le voluptueux reposoir est-il en outre un
observatoire, d'où l'hyménoptère inspecte les alentours
pour découvrir et choisir sa proie. Son gibier exclusif
est, en effet, l'éphippigôre des vignes, répandue çà et là
sur les pampres ainsi que sur les premières broussailles
venues. La pièce est opulente, d'autant plus que le Sphex
porte ses préférences uniquement sur les femelles, dont
le ventre est gonflé d'une somptueuse grappe d'œufs.
Ne tenons compte des courses répétées, des recherches
Infructueuses, de l'ennui des longues attentes, et présen-
tons brusquement le^Sphex au lecteur, comme il se pré-
sente lui-môme à l'observateur. Le voici au fond d'un
chemin creux, à hautes berges sablonneuses. Il arrive à
pied, mais se donne élan des ailes pour tramer sa lourde
capture. Les antennes de l'éphippigôre, longues et fines
comme des fils, sont pour lui cordes d'attelage. La tête
haute, il en tient une entre ses mandibules. L'antenne
saisie lui passe entre les pattes ; et le gibier suit, renversé
sar le dos. Si le sol, trop inégal, s'oppose à ce mode de
charroi, l'hyménoptère enlace la volumineuse victuaille
et la transporte par très courtes volées, entremêlées,
toutes les fois que cela se peut, de progressions pédes-
tres. On n'est jamais témoin avec lui de vol soutenu, à
grandes distances, le gibier retenu entre les pattes,
comme le pratiquent les fins voiliers, les Bembex et les
Cerceris, par exemple, transportant par les airs, d'un
kilomètre peut-être à la ronde, les uns leurs diptères, les
autres leurs charançons, butin bien léger comparé à
l'éphippigére énorme. Le faix accablant de »a capture
LE SPHBX LANGUEDOCIEN II5
impose donc au Sphex languedocien, pour le trajet entier
ou à peu près, le charroi pédestre plein de lenteur et de
difficultés.
Le même motif, proie volumineuse et lourde, renverse
de fond en comble ici Tordre habituel suivi dans leurs
travaux par les hyménoptères fouisseurs. Cet ordre, on
le connaît; il consiste à se creuser d'abord un terrier,
puis à l'approvisionner de vivres. La proie n'étant pas
disproportionnée avec les forces du ravisseur, la facilité
du transport au vol laisse à l'hyménoptère le choix de
l'emplacement pour son domicile. Que lui importe d'aller
giboyer à des distances considérables : la capture faite,
il rentre chez lui d un rapide essor, pour lequel l'éloigné
et le rapproché sont indifférents. Il adopte donc de pré-
férence pour ses terriers les lieux où lui-même est né, les
lieux où ses prédécesseurs ont vécu ; il y hérite de pro-
fondes galeries, travail accumulé des générations anté-
rieures; en les réparant un peu, il les fait servir d'avenues
aux nouvelles chambres, mieux défendues ainsi que par
l'excavation d'un seul, chaque année reprise à fleur de
terre. Tel est le cas, par exemple du Cerceris tubercule et
du Philanthe apivore. Et si la demeure des pères n'est pas
assez solide pour résister d'une année à l'autre aux in-
tempéries et se transmettre aux fils, si le fouisseur doit
chaque fois entreprendre à nouveaux frais son trou de
sonde, du moins l'hyménoptère trouve des conditions de
sécurité plus grandes dans les lieux consacrés par l'expé-
rience de ses devanciers. Il y creuse donc ses galeries,
qu'il fait servir chacune de corridor à un groupe de cel-
lules, économisant ainsi sur la somme de travail à dépen-
ser pour la ponte entière.
De cette manière se forment, non de véritables sociétés
puisqu'il n'y a pas ici concert d'efforts dans un but
commun, du moins des agglomérations où la vue de ses
pareils, ses voisins, réchauffe sans doute le travail indi-
viduel. On remarque, en effet, entre ces petites tribus,
«sues de même souche, et les fouisseurs livrés solitaires
Il6 MOEURS DES INSECTES
à leur ouvrage, une différence d'activité qui rappelle
l'émulation d'un chantier populeux et la nonchalance des
travailleurs abandonnés aux ennuis de l'isolement. Pour
la bète comme pour l'homme, l'action est contagieuse;
elle s'exalte par son propre exemple.
Concluons : de poids modéré pour le ravisseur, la
proie rend possible le transport au vol, à grande distance.
L'hyménoptère dispose alors à sa guise de l'emplace-
ment pour ses terriers. Il adopte de préférence les lieux
où il est né, il fait servir chaque couloir de corridor com-
mun donnant accès dans plusieurs cellules. De ce rendez-
vous sur l'emplacement natal résulte une agglomération,
un voisinage entres pareils, source d'émulation pour le
travail. Ce premier pas vers la vie sociale est la consé-
quence des voyages faciles. Et n'est-ce pas ainsi, permet-
tons-nous cette comparaison, que les choses se passent
chez l'homme? Réduit à des sentiers peu praticables,
l'homme bâtit isolément sa hutte; pourvu de roules com-
modes, il se groupe en cités populeuses; servi par les
voies ferrées qui suppriment pour ainsi dire la distance,
il s'assemble en d'immenses ruches humaines ayant nom
Londres et Paris.
Le Sphex languedocien est dans des conditions tout
opposées. Sa proie à lui est une lourde éphippigère, pièce
unique représentant à elle seule la somme de vivres que
les autres ravisseurs amassent en plusieurs voyages,
insecte par insecte. Ce que les Cerceris et autres dépré-
dateurs de haut vol accomplissent en divisant le travail,
lui le fait en une seule fois. La pesante pièce lui rend
impossible l'essor de longue portée; elle doit être amenée
au domicile avec les lenteurs et les fatigues du charroi à
pied. Par cela seul l'emplacement du terrier se trouve
subordonné aux éventualités de la chasse : la proie
d'abord et puis le domicile. Alors plus de rendez-vous en
un point d'élection commune, plus de voisinage entre
pareils, plus de tribus se stimulant à l'ouvrage par
l'exemple mutuel ; mais l'isolemeut dans les cantuas où
LE SPRBX LAN0UED0CI8N II7
les hasards du jour ont conduit le Sphex, le travail soli-
taire et sans entrain quoique toujours consciencieux.
Avant tout, la proie est recherchée, attaquée, rendue
immobile. C'est après, que le fouisseur s'occupe du ter-
rier. Un endroit favorable est choisi, aussi rapproché que
possible du point où gît la victime, afin d'abréger les
lenteurs du transport; et la chambre de la future larve
est rapidement creusée pour recevoir aussitôt l'œuf et les
victuailles. Tel est le renversement complet de méthode
dont témoignent toutes mes observations. J'en rapporte-
rai les principales.
Surpris au milieu de ses fouilles, le Sphex languedo-
cien est toujours seul, tantôt au fond de la niche pou-
dreuse qu'a laissée dans un vieux mur la chute d'une
pierre, tantôt dans 1 abri sous roche que forme en sur-
plombant une lame de grès, abri recherché du féroce
Lézard ocellé pour servir de vestibule à son repaire. Le
soleil y donne en plein ; c'est une étuve. Le sol en est des
plus faciles à creuser, formé qu'il est d'une antique pous-
sière descendue peu à peu de la voûte. Les mandibules,
pinces qui fouillent, et les tarses, râteaux qui déblaient,
ont bientôt creusé la chambre. Alors le fouisseur s'envole
mais d'un essor ralenti, sans brusque déploiement de
puissance d'ailes, signe manifeste que l'insecte ne se pro
pose pas lointaine expédition. On peut très bien le suivre
du regard et constater le point où il s'abat, d'habitude à
une dizaine de mètres de distance environ. D autres fois,
il se décide pour le voyage à pied. Il part et se dirige en
toute hâte vers un point où neus aurons l'indiscrétion de
le suivre, notre présence ne le troublant en rien. Parvenu
au lieu désiré, soit pédcstrement, soit au vol, quelque
temps il cherche, ce que l'on reconnaît à ses allures in-
décises; à ses allées et venues un peu de tous côtés. Il
cherche; enfin il trouve ou plutôt il retrouve. L'objet re-
trouvé est une éphippigère à demi paralysée mais
remuant encore tarses, antennes, oviscapte. C'est une
victime que le Sphex a certainement poignardée depuis
Il8 UKURS DES INSECTE?
peu de quelques coupsd'aiguillon. L'opération faite, l'hy-
ménoptère a quitté sa proie, fardeau embarrassant au
milieu des hésitations pour la recherche d'un domicile*,
il l'a abandonnée peut-être sur les lieux mêmes de la
prise, se bornant à la mettre un peu en évidence sur
quelque touffe de gazon afin de mieux la retrouver plus
tard; et confiant dans sa bonne mémoire pour revenir
tout à l'heure au point où gît le butin, il s'est mis à ex-
plorer le voisinage dans le but de choisir un emplacement
à sa convenance et d'y creuser un terrier. Une fois la de-
meure prête, il est retourné au gibier, qu'il a retrouvé
sans grande hésitation ; et maintenante s'apprêteà le voi-
turer au logis. Il se met à califourchon sur la pièce, lui
saisit une antenne ou toutes les deux à la fois, et le voilà
en route, tirant, tramant à la force des reins et des mâ-
choires.
Parfois le trajet s'accomplit tout d'une traite; parfois
et plus souvent, le voiturier tout à coup laisse là sa charge
et accourt rapidement chez lui. Peut-être lui revient-il
que la porte d'entrée n'a pas l'ampleur voulue pour rece-
voir ce copieux morceau ; peut-être songe-t-il à quelques
défectuosités de détail qui pourraient entraver l'emma-
gasinement. Voici qu'en effet l'ouvrier retouche son
ouvrage : il agrandit le portail d'entrée, égalise le
seuil, consolide le cintre. C'est affaire de quelques coups
de tarses. Puis il revient à l'éphippigôre, qui gît là-bas,
renversée sur le dos, à quelques pas de distance. Le
charroi est repris. Chemin faisant, le Sphex paraît
saisi d'une autre idée, qui lui traverse son mobile
intellect. Il a visité la porte mais il n'a pas vu l'intérieur.
Qui sait si tout va bien là-dedans> Il y accourt, laissant
l'éphippigère en route. La visite à l'intérieur est faite,
accompagnée apparemment de quelques coups de truelle
des tarses, donnant aux parois leur dernière perfection.
Sans trop s'attarder à ces fines retouches, l'hyménoptère
retourne à sa pièce et s'attelle aux antennes. En avant;
le voyage s'achèvera-t-il cette fois? Je n'en répondrait
LE 8PHEX LANGUIDOCIEN IIQ
pas. J'ai vu tel Sphex, plus soupçonneux que les autres
peut-être, ou plus oublieux des menus détails d'architec-
ture, réparer ses oublis, éclaircir ses soupçons, en aban-
donnant le butin cinq, six fois de suite sur la voie pour
accourir au terrier, chaque fois un peu retouché ou sim-
plement visité à l'intérieur. Il est vrai que d'autres mar-
chent droit au but, sans faire même halte de repos.
Disons encore que lorsque l'hyménoptère revient au
logis pour le perfectionner, il ne manque pas de donner
de loin et de temps en temps un coup d'œil à l'éphippi-
gôre laissée en chemin, pour s'informer si nul n'y touche.
Ce prudent examen rappelle celui du Scarabée sacré lors-
qu'il sort de la salle en voie d'excavation pour venir pal-
per sa chère pilule et la rapprocher de lui un peu plus.
La conséquence à déduire des faits que je viens de
raconter, est évidente. De ce que tout Sphex languedo-
cien surpris dans son travail de fouisseur, serait-ce au
commencement même de la fouille, au premier coup de
tarse donné dans la poussière, fait après, le domicile
étant préparé, une courte expédition, tantôt à pied, tantôt
au vol, pour se trouver toujours en possession d'une vic-
time déjà poignardée, déjà paralysée, on doit conclure,
en pleine certitude, que Thyménoptère fait d'abord œuvre
de chasseur et après œuvre de fouisseur; de sorte que le
lieu de sa capture décide du lieu de son domicile.
Ce renversement de méthode, qui fait préparer les
vivres avant le garde-manger, tandis que jusqu'ici nous
avons vu le garde-manger précéder les vivres, je l'attri-
bue à la lourde proie du Sphex, proie impossible à trans-
porter au loin par les airs. Ce n'est pas que le Sphex
languedocien ne soit bien organisé pour le vol, il est au
contraire magnifique d'essor; mais la proie qu'il chasse
l'accablerait s'il n'avait d'autre appui que celui des ailes.
Il lui faut l'appui du sol et le travail de voiturier, pour
lequel il déploie vigueur admirable. S'il est chargé de sa
proie, il va toujours à pied ou ne fait que de très courtes
volées, serait-il dans des conditions où le vol abrégerait
laO MCBURt DIS INSBCTBS
pour lui temps et fatigues. Que j'en éite un exemple,
puisé dans mes plus récentes observations sur ce curieux
hyménoptére.
Un Sphex se présente â l'improviste, survenu je ne sais
d'où. Il est à pied et traîne son éphippigère, capture qu'il
vient de faire apparemment à l'instant môme dans le
voisinage. En l'état, il s'agit pour lui de se creuser un
terrier. L'emplacement est des plus mauvais. C'est un
chemin battu, dur comme pierre. Il faut au Sphex qui
n'a pas de loisir des pénibles fouilles parce que la proie
déjà capturée doit être emmagasinée au plus vite, il faut
au Sphex terrain facile, où la chambre de la larve soit
pratiquée en une courte séance. J'ai dit le sol qu'il pré-
fère, savoir : la poussière déposée par les ans au fond de
quelque trou de muraille ou de quelque petit abri sous
roche. Or, le Sphex actuellement sous mes yeux s'arrête
au pied d'une maison de campagne dont la façade est
crépie de frais et mesure six à huit métrés de hauteur.
Son instinct lui dit que là-haut, sous les tuiles en brique
du toit, il trouvera des réduits riches en vieille poudre. Il
laisse son gibier au pied de la façade et s'envole sur le
toit. Quelque temps je le vois chercher, de çà, de là, à
l'aventure. L'emplacement convenable trouvé, il se met
à travailler sous la courbure d'une tuile. En dix minutes,
un quart d'heure au plus, le domicile est prêt. Alors l'in-
secte redescend au vol. L'éphippigère est promptement
retrouvée. Il s'agit de l'amener là-haut. Sera-ce au vol,
comme semblent l'exiger les circonstances? Pas du tout.
Le Sphex adopte la rude voie de l'escalade sur un mur
vertical, à surface unie par la truelle du maçon, et de six
à huit métrés de hauteur. En lui voyant prendre ce che-
min, le gibier lui traînant entre les pattes, je crois d'abord
à l'impossible; mais je suis bientôt rassuré sur l'issue
de l'audacieuse tentative. Prenant appui sur les petites
aspérités du mortier, le vigoureux insecte, malgré l'em-
barras de sa lourde charge, chemine sur ce plan vertical
avec la même sûreté d'allure, la même prestesse, que sur
Ll SPHEX LANGUEDOCIBN 111
un sol horizontal. Le faîte est atteint sans encombre
aucun; et la proie est provisoirement déposée au bord
du toit, sur le dos arroadi d'une tuile. Pendant que le
fouisseur retouche le terrier, le gibier mal équilibré glisse
et retombe au pied de la muraille. Il faut recommencer,
et c'est encore par le moyen de l'escalade. La même
imprudence est commise une seconde fois. Abandonnée
de nouveau sur la tuile courbe, la proie glisse de non-
veau, et de nouveau revient à terre. Avec un calme que
de pareils accidents ne sauraient troubler, le Sphex. pour
la troisième fois, hisse l'éphippigère en escaladant le
mur; et mieux avisé, J'entraîne sans délai au fond du
domicile.
Si l'enlèvement de la proie au vol n'a pas même été
essayé dans de telles conditions, il est clair que l'hymé-
noptére est incapable de long essor avec fardeau si lourd.
De cette impuissance découlent les quelques traits de
moeurs, sujet de ce chapitre. Une proie n'excédant pas
l'effort du vol, fait du Sphex à ailes jaunes une espèce
à demi-sociale, c'est-à-dire recherchant la compagnie des
sien»; une proie lourde, impossible à transporter par les
airs, fait du Sphex languedocien une espèce vouée aux
travaux solitaires, une sorte de sauvage dédaigneux des
satisfactions que donne le voisinage entre pareils. Le
poids plus petit ou plus grand du gibier adopté décide
ici du caractère fondamental.
Si l'éphippigère seulement paralysée des pattes est
sans danger pour la larve, établie en un point du corps
où la défense est impossible, il n'en est pas de même
du Sphex, qui doit la charrier au logis D'abord avec
les crochets de ses tarses, dont l'usage lui est à peu
près conservé, la proie traînée harponne les brins
d'herbe rencontrés en chemin, ce qui produit dans le
charroi des résistances difficiles à surmonter. Le Sphex
accablé déjà par le poids de la charge, est exposé à
s'épuiser en efforts dans les endroits herbus pour faire
lâcher prise à l'insecte désespérément accrocha. Mais
123 MOEURS DES INSECTES
c'est là le moindre des inconvénients. L'éphippigârç
conserve le complet usage des mandibules, qui happect
et mordent avec Thabituelle vigueur. Or, ces terribles
tenailles ont précisément devant elles le corps fluet du
ravisseur, lorsque celui-ci est dans sa posture de voitu-
rier. Les antennes, en effet, sont saisies non loin de leur
base, de manière que la bouche de la victime, ren-
versée sur le dos, est en face soit du thorax, soit de
l'abdomen du Sphex. Celui-ci, hautement relevé sur ses
longues jambes, veille, j'en ai la conviction, à ne pas
être saisi par les mandibules qui bâillent au-dessous
de lui; toutefois un moment d'oubli, un faux pas, un
rien peut le mettre à la portée de deux puissants crocs,
qui ne laisseraient pas échapper l'occasion d'une impi-
toyable vengeance. Dans certains cas des plus difficiles,
sinon toujours, le jeu de ces redoutables tenailles doit
être aboli; les harpons des pattes doivent être mis dans
l'impossibilité d'opposer au charroi un surcroît de résis-
tance.
Gomment s*y prendra le Sphex pour obtenir ce résul-
tat) Ici l'homme, le savant même, hésiterait, se perdrait
en essais stériles, et peut-être renoncerait à réussir.
Qu'il vienne prendre leçon auprès du Sphex. Lui, sans
l'avoir jamais appris, sans l'avoir jamais vu pratiquer à
d'autres, connaît à fond son métier d'opérateur. Il sait
les mystères les plus délicats de la physiologie des nerfs,
ou plutôt se comporte comme s'il les savait. Il sait que,
sous le crâne de sa victime, est un collier de noyaux
nerveux, quelque chose d'analogue au cerveau des ani-
maux supérieurs. Il sait que ce foyer principal d'inner-
vation anime les pièces de la bouche, et de plus est le
siège de la volonté, sans l'ordredelaquelle aucun muscle
n'agit; il sait enfin qu'en lésant cette espèce de cerveau,
toute résistance cessera, l'insecte n'en ayant plus le vou-
loir. Quant au mode d'opérer, c'est pour lui chose la
plus facile; et lorsque nous nous serons instruits à son
école, il nous sera loisible d'essayer à notre tour &on
LE SPHEX LANGUBDOCIEN I33
procédé. L'instrument employé n'est plua ici le dard :
iinsccte, en sa sagesse, a décidé la compression préfé-
rable à la piqûre empoisonnée. Inclinons-nous devant sa
décision, car nous verrons tout à l'heure combien il est
prudent de se pénétrerde son ignorance devant le savoir
de la bête. Crainte de mal rendre par une nouvelle
rédaction ce qu'il y a de sublime dans le talent de ce
maître opérateur, je transcris ici ma note telle que je l'ai
crayonnée sur les lieux, i\nmédiatement après l'émou-
vant spectacle.
Le Sphex trouve que sa pièce de gibier résiste trop,
s'accrochant de-ci et de-là aux brins d'herbe 11 s'arrête
alors pour pratiquer sur elle la singulière opération sui-
vante, sorte de coup de grâce. L'hyménoptère, toujours
à califourchon sur la proie, fait largement bâiller l'ar-
ticulation du cou, à la partie supérieure, à la nuque.
Fuis il saisit le cou avec les mandibules et fouille aussi
avant que possible sous le crâne, mais sans blessure
extérieure aucune, pour saisir, mâcher et remâcher les
ir?.nglions cervicaux. Cette opération faite, la victime est
totalementim-mobile, incapable delà moindre résistance,
tandis quauparavantles pattes, quoique dépourvues des
mouvements d ensemble nécessaires à la marche, résis-
taient vigoureusement à la traction.
Voilà le fait dans toute son éloquence. De la pointe
des mandibules, 1 insecte, tout en respectant la fine et
souple membrane de la nuque, va fouiller dans le crâne
et mâcher le cerveau. Il n'y a pas effusion de sang, il
n'y a pas de blessure, mais simple compression exté-
rieure. 11 est bien entendu que jai gardé pour moi, afin
de constater à loisir les suites de l'opération, l'éphip-
pigère immobilisée sous mes yeux ; il est bien entendu
aussi que )c me suis empressé de répéter à mon tour,
sur des éphippigères vivantes, ce que venait de m'ap-
prendre le Sphex. Je mets ici en parallèle mes résultats
et ceux de l'hyménoptère.
Deux éphippigères auxquelles je serre et comprime les
134 MOBURS DES INSECTES
ganglions cervicaux avec des pinces, tombent rapid?;-
ment dans un état comparable à celui des victimes du
Sphcx. Seulement, elles font grincer leurs cymbales si je
les irrite avec la pointe d'une aiguille, et puis les pattes
ont quelques mouvements sans ordre et paresseux.
Cette différence provient, sans doute, de ce que mes
opérées ne sont pas préalablement atteintes dan» leurs
ganglions thoraciques comme le sont les éphippigères
du Sphex, piquées d'abord de l'aiguillon à la poitrine.
En faisant la part de cette importante condition, on voit
que je n'ai pas été trop mauvais élève, et que j'ai assez
bien imité mon maître en physiologie, le Sphex.
Ce n'est pas sans une certaine satisfaction, je l'avoue,
que je suis parvenu à faire presque aussi bien que l'ani-
mal.
Aussi bien ? Qu'ai-je dit là! Attendons un peu et l'on
verra que j'ai longtemps encore à fréquenter l'écuie du
Sphex. Voici qu'en effet mes deux opérées ne tardent pas
à mourir, ce qui s'appelle mourir; et au bout de quatre
à cinq jours, je n'ai plus sous les yeux que des cadavres
infects. — Et l'éphippigère du Sphcx > — Est-il besoin
de le dire : l'éphippigère du Sphex, dix jours môme
après l'opération, est dans un état de fraîcheur parfaite,
comme l'exigerait la larve à laquelle la proie était desti-
née. Bien mieux : quelques heures seulement après l'opé-
ration sous le crâne, ont reparu, comme si rien ne s^éiait
passé, les mouvement» sans ordre des pattes, des anten-
nes, des palpes, de l'oviscapte, des mandibules; en un
mot l'animal est revenu dans l'étatoù il était avant que le
Sphex lui eût mordu le cerveau. Et ces mouvements se
sont maintenus depuis, mais affaiblis chaque jour davan-
tage. Le Sphex n'avait plongé sa victime que dans un
engourdissement passager, d'une durée largement suffi-
sante pour lui permettre de l'amener au logis sans résis-
tance; moi, qui croyais être son émule, je n'ai été qu'un
maladroit et barbare charcutier : j'ai tué les miennes.
Lui, avec sa dextérité inimitable, a savamment comprimé
Ll 8PHBX LANGUBDOCIBN 125
Iccerveaupour amener une léthargie de quelques heures;
moi, brutal par ignorance, j'ai peut-être écrasé sous mes
pinces ce délicat organe, premier foyer delà vie. Si
quelque chose peutm'empêcher de rougir de ma défaite,
c'est ma conviction que bien peu, s'il y en a, pourraient
lutter d'habileté avec ces habiles.
Ah! je m'explique maintenant pourquoi le Sphex ne
fait pas usage de son dard pour léser les ganglions cer-
vicaux. Une goutte de venin instillée dans cet organe,
centre des forces vitales, anéantirait l'ensemble de l'in-
nervation, et la mort suivrait à bref délai. Mais ce n'est
pas la mort que le chasseur veut obtenir; les larves ne
trouveraient nullement leur compte dans un gibier privé
de vie, enfin dans un cadavre livré aux puanteurs de la
corruption; il veut obtenir seulement une léthargie, une
torpeur passagère, qui abolisse pendant le charroi les
résistances de la victime, résistances pénibles à vaincre
et d'ailleurs dangereuses pour lui. Cette torpeur, il l'ob-
tient par le procédé connu dans les laboratoires de phy-
siologie expérimentale : la compression du cerveau. Il
agit comme un Flourens, qui, mettant a nu le cerveau
d'un animal, et pesant sur la masse cérébrale, abolit du
coup intelligence, vouloir, sensibilité, mouvement. La
compression cesse, et tout reparaît. Ainsi reparaissent
les restes de vie de Téphippigére, à mesure que s'effacent
les effets léthargiques d'une compression habilement
conduite. Les ganglions crâniens, pressés entre les man-
dibules mais sans mortelles contusions, peu à peu repren-
nent activité et mettent fin à la torpeur générale. Ivecon-
aaissons-le, c'est effrayant de science 1
La fortune a ses caprices entomologiques : vous cou-
rez après elle, et vous ne la rencontrez pas; vous l'ou-
bliez, et voici qu'elle frappe à votre porte. Pour voir le
Sphex languedocien sacrifier ses éphippigéres, que de
136 MCEURS OBS INSECTES
courses inutiles, que de préoccupations sans résultat!
Vingt années s'écoulent, ces pages sont déjà entre les
mains de l'imprimeur, lorsque dans les premiers jours
de ce mois (8 août 1878), mon fils Emile entre précipi-
tamment dans mon cabinet de travail. — « Vite, fait-il;
viens vite : un Sphcx traîne sa proie sous les platanes,
devant la porte de la cour! » — Mis au courant de l'af-
faire par mes récits, distraction de nos veillées, et mieux
encore par des faits analogues auxquels il avait assisté
dans notre vie aux champs, Emile avait vu juste. J'accours
et j'aperçois un superbe Sphex languedocien, traînant
par les antennes une éphippigére paralysée. Il se dirige
vers le poulailler voisin et parait vouloir en escalader le
mur, pour établir son terrier là-haut, sous quelque tuile
du toit; car, au même endroit, quelques années avant,
j'avais vu pareil Sphex accomplir l'escalade avec son
gibier, et élire domicile sous l'arcade d'une tuile mal
jointe. Peut-être l'hyménoptère actuel est-il la descen-
dance de celui dont j'ai raconté la rude ascension.
Semblable prouesse va probablement se répéter, et
cette fois-ci devant nombreux témoins, car toute la mai-
sonnée, travaillant à l'ombre des platanes, vient faire
cercle autour du Sphex. On admire la familière audace
de l'insecte, non détourné de son travail par la galerie
de curieux ; chacun est frappé de sa fière et robuste allure,
tandis que, la tête relevée et les antennes de la victim-^
saisies à pleines mandibules, il traîne après lui l'énorme
faix. Seul parmi les assistants, j'éprouve un regret devant
ce spectacle. — « Ah! si j'avais des éphippigères vivan-
tes! ne puis-je m'empêcher de dire, sans le moindre
espoir de voir mon souhait se réaliser. » — « Des éphippi-
gères vivantes? répond Emile; mais j'en ai de toutes fraî-
ches, cueillies de ce matin. » Quatre à quatre, il monte
les escaliers, et court chez lui, dans sa petite chambre
d'étude, où des enceintes de dictionnaires servent dépare
pour l'éducation de quelque belle chenille du sphinx de
l Euphorbe, il m'en rapporte trois éphippigères, comme
LB SPHBX LANGUBDOCIEN 12'J
je ne pouvais en désirer de mieux, deux femelles et un
mâle.
Comment ces insectes se sont-ils trouvés sous ma main,
au moment voulu, pour une expérience vainement entre-
prise il y a quelque vingt ans? Ceci est une autre histoire.
— Une pie-grièche méridionale avait fait son nid sur l'un
des hauts platanes de l'allée. Or, quelques jours avant,
le mistral, le vent brutal de ces régions, avait soufflé
avec telle violence, que les branches fléchissaient ainsi
que des joncs; et le nid renversé sens dessus dessous par
les ondulations de son support, avait laissé choir son
contenu, quatre oisillons. Le lendemain, je trouvai la
nichée à terre; trois étaient morts de la chute, le qua-
trième vivait encore. Le survivant fut confié aux soins
d'Emile, qui, trois fois par jour, faisait la chasse aux
criquets dans les pelouses du voisinage à l'intention de
son élève. Mais les criquets sont de petite taille, et l'ap-
pétit du nourrisson en réclamait beaucoup. Une autre
pièce fut préférée, l'éphippigère, dont il était fait provi-
sion de temps à autre, parmi les chaumes et le feuillage
piquant du Panicaut. Les trois insectes que m'apportait
Emile provenaient donc du garde-manger de la pie griè-
che. Ma commisération pour l'oisillon précipité me valait
ce succès inespéré.
Le cercle des spectateurs élargi pour laisser le champ
libre au Sphex, je lui enlève sa proie avec des pinces et
lui donne aussitôt en échange une de mes éphippigéres,
portant sabre au bout du ventre comme le gibier sous-
trait. Quelques trépignements de pattes sont les seuls
signes d'impatience de l'hyménoptère dépossédé. Le
Sphex court sus à la nouvelle proie, trop corpulente, trop
obèse pour tenter même de se soustraire à la poursuite.
Il la saisit avec les mandibules par le corselet en forme
de selle, se place en travers, et recourbant l'abdomen, en
promène l'extrémité sous le thorax de l'insecte. Là, sans
doute, des coups d'aiguillon sont donnés, sans que je
puisse en préciser le nombre à cause de la difficulté d'ob-
138 MGBUKS OBS INSBCTB8
servation. L'éphippigère, victime pacifique, se laisse
opérer sans résisiaDce; c'est l'imbécile mouton de no8
abattoirs. Le Sphex prend son temps, et manœuvre du
stylei avec une lenteur favorable à la précision des coups
portés. Jusque là tout est bien pour l'observateur; mais
la proie touche à terre de la poitrine et du ventre, et ce
qui se passe exactement là-dessous échappe au regard.
Quant à intervenir pour soulever un peu l'éphippigère
et voir mieux, il ne faut pas y songer : le meurtrier ren-
gainerait son arme et se retirerait. L'acte suivant est
d'observation aisée. Après avoir poignardé le thorax, le
bout de l'abdomen du Sphex se présente sous le cou, que
l'opérateur fait largement bâiller en pressant la victime
sur la nuque. En ce point, l'aiguillon fouille avec une
persistance marquée, comme si la piqûre y était plus
efficace qu'ailleurs. On pourrait croire que le centre ner-
veux atteint est la partie inférieure du collier œsophagien;
mais la persistance du mouvement dans les pièces de la
bouche, mandibules, mâchoires, palpes, animées par ce i
foyer d'innervation, montre que les choses ne se passent
pas ainsi. Par la voie du cou, le Sphex atteint simple-
ment les ganglions du thorax, du moins le premier, plus
accessible à travers la fine peau du cou qu'à travers les
téguments de la poitrine.
Et c'est fini. Sans aucun tressaillement, marque de
douleur, l'éphippigère est rendue désormais masse inerte.
Pour la seconde fois, j'enlève au Sphex son opérée, que
je remplace par la seconde femelle dont je dispose. Les
mêmes manœuvres recommencent, suivies du même
résultat. A trois reprises, presque coup sur coup, avec
son propre gibier d'abord, puis avec celui de mes échan-
ges, le Sphex vient de recommencer sa chirurgie savante.
Rccommencera-t-il une quatrième avec l'éphippigère
mâle qui me reste encore? C'est douteux, non que l'hy-
ménoptère soit lassé, mais parce que le gibier n'est pas
à sa convenance. Je ne lui ai jamais vu d'autre proie que
des femelles, qui, bourrées d'œufs sont manger plus
1, Splipx languedocien paralysant sa proie, une Éphippigère femelle.
— 2, Le Sphex languedocien mâchonnant les ganglions cervicaux de
sa proie. — 3, Le Sphex languedocien traînant sa proie au terrier.
— ^, Le Chalicodome des hangars, nid de petite dimension.
LE SPHEX LANGUEDOCIEN 1 2g
apprécié de la larve. Mon soupçon est fondé : privé de sa
troisième capture, le Sphex refuse obstinément le mâle
que je lui présente. Il court çà et là, d'un pas précipité, à
la recherche du gibier disparu; trois ou quatre fois, il st
rapproche de l'éphippigére, il en fait le tour, lui jette un
regard dédaigneux, et finalement s'envole. Ce n'est pas
là ce qu'il faut à ses larves; l'expérience me le répète à
vingt ans d'intervalle.
Les trois femelles poignardées, dont deux sous mes
yeux, restent ma possession. Toutes les pattes sont com-
plètement paralysées. Qu'il soit sur le ventre dans la
station normale, qu'il soit sur le dos ou sur le flanc,
l'animal garde indéfiniment la position qu'on lui a
donnée. De continuelles oscillations des antennes, par
intervalles quelques pulsations du ventre et le jeu des
pièces de la bouche, sont les seuls indices de vie. Le
mouvement est détruit mais non la sensibilité, car à la
moindre piqûre en un point à peau fine, tout le corps
légèrement frémit. Peut-être un jour la physiologie
trouvera-t-elle en pareilles victimes matière à de belles
études sur les fonctions du système nerveux. Le dard
de l'hyménoptère, incomparable d'adresse pour attein-
dre un point et faire une blessure n'intéressant que ce
point, suppléera, avec immense avantage, le scalpel
brutal de l'expérimentateur, qui éventre quand il ne
faudrait qu'effleurer. En attendant, voici les résultats que
m'ont fourni les trois victimes, mais sous un autre point
de vue.
Le mouvement seul des pattes étant détruit, sans autre
lésion que celle des centres nerveux, foyer de ce mouve-
ment, l'animal doit périr d'inanition et non de sa bles-
sure. L'expérimentation en a été ainsi conduite :
Deux éphippigères intactes, telles que venaient de me
les fournir les champs, ont été mises en captivité sans
nourriture, l'une dans l'obscurité, l'autre à la lumière.
En quatre jours, la seconde était morte de faim; en cinq
jours, la première. Cette différence d'un jour s'explique
II
130 MOEURS DES INSECTES
aisément. A la lumière, l'animal s'est plus agité pour
recouvrer sa liberté; et comme à tout mouvement de la
machine animale correspond une dépense de combus-
tible, une plus grande somme d'activité a consommé
plus vite les réserves de l'organisation. Avec la lumière,
agitation plus grande et vie plus courte; avec l'obscu-
rité, agitation moindre et vie plus longue, l'abstinence
étant complète de part et d'autre.
L'une de mes trois opérées a été tenuedans l'obscurité,
sans nourriture. Pour elle, aux conditions d'abstinence
complète et d'obscurité, s'ajoute la gravité de blessures
faites par le Sphex; et néanmoins pendant dix-sept jours
je lui vois accomplir ses continuelles oscillations d'an-
tennes. Tant que marche cette sorte de pendule, l'hor-
loge de la vie n'est pas arrêtée. L'animal cesse le mou-
vement antennaire et périt le dix-huitième jour. L'insecte
gravement blessé a donc vécu, dans les mêmes condi-
tions, quatre fois plus longtemps que l'insecte intact. Ce
qui paraissait devoir être cause de mort, est en réalité
cause de vie.
Si paradoxal au premier aspect, ce résultat est des
plus simples. Intact, l'animal s'agite et par conséquent
se dépense. Paralysé il n'a plus en lui que de faibles
mouvements internes, inséparables de toute organisa-
tion; et sa substance s'économise en proportion de la
faiblesse de l'action déployée. Dans le premier cas, la
machine animale fonctionne et s'use ; dans le second cas,
elle est en repos et se conserve. L'alimentation n'étant
plus là pour réparer les pertes, l'insecte en mouvement
dépense en quatre jours ses réserves nutritives etmeurt;
l'insecte immobile ne les dépense et ne périt qu'en dix-
huit jours. La vie est une continuelle destruction nous
dit la physiologie ; et les victimes du Sphex nous en
donnent une démonstration comme il n'y en a peut-être
pas de plus élégante.
Encore une remarque. Il fautdcrigueur viande fraîche
aux larves de l'hyménoptérc. Si la proie était emmaga-
LB SPHBX LANGUEDOCIBN I?!
iinéc intacte dans le terrier, en quatre à cinq jours elle
serait cadavre livré à la pourriture; et la larve à peine
éclose, ne trouverait pour vivre qu'un amas corrompu;
mais piquée de l'aiguillon, elle est apte à se maintenir
en vie de deux à trois semaines, temps plus que suffisant
pour l'éclosion de l'œuf et le développement du ver. La
paralysie a ainsi double résultat : immobilité des vivres
pour ne pas compromettre l'existence du délicat ver-
misseau,longue conservation des chairs pour assurer à la
larve saine nourriture. Eclairée par la science, la logi-
que de Thomme ne trouverait pas mieux.
Mes deux autres éphippigères piquées par le Sphex
ont été tenues dansTobscuritéavec alimentation. Alimen-
ter des animaux inertes, ne différant guère d'un cadavre
que par une perpétuelle oscillation de leurs longues
antennes, semble d'abord une impossibilité; cependant
le jeu libre des pièces de la bouche m'a donné quelque
espoir et j'ai essayé. Le succès a dépassé mes prévisions.
Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de leur présenter une
feuille de laitue ou tout autre morceau de verdure
qu'ils pourraient brouter dans leur état normal; ce sont
de faibles valétudinaires qu'il faut nourrir au biberon,
pour ainsi dire, et entretenir avec de la tisane. J'ai fait
emploi d'eau sucrée.
L'insecte étant couché sur le dos, avec une paille je
lui dépose sur la bouche une gouttelette du liquide su-
cré. Aussitôt palpes de s'agiter, mandibules et mâchoi-
res de se mouvoir. La goutte est bue avec des signes
évidents de satisfaction, surtout quand le jeûne s'est
un peu prolongé. Je renouvelle la dose jusqu'à refus.
Le repas a lieu une fois par jour, quelquefois deux,
à des heures irrégulières pour ne pas être moi-même
trop esclave de pareil hôpital.
Eh bien, avec ce maigre régime, l'une des éphippi-
gères a vécu vingt et un jours. C'est peu relativement à
celle que j'avais abandonnée à l'inanition. Il est vrai que
par deux fois l'insecte avait fait grave chute et était tombé
13^ MOEURS DBS INSECTES
de la table d'expérience sur le parquet à la suite de quel-
que maladresse de ma part. Les contusions reçues doi-
vent avoir hâté sa fin. Quant à l'autre, exempte d'acci-
dents, elle a vécu quarante jours. Comme l'aliment
employé, l'eau sucrée, ne pouvait indéfiniment tenir
lieu de l'aliment naturel, la verdure, il est très probable
que l'insecte aurait vécu plus longtemps encore si le
régime habituel avait été possible. Ainsi se trouve
démontré le point que j'avais en vue : les victimes pi-
quées par le dard des hyménoptères fouisseurs péris-
sent d'inanition et non de leur blessure.
XIII
LES ABEILLES MAÇONNES
Réaumur a consacré l'un de ses mémoires à l'histoire:
du Chalicodome des murailles, qu'il appelle Abeilie
maçonne. Je me propose de reprendre ici cette histoire,
de la compléter et de la considérer surtout sous un point
de vue qu'a totalement négligé l'illustre observateur. Et
tout d'abord, la tentation me vient de dire comment
je fis connaissance avec cet hyménoptére.
C'était à mes premiers débuts dans l'enseignement,
vers 1843. Sorti depuis quelques mois de l'Ecole nor-
male de Vaucluse, avec mon brevet et les naïfs enthou-
siasmes de dix-huit ans, j'étais envoyé à Garpentras
peur y diriger l'école primaire annexée au collège. Sin-
gulière école, ma foi, malgré son titre pompeux de
supérieure Une sorte de vaste cave, transpirant l'humi-
dité qu'entretenait une fontaine adossée au dehors dans
la rue. Pour jour, la porte ouverte au dehors lorsque la
saison le permettait, et une étroite fenêtre de prison,
avec barreaux de fer et petits losanges de verre enchâs-
sés dans un réseau de plomb. Tout autour, pour sièges,
une planche scellée dans le mur; au milieu une chaise
veuve de sa paille, un tableau noir et un bâton de craie.
Matin et soir, au son de la cloche, on lâchait là-dedans
une cinquantaine de galopins, qui, n'ayant pu mordre au
De Viris et à YEpitome^ étaient voués, comme on disait
alors, à quelques bonnes années de français. Le rebut de
Rosa la rose venait chercher chez moi un peu d'ortho-
graphe. Enfants et grands garçons étaient là péle-mêlc,
134 MOPURS DES INSECTES
d'instruction très diverse, mais d'une désespérante una-
nimité pour faire des niches au maître, au jeune maître
dont quelques-uns avaient Tâge ou même le dépassaient.
Aux petits, j'enseignais à déchiffrer les syllabes; aux
moyens, j'apprenais à tenir correctement la plume pour
écrire quelques mots de dictéesur lesgenoux; auxgrands,
je dévoilais les secrets des fractions et môme les arcanes
de l'hypoténuse. Et pour tenir en respect ce monde
remuant, donner à chaque intelligence travail suivant
ses forces, tenir en éveil l'attention, chasser enfin l'ennui
delà sombre salle, dont les murailles suaient la tristesse
encore plus que l'humidité, j'avais pour unique res-
source la parole, pour unique mobilier le bâton de
craie.
Même dédain, du reste, dans les autres classes poui
tout ce qui n'était pas latin ou grec. Un trait suffira
pour montrer où en était alors l'enseignement des
sciences physiques, à qui si large place est faite aujour-
d'hui. Le collège avait pour principal un excellent
homme, le digne abbé X***, qui, peu soucieux d'admi-
nistrer lui-même les pois verts et le lard, avait aban-
donné lecommerce delà soupeà quelqu'undesa parenté,
et s'éiait chargd d'enseigner la physique.
Assistons à Tune de ses leçons. 11 s'agit q i baromètre.
De fortune, l'établissement en possède un. C'est une
vieille machine, toute poudreuse, appendueai. mur, loin
des mains profanes, et portant inscrits sur sa planchette,
en gros caractères, les mots tempête, pluie, beau temps.
« Le baromètre, fait le bon abbé s'adressant à ses
disciples qu'il tutoie patriarcalement, le baromètre
annonce le bon et le mauvais temps. Tu vois les mots
écrits sur la planche, tempête, pluie; tu vois, Bastien? »
« je vois », répond Bastien, le plus malin de la bande.
Il a déjà parcouru son livre; il est au courant du baro-
mètre mieux que le professeur.
(( Il se compose, continue l'abbé, d'un canal de verre
recourbé, plein de mercure, qui monte ou qui descend
LES ARBILLES MAÇONN'BS 135
suivant le temps qu'il fait. La petite branche de ce canal
est ouverte; l'autre... l'autre... enfin nous allons voir.
Toi, Bastien, qui es grand, monte sur la chaise et va
voir un peu, du bout du doigt, si la longue branche est
ouverte ou fermée. Je ne me rappelle plus bien. »
Bastien va à la chaise, s'y dresse tant qu'il peut sur
la pointe despieds, et dudoigtpalpe le sommet de la lon-
gue colonne. Puis avec un sourire finement épanoui
sous le poil follet de sa moustache naissante "•
(( Oui, fait-il, oui, c'est bien cela. La longue branche
est ouverte par le haut. Voyez, je sens le creux. »
Et Bastien, pour corroborer son fallacieux dire, con-
tinuait à remuer l'index sur le haut du tube. Ses condis-
ciples, complices de l'espièglerie, étouffaient du mieux
leur envie de rire.
L'abbé, impassible: (( Cela suffit. Descends, Bastien.
Ecrivez, messieurs, écrivez dans vos notes que la longue
branche du baromètre est ouverte. Cela peut s'oublier ;
je l'avais oublié moi-même. ))
Ainsi s'enseignait la physique. Les choses cependant
s'améliorèrent : on eut un maître, un maître pour tout
de bon, sachant que la longue branche d'un baromètre
est fermée. Moi-même j'obtins des tables où mes élèves
pouvaient écrire au lieu de griffonner sur leurs genoux;
et comme ma classe devenait chaque jour plus nom-
breuse, on finit par la dédoubler. Du moment que j'eus
un aide pour avoir soin des plus jeunes, les choses chan-
gèrent de face.
Parmi les matières enseignées, une surtout nous sou-
riait, tant aux maîtres qu'aux élèves. C'était la géométrie
en plein champ, l'arpentage pratique. Le collège n'avait
rien de l'outillage nécessaire ; mais avec mes gros émo-
luments, 700 francs s'il vous plaît, je ne pouvais hésiter
à me mettre en dépense. Chaîne d'arpenteur et jalons,
fiches et niveau, équerre et boussole, sont acquis à mes
frais. Un graphomètre minuscule, guère plus large qui
la main et pouvant bien valoir cent sous, m'est fourni
|}6 MŒURS DES INSECTES
par l'établissement Le trépied manquait; je le fis faire.
Bref, me voilà outillé.
Le mois de mai venu, une fois par semaine, on quit-
tait donc la sombre salle pour les champs. C'était fête.
On se disputait l'honneur de porter les jalons, répartis
par faisceaux de trois; et plus d'une épaule, en traver-
sant la ville, se sentait glorifiée, à la vue de tous, par les
doctes bâtons de la géométrie. Moi-même, pourquoi le
cacher, je n'étais pas sans ressentir une certaine satis-
faction de porter religieusement l'appareil leplus délicat,
le plus précieux : le fameux graphomètre de cent sous.
Les lieux d'opération étaient une plaine inculte, caillou-
teuse, un Aarmas comme on dit dans le pays. Là, nul
rideau de haies vives ou d'arbustes ne m'empochait de
surveiller mon personnel; là, condition absolue, je n'avais
à redouter pour mes écoliers la tentation irrésistible de
l'abricot vert. La plaine s'étendait en long et en large,
uniquement couverte de thym en fleurs et de cailloux
roulés. Il y avait libre place pour tous les polygones
imaginables; trapèzes et triangles pouvaient s'y marier
de toutes les façons. Les distances inaccessibles s'y sen-
taient les coudées franches; etmême une vieille masure,
autrefois colombier, y prêtait sa verticale aux exploits du
graphomètre.
Or, dès la première séance, quelque chose de sus-
pect attira mon attention. Un écolier était-il envoyé au
loin planter un jalon, je le voyais faire en chemin stations
nombreuses, se baisser, se relever, chercher, se baisser
encore, oublieuxde l'alignement etdessignaux. Un autre,
chargé de relever les fiches, oubliait la brochette de fer
et prenait à sa place un caillou ; un troisième, sourd aux
mesures d'angle, émiettait entre les mains une motte de
terre. La plupart étaient surpris léchant un bout de
paille. Et le polygone chômait, les diagonales étaient en
souffrance. Qu'était-ce donc que ce mystère ?
Je m'informe, et tout s'explique. Né fureteur, obser-
vateur, l'écolier savait depuis longtemps ce qu'ignorait
LES ABEILLES MAÇONNES 1^7
encore le maître. Sur les cailloux de l'harmas, une
grosse abeille noire fait des nids de terre. Dans ces nids
il y a du miel; et mes arpenteurs les ouvrent pour vider
les cellules avec une paille. La manière d'opdrer m'est
enseignée. Le miel, quoique un peut fort, est très accep-
table. J'y prends goût à mon tour, et me joins aux cher-
cheurs de nids. On reprendra plus tard le polygone.
C'est ainsi que, pour la première fois, je vis l'abeille
maçonne de Réaumur, ignorant son histoire, ignorant
son historien.
Ce magnifique hyménoptère, portant ailes d'un violet
sombre et costumé de velours noir, ses constructions
rustiques sur les galets ensoleillés parmi le thym, son
miel apportant diversion aux sévérités de la boussole et
de l'équerre d'arpenteur, firent impression vivace en mon
esprit ; et je désirai en savoir plus long que ne m'en
avaient appris les écoliers : dévaliser les cellules de leur
miel avec un bout de paille. Justement mon libraire
avait en vente un magnifique ouvrage sur les insectes :
Histoire naturelle des ajiimaux articulés, par de Casteinau,
E. Blanchard, Lucas. C'était riche d'une foule de figures
qui vous prenaient par l'œil ; mais, hélas! c'était aussi
d'un prix! ah! d'un prix! Qu'importe : mes somptueux
revenus, mes 700 francs ne devaient-ils pas suffire à tout,
nourriture de l'esprit comme celle du corps. Ce que je
donnerai de plus à l'une, je le retrancherai d l'autre,
balance à laquelle doit fatalem.ent se résigner quiconque
prend la science pour gagne-pain. L'achat fut fait. Ce
jour-là, ma prébendeuniversitairereçutsaignée copieuse:
je consacrai à l'acquisition du livre un mois de traite-
ment. Un miracle de parcimonie devait combler plus
tard l'énorme déficit.
Le livre fut dévoré, c'est le mot. J'y appris le nom de
mon abeille noire: j'y lus pour la première fois des
détails de mœurs entomologiques; j'y trouvai, enve-
loppés à mes yeux d'une sorte d'auréole, les noms véné-
rés des Réaumur, des Huber, des Léon Dufour , et tandis
n? MOETÎRS DES INSECTES
que je feuilletais l'ouvrage pour la centième fois, une
voix intime vaguement en moi chuchotait : Et toi aussi,
tu seras historien des bêtes. — Naïves illusions, qu'êtes-
vous devenues ! Mais refoulons ces souvenirs, tristes et
doux à la fois, pour arriver aux faits et gestes de notre
abeille noire.
Chalîcodome, c'est-à-dire maison en cailloutage, en
bdton, en mortier; dénomination on ne peut mieux
réussie si ce n'était sa tournure bizarre pour qui n'est
pas no'urri de la moelle du grec. Ce nom s'applique, en
effet, à des hyménoptères qui bâtissent leurs cellules
avec des matériaux analogues à ceux que nous employons
pour nos demeures. L'ouvrage de ces insectes est travail
de maçon, mais de maçon rustique plus versé dans le
pisé que dans la pierre de taille. Etranger aux classifi-
cations scientifiques, ce qui jette grande obscurité dans
plusieurs de ses mémoires, Réaumur a nommé l'ouvrier
d'après l'ouvrage, et appelé nos bâtisseurs en pisé
Abeilles maçonnes : ce qui les peint d'un mot.
Ma région en a trois espèces, que je désignerai d'après
l'emplacement de leur nid : la Maçonne des galets, la
Maçonne des arbustes et la Maçonne des hangars;
Réaumur appelle la première la Maçonne des murailles.
Dans cette espèce les deux sexes sont de coloration si
différente, qu'un observateur novice, tout surpris de les
voir sortir d'un même nid, les prend d'abord pour étran-
gers l'un à l'autre. La femelle est d'un superbe noir
velouté avec les ailes d'un violet sombre. Chez le mâle,
ce velours noir est remplacé par une toison d'un roux fer-
rugineux assez vif. Les deux autres espèces moins gran-
des n'ont pas cette opposition de couleurs; les deux
sexes y portent même costume, mélange diffus de brun,
de roux et de cendré.
Comme support de son nid, la Maçonne des murailles
fait choix, dans les provinces du nord, ainsi que nous
l'apprend Réaumur, d'une muraille bien exposée au soleil
et non recouverte de crépi, qui se détachant, compro-
LES ABEILLES MAÇONNES 139
mettrait l'avenir des cellules. Elle ne confie ses construc-
tions qu'à des fondements solides, à la pierre nue. Dans
le midi, je lui reconnais même prudence; mais j'ignore
pour quel motif, à la pierre de la muraille, elle préfère
généralement ici une autre base. UncaïUouroulé, souvent
guère plus gros que le poing, un de ces galets dont les
eaux de la débâcle glaciaire ont recouvert les terrasses
de la vallée du Rhône, voilà le support de prédilection.
L'extrême abondance de pareil emplacement pourrait
bien être pour quelque chose dans le choix de l'hymé-
noptére : tous nos plateaux de faible élévation, tous nos
terrains arides à végétation de thym, ne sont qu'amoncel-
lement de galets cimentés de terre rouge. Dans les val-
lées, le Chalicodome a de plus à sa disposition les pier-
railles des torrents. Au voisinage d'Orange, par exemple,
ses lieux préférés sont les alluvions de l'Aygues, avec
leurs nappes de cailloux roulés que les eaux ne visitent
plus. Enfin, à défaut de galet, l'Abeille maçonne, s'éta-
blit sur une pierre quelconque, sur une borne de champs,
sur un mur de clôture.
Le Chalicodome des hangars met encore plus de
variété dans ses choix. Son emplacement deprédilection
est la face inférieure des tuiles en brique faisant saillie
au bord d'une toiture. Il n'est petite habitation des
champs qui n'abrite ses nids sous le rebord du toit. Là,
tous les printemps, il s'établit par colonies populeuses,
dont la maçonnerie, transmise d'une génération à l'autre,
et chaque année amplifiée, finit par couvrir d'amples
surfaces. J'ai vu tel de ces nids qui, sous les tuiles dun
hangar, occupait une superficie de cinq à six mètres
carrés. En plein travail, c'était un monde étourdissant
par le nombre et le bruissement des travailleurs. Le
dessous d'un balcon plaît également au Chalicodome,
ainsi que l'embrasure d'une fenêtre abandonnée, surtout
si elle est close d'une persiennc qui lui laisse libre pas-
sage. Mais ce sont là lieux de grands rendez-vous, où
travaillent, chacun pour soi, des centaines et des milliers
140 MŒURS DES INSECTES
d'ouvriers. S'il est seul, ce qui n'est pas rare, le Chali-
codome des hangars s'établit dans le premier petit
recoin venu, pourvu qu'il y trouve base fixe et chaleur.
La nature de cette base lui est d'ailleurs fort indiffé-
rente. J'en ai vu bâtir sur la pierre nue, sur la brique,
sur le bois des contrevents, et jusque sur les carreaux de
vitre d*un hangar. Une seule chose ne lui va pas; le
crépi de nos habitations. Aussi prudent que son congé-
nère, il craindrait la ruine des cellules, s'il les confiait à
un appui dont la chute est possible.
Le Chalicodome des arbustes se fait demeureaérienne,
appendue à un rameau. Un arbuste des haies, quel qu'il
soit, aubépine, grenadier, paliure, lui fournit le support,
habituellement à hauteur d'homme. Le chêne-vert,
l'orme, le pin lui donnent élévation plus grande. Dans le
fourré buissonneux, il fait donc choix d'un rameau de la
grosseur d'une paille ; et sur cette étroite base, il cons-
truit son édifice de mortier. Terminé, le nid est une
boule de terre, traversée latéralement par le rameau. La
grosseur en est celle d'un abricot si l'ouvrage est d'un
seul, et celle du poing si plusieurs insectes y ont colla-
boré; mais ce dernier cas est rare.
Ces trois hyménoptères font emploi des mêmes maté-
riaux : terre argilo-calcaire, mélangée d'un peu de sable
et pétrie avec la salive même du maçon. Les lieux humi-
des, qui faciliteraient l'exploitation et diminueraient la
dépense en salive pour gâcher le mortier, sont dédaignés
des Chalicodomes, qui refusent la terre fraîche pour
bâtir, de même que nos constructeurs refusent plâtre
éventé et chaux depuis longtemps éteinte. De pareils
matériaux, gorgés d'humidité pure, ne feraient pas con-
venablement prise. Ce qu'il leur faut, c'est une poudre
aride, qui s'imbibe avidement de la salive dégorgée et
forme, avec les principes albumineux de ce liquide, une
sorte de ciment romain prompt à durcir, quelque chose
enfin de comparable au mastic que nous obtenons avec
de la chaux vive et du blanc d'œuf.
Le Chalicodome des hangars; nid de vaste dimension.
{Figure 1res réduite.)
LBS ABEILLES MAÇONNES I4I
Une route fréquentée, dont l'empierrement de galets
calcaires, broyés sous les roues, est devenu surface unie
semblable à une dalle continue, telle est la carrière à
mortier qu'exploitent de préférence les Chalicodomes
des galets. Que la Maçonne s'établisse sur un rameau
dans une haie, ou qu'elle fasse élection de domicile sous
le rebord du toit de quelque habitation rurale, c'est tou-
jours au sentier voisin, au chemin, à la route, qu'elle va
récolter de quoi bâtir, sans se laisser distraire du tra-
vail par le continuel passage des gens et des bestiaux.
Il faut voir l'active abeille à l'œuvre quand le chemin
resplenditde blancheur sous les rayons d'un soleilardent.
Entre la route voisine, chantier où le mortier se pré-
pare, bruit le grave murmure des arrivants et des par-
tants qui se succèdent, se croisent sans interruption.
L'air semble traversé par de continuels traits de fumée,
tant l'essor des travailleurs est direct et rapide. Les par-
tants s'en vont avec une pelote de mortier de la grosseur
d'un grain de plomb à lièvre; les arrivants aussitôt s'ins-
tallent aux endroits les plus durs, les plus secs. Tout le
corps en vibration, ils grattent du bout des mandibules,
ils ratissent avec les tarses antérieurs, pour extraire des
atomes de terre et desgranulesde sable, qui, roulés entre
les dents, s'imbibent de salive et se prennent en une
masse commune. L'ardeur au travail est telle, que l'ou-
vrier se laisse écraser sous les pieds des passants plutôt
que d'abandonner son ouvrage.
L'hyménoptère peut construire tout à fait à neuf, sur
un emplacement qui n'a pas encore été occupé; ou bien
utiliser les cellules d'un vieux nid après les avoir restau-
rées. Examinons d'abord le premier cas. — Après avoir
fait choix de son galet, le Chalicodome des murailles y
arrive avec une pelote de mortier entre les mandibules,
et la dispose en un bourrelet circulaire sur la surface du
caillou. Les pattes antérieures et les mandibules surtout,
premiers outils du maçon, mettent en œuvre la matière,
que maintient plastique Ihumeur salivaire peu à peu
i42 MOEURS DES INSECTES
dégorgée. Pour consolider le pisé, des graviers anguleux,
de la grosseur d'une lentille, sont enchâssés un à un,
mais seulement à l'extérieur, dans la masse encore molle.
Voilà la fondation de l'édifice. A cette première assise
en succèdent d'autres, jusqu'à ce que la cellule ait la
hauteur voulue, de deux à trois centimètres.
Nos maçonneries sont formées de pierres superposées,
et cimentées entre elles par de la chaux. L'ouvrage du
Chalicodome peut soutenir la comparaison avec le nôtre.
Pour faire économie de main-d'œuvre et de mortier, l'hy-
ménoptère, en effet, emploie de gros matériaux, de volu-
mineux graviers, pour lui vraies pierres de taille. 11 les
choisit un par un avec soin, bien durs, presque toujours
avec des angles qui, agencés les uns dans les autres, se
prêtent mutuel appui et concourent à la solidité de l'en-
semble. Des couches de mortier, interposées avec épar-
gne, les maintiennent unis. Le dehors delà cellule prend
ainsi l'aspect d'un travail d'architecture rustique, où les
pierres font saillie avec leurs inégalités naturelles; mais
l'intérieur, qui demande surface plus fine pour ne pas
blesser la tendre peau du ver, est revêtu d'un crépi de
mortier pur. Du reste, cet enduit interne est déposé
sans art, on pourrait dire à grands coups de truelle;
nussi le ver a-t-il soin, lorsque la pâtée de miel est
jànie, de se faire un cocon et de tapisser de soie la gros-
sière paroi de sa demeure. Au contraire, les Antho-
phores et les Halictes, dont les larves ne se tissent pas
de cocon, glacent délicatement la face intérieure de
leurs cellules de terre et lui donnent le poli de l'ivoire
travaillé.
La construction, dont l'axe est toujours à peu près
vertical et dont l'orifice regarde le haut pour ne pas
laisser écouler le miel, de nature assez fluide, diffère un
peu de forme suivant la base qui la supporte. Assise sur
une surface horizontale, elle s'élève en manière de petite
tour ovalaire; fixée sur une surface verticale ou inclinée,
elle ressemble à la moitié d'un dé à coudre coupé dans
LES ABEILLBS MAÇONNES I4}
le sens de sa longueur. Dans ce cas, l'appui lui-même,
le galet, complète la paroi d'enceinte.
La cellule terminée, l'abeille s'occupe aussitôt de l'ap-
provisionnement. Les fleurs du voisinage, en particulier
celles du genêt épine-fleurie (Gejiista scorpius)^ qui dorent
au mois de mai les alluvions des torrents, lui fournissent
liqueur sucrée et pollen. Elle arrive, le jabot gonflé de
miel, et le ventre jauni en dessous de poussière pollini-
que. Elle plonge dans la cellule la tête la première, et
pendant quelques instants on la voit se livrer à des haut-
le-corps, signe du dégorgement de la purée mielleuse.
Le jabot vide, elle sort de la cellule pour y rentrer à l'ins-
tant même, mais cette fois à reculons. Maintenant, avec
les deux pattes de derrière, l'abeille se brosse la face
inférieure du ventre et en fait tomber la charge de pol-
len. Nouvelle sortie et nouvelle rentrée la tête la première.
Il s'agit de brasser la matière avec la cuiller des mandi-
bules, et de faire du tout un mélange homogène. Ce tra-
'vail de mixtion ne se répète pas à chaque voyage : il n'a
lieu que de loin en loin quand les matériaux sont amas-
ses en quantité notable.
L'approvisionnement est au complet lorsque la cellule
est à demi pleine. Il reste à pondre un œuf à la surface
de la pâtée et à fermer le domicile. Tout cela se fait sans
délai La clôture consiste en un couvercle de mortier
pur, que l'abeille construit progressivement delà circon-
férence au centre. Deux jours au plus m'ont paru néces-
saires pour l'ensemble du travail, à la condition que le
mauvais temps, ciel pluvieux ou simplement nuageux,
neviennepas interrompre l'ouvrage. Puis, adossée à cette
première cellule, une seconde est bâtie et approvisionnée
de la mêmemanière. Une troisième, une quatrième, etc.,
succèdent, toujours pourvues de miel, d'un œuf, et clô-
turées avant la fondation de la suivante, tout travail
commencé est poursuivi jusqu'à parfaite exécution ;
l'abeille n'entreprend nouvelle cellule que lorsque sont
terminés, pour la précédente, les quatre actes de la coûs-
144 MOEURS DES INSBCTES
truction, de l'approvisionnement, de la ponte et de la
clôture.
Comme le Chalicodome des murailles travaille tou-
jours solitaire sur le galet dont il a fait choix, et se
montre même fort jaloux de son emplacement lorsque
des voisins viennent s'y poser, le nombre des cellules
adossées Tune à Tautre sur le même caillou n'est pas con-
sidérable, de six à dixleplussouvent. Huitlarves environ,
est-ce là toute la famille de l'hyménoptère; ou bien
celui-ci va-t-il établir après sur d'autres galets progéni-
ture plus nombreuse? La surface de la même pierre est
assez large pour fournir encore appui à d'autres cellules
si la ponte le réclamait; l'abeille pourrait y bâtir très à
l'aise sans se mettre en recherched'un autre emplacement,
sans quitter le galet auquel attachent les habitudes, la
longue fréquentation. Il me paraît donc fort probable
que la famille, peu nombreuse, est établie au complet
sur le même caillou, du moins lorsque le Chalicodome
bâtit à neuf.
Les six à dix cellules composant le groupe sont certes
demeure solide, avec leur revêtement rustique de gra-
viers ; mais l'épaisseur de leurs parois et de leurs cou-
vercles, deux millimètres au plus, ne paraît guère suffi-
sante pourdéfendreles larves quand viennent lesintempi
ries. Assis sur sa pierre, en plein air, sans aucune espèc
d'abri, le nid subira les ardeurs de l'été, qui feront de
chaque cellule une étuve étouffante; puis les pluies de
l'automne, qui lentement corroderont l'ouvrage; puis
encore les gelées d'hiver qui émietteront ce que les pluies
auront respecté. Si dur que soit le ciment, pourra-t-il
résister à toutes ces causes de destruction; et s'il résiste,
les larves abritées par une paroi trop mince, n'auront-
elles pas à redouter chaleur trop forte en été, froid trop
vif en hiver ?
Sans avoir fait tous ces raisonnements, l'abeille n'agit
pas moins avec sagesse. Toutes les cellules terminées,
elle maçonne sur le groupe un épais couvert, qui, formé
Chalicodomes des hangars
PRÉPARANT LEUR MORTIER SUR UN CHEMIN BATTU.
LBS ABEILLES MAÇONNES I4f
d'une matière inattaquable par Tcau et conduisant mal
la chaleur, à la fois défend de l'humidité, du chaud et du
froid. Cette matière est l'habituel mortier, la terre gâchée
avec de la salive; mais, cette fois sans mélange de menus
cailloux. L'hyménoptère en applique, pelote par pelote,
truel'ie par truelle, une couche d'un centimètre d'épais-
seur sur l'amas des cellules, qui disparaissent complète-
ment noyées au centre de la minérale couverture. Cela
fait, le nid a la forme d'une sorte dedôme grossier, équi-
valant en grosseur à la moitié d'uneorange. On le pren-
drait pour une boule de boue qui, lancée contre une
pierre, s'y serait à demi écrasée et aurait séché sur place.
Pvien au dehors ne trahit le contenu, aucune apparence
de cellules, aucune apparence de travail. Pour un œil
non exercé, c'est un éclat fortuit de boue, et rien de plus-
La dessiccation de ce couvert général est prompte i
l'égal de celle de nos ciments hydrauliques; et alors la
dureté du nid est presquecomparable à celled'une pierre.
Il faut une solide lame de couteau pour entamer la cons-
truction. Disons, pour terminer, que sous sa forme finale
le nid ne rappelle en rien l'ouvrage primitif, tellement
que Ton prendrait pour travail de deuxespèces différentes
les cellules du début, élégantes tourelles à revêtement
de cailloutage et le dôme de la fin, en apparence simple
amas de boue. Mais grattons le couvert de ciment et
nous trouverons en dessous les cellules et leurs assise»
de menus cailloux parfaitement reconnaissables.
Au lieu de bâtir à neuf, sur un galet qui n'a pas été
encore occupé, le Chalicodome des murailles volontiers
utilise les vieux nids qui ont traversé l'année sans subir
notables dommages. Le dôme de mortier est resté, bien
peu s'en faut, ce qu'il était au début, tant la maçonnerie
a été solidement construite: seulement, il est percé d'un
certain nombre d'orifices ronds, correspondant aux cham-
bres, aux cellules qu'habitaient les larves de la généra-
tion passée. Pareilles demeures, qu'il suffit de réparer
un peu pour les mettre en bon état, économisent grande
iO
146 MOEURS DES INSECTES
dépense de temps et de fatigue; aussi les abeilles ma-
çonnes les recherchent et ne se décident pour des cons-
tructions nouvelles que lorsque les vieux nids viennent à
leur manquer.
D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et
sœurs, mâles roux et femelles noires, tous lignée de la
même abeille. Les mâles, qui mènent vie insouciante,
ignorent tout travail et ne reviennent aux maisons de pisé
que pour faire un instant la cour aux dames, ne se sou-
cient delà masure abandonnée. Ce qu'il leur faut, c'est le
nectar dans l'amphore des fleurs, «t non le mortier à
gâcher entre les mandibules. Restent les jeunes mères,
seules chargées de l'avenir de la famille. A qui d'entre
elles reviendra l'immeuble, l'héritage du vieux nid>
Comme sœurs, elles y ont droit égal : ainsi le déciderait
notre justice, depuis que, progrès énorme, elle s'est
affranchie de l'antique et sauvage droit d'aînesse. Mais
les Chalicodomes en sont toujours à la base première de
la propriété : le droit du premier occupant.
Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'abeille
s'empare du premier nid libre à sa convenance, s'y éta-
blit; et malheur désormais à qui viendrait, voisine ou
sœur, lui en disputer la possession. Des poursuites achar-
nées, de chaudes bourrades, auraient bientôt mis en
fuite la nouvelle arrivée. Des diverses cellules qui bâil-
lent, comme autant de puits, sur la rondeur du dôme,
une seule pour le moment est nécessaire; mais l'abeille
calcule très bien que les autres auront plus tard leur
utilité pour le restant des œufs; et c'est avec une vigi-
lance jalouse qu'elle les surveille toutes pour en chasser
qui viendrait les visiter. Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir
vu deux maçonnes travailler à la fois sur le même galet.
L'ouvrage est maintenant très simple. L'hyménoptère
examine l'intérieur de la vieille cellule pour reconnaître
les points qui demandent réparation. Il arrache les lam-
beaux de cocon tapissant la paroi, extrait les débris ter-
reux provenant de la voûte qu'a percée l'habitant pour
LES ABEILLES MAÇONNES I47
sortir, crépit de mortier les endroits délabrés, restaure
un peu l'orifice, et tout se borne là. Suivent l'appro-
visionnement, la ponte et la clôture de la chambre.
Quand toutes les cellules, l'une après l'autre, sont ainsi
garnies, le couvert général, le dôme de mortier, reçoit
quelques réparations s'il en est besoin; et c'est fini.
A la vie solitaire, le Chalicodome des hangars préfère
compagnie nombreuse; et c'est par centaines, très sou-
vent par nombreux milliers, qu'il s'établit à la face infé-
rieure des tuiles d'un hangar ou du rebord d'un toit. Ce
n'est pas ici véritable société, avec des intérêts communs,
objet de l'attention de tous; mais simple rassemblement,
où chacun travaille pour soi et ne se préoccupe des autres;
enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une
ruche uniquement par le nombre et l'ardeur. Le mortier
mis en œuvre est le même que celui du Chalicodome des
murailles, aussi résistant, aussi imperméable, mais plus
fin et sans cailloutage. Les vieux nids sont d'abord utili-
sés. Toute chambre libre est restaurée, approvisionnée
et scellée. Mais les anciennes cellules sont loin de suffire
1 la population, qui, d'une année à l'autre, s'accroît rapi-
dement. Alors, à la surface du nid, dont les habitacles
riont dissimulés sous l'ancien couvert général de mortier,
d'autres cellules sont bâties, tant qu'en réclament les
besoins delà ponte. Elles sont couchées horizontalement
ou à peu près, les unes à côté des autres, sans ordre
aucun dans leur disposition. Chaque constructeur a les
coudées franches. Il bâtit où il veut et comme il veut, à
la seule condition de ne pas gêner le travail des voisins;
sinon les houspillages des intéressés le rappellent à l'or-
dre. Les cellules s'amoncellent donc au hasard sur ce
chantier où ne règne aucun esprit d'ensemble. Leur forme
est celle d'un Je à coudre partagé suivant l'axe, et leur
enceinte se complète soit par les cellules adjacentes, soit
par la surface du vieux nid. Au dehors, elles sont rugueu-
ses et montrent une superposition des cordons noueux
correspondant auxdiverses assisesdemortier. Au dedans,
148 MCEURS DBS INSECTES
la paroi en est égalisée sans être lisse, le cocon du ver
devant plus tard suppléer le poli qui manque.
A mesure qu'elle est b^itie, chaque ceilulc est immé-
diatement approvisionnée et murée, ainsi que vient de
nous le montrer leChalicodomedes murailles. Semblable
travail se poursuit pendant la majeure partie du mois de
mai. Enfin tous les œufs sont pondus, et les abeilles,
sans distinction de ce qui leur appartient et de ce qui ne
leur appartient pas, entreprennent en commun l'abri
général de la colonie. C'est une épaisse couche de mor-
tier, qui remplit les intervalles et recouvre l'ensemble
des cellules. Finalement, le nid commun a Taspect d'une
large plaque de boue sèche, très irrégulièrement bom-
bée, plus épaisse au centre, noyau primitif de l'établisse-
ment, plus mince aux bords, où ne sont encore que des
cellules de fondation nouvelle, et d'une étendue fort
variable suivant le nombre des travailleurs, et par con-
séquent suivant l'âge du nid premier fondé. Tel de ces
nids n'est guère plus grand que la main; tel autre occupe
la majeure partie du rebord d'une toiture et se mesure
par mètres carrés.
Travaillant seul, ce qui n'est pas rare, le Chalicodome
des arbustes commence par mastiquer solidement sur
l'étroit appui, la base de sa cellule. Ensuite la construc-
tion s'élève et prend forme d'une tourelle verticale. A
cette première cellule approvisionnée et scellée en suc-
cède une autre, ayant pour soutien, outre le rameau, le
travail déjà fait- De six à dix cellules sont ainsi groupées
l'une à côté de 1 autre Puis un couvert général de mor-
tier enveloppe le tout et englobe dans son épaisseur le
rameau, ce qui fournit solide point d'attache.
XIV
LE GRAND-PAON
Ce fut une soude mémorable, je l'appellerai la soirée
du Grand-Paoû. Qui ne connaît ce superbe papillon, le
plus gros de l'Europe, vêtu de velours marron et cravaté
de fourrure blanche? Les ailes, semées de gris et de
brun, traversées d'un zigzag pâle et bordées de blanc
enfumé, ont au centre une tache ronde, un grand œil à
prunelle noire et iris varié, où se groupent, en arcs, le
noir, le blanc, le châtain, le rouge-amaranthe.
Non moins remarquable est la chenille, d'un jaune
mdécis. Au sommet de tubercules clairsemés et cou-
ronnés d'une palissade de cils noirs, elle enchâsse des
perles d'un bleu-turquoise. Son robuste cocon brun, si
curieux par son entonnoir de sortie semblable aux nas-
ses des pêcheurs, se trouve habituellement appliqué
contre i'écorce, à la base des vieux amandiers. Le feuil-
lage du même arbre nourrit la chenille.
Or le 6 mai, dans la matinée, une femelle quitte son
cocon en ma présence, sur la table dans mon laboratoire
aux bêtes. Je la cloître aussitôt, tout humide des moiteurs
de l'éclosion, sous une cloche en toile métallique. D'ail-
leurs, de ma part, aucun projet particulier la concernant.
Je l'incarcère par simple habitude d'observateur, tou-
jours attentif à ce qui peut arriver.
Bien m'en prit. Vers les neuf heures du soir, la mai-
sonnée se couchant, grand remue-ménage dans la chambre
voisine de la mienne. A demi déshabillé, petit Paul va,
vient, court, s^ute, trépigne, renverse les chaises, comme
fJO MOEURt BES tNSSCTES
affolé. Je l'entends m'appeler. « Viens vite, ciamc-t-iî;
viens voir ces papillons, gros comme des oiseaux ! La
chambre en est pleine!
J'accours. Il y a de quoi justifier l'enthousiasme de
l'enfant et son exclamation hyperbolique. C'est une inva-
sion sans exemple encore dans notre demeure, une inva-
sion de papillons géants. Quatre sont déjà pris et logés
dans une cage à moineaux. D'autres, nombreux, volent
au plafond.
A cette vue, la séquestrée du matin me revient en
mémoire. « Remets tes nippes, petit, dis-je à mon fils;
laisse là ta cage et viens avec moi. Nous allons voir cu-
rieuse chose. ))
On redescend pour se rendre dans mon cabinet, qui
occupe l'aile droite de l'habitation. Dans la cuisine, je
rencontre la bonne, ahurie elle aussi des événements
qui se passent. De son tablier, elle pourchasse de gros
papillons, qu'elle a pris d'abord pour des chauves-souris.
Le Grand-Paon, à ce qu'il paraît, a pris possession de
ma demeure un peu de partout. Que sera-ce là-haut
auprès de la prisonnière, cause de cette afJluence! Heu-
reusement l'une des deux fenêtres du cabinet est restée
ouverte. Les voies sont libres.
Une bougie à la main, nous pénétrons dans la pièce.
Ce que nous voyons alors est inoubliable. Avec un mol
flic-flac, les grands papillons volent autour de la cloche,
stationnent, partent, reviennent, montent au plafond, ca
redescendent. Ils se jettent sur la bougie, l'éteignent
d'un coup d'aile; ils s'abattent sur nos épaules, s'accro-
chent à nos vêtements, nous frôlent le visage. C'est
l'antre du nécromancien avec son tourbillonnement de
vespertilions. Pour se rassurer, petit Paul me serre la
main plus fort que d'habitude.
Combien sont-ils? Une vingtaine environ. Ajoutons-y
l'appoint des égarés dans la cuisine, la chambre des
enfants et autres pièces de l'habitation, et le total des
accourus se rapprochera de la quarantaine. Ce fui une
LE GRAND-PAON Î5I
soirée mémorable, disais-je, que celle du GraDd-Paon.
Venus de tous les points et avertis je ne sais comme,
voici, en effet, quarante amoureux empressés de pré-
senter leurs hommages à la nubile née le matin dans les
mystères de mon cabinet.
Pour aujourd'hui, ne troublons pas davantage l'es-
saim des prétendants. La flamme de la bougie compro-
met les visiteurs, qui s'y jettent étourdiment et s'y rous-
sissent un peu. Demain nous reprendrons cette étude
avec un questionnaire expérimental prémédité.
Maintenant déblayons dabord le terrain, parlons de
ce qui se répète à toutes les séances pendant les huit
jours de mon observation. Chaque fois c'est à la nuit
noire, entre huit et dix heures du soir, que les papillons
arrivent, un par un. Le temps est orageux, le ciel très
voilé, et l'obscurité si profonde qu'en plein air, dans le
jardin, loin du couvert des arbres, les mains projetées
devant le regard peuvent à peine se distinguer.
A ces ténèbres s'ajoutent, pour les arrivants, Jes dif-
ficultés de l'accès La maison est cachée sous de grands
platanes; elle a pour vestibule extérieur une allée à
épaisse bordure de lilas et de rosiers; elle est défendue
du mistral par des groupes de pins et des rideaux de
cyprès. Des massifs d'arbustes buissonnants forment
rempart à quelques pas de la porte. C'est à travers ce
fouillis de branchages, dans une complète obscurité,
que le Grand-Paon doit louvoyer pour atteindre le but
de son pèlerinage.
En de telles conditions, la Chouette n'oserait quitter
le creux de son olivier. Lui, mieux doué avec son opti-
que à facettes que ne l'est l'oiseau nocturne avec ses
gros yeux, va de l'avant sans hésiter, passe et ne se
heurte. 11 dirige si bien son essor tortueux que, malgré
les obstacles franchis, il arrive dans un état de fraîcheur
parfaite, ses grandes ailes intactes, sans la moindre éra-
Qure. Les ténèbres sont pour lui clarté suffisante.
Même en lui accordant la perception de cci tains rayons
15a MŒ;LKb DES INSECTES
inconnus des vulgaires rétines, cette vue extraordinaire
ne saurait être ce qui avertit le papillon à distance et le
fait accourir. L'éloignement et les écrans interposés s'y
opposent de façon formelle-
D'ailleurs, à moins de réfractions trompeuses, hors de
cause ici, on va droit à la chose vue, tant les indica-
tions de la lumière sont précises. Or le Grand-Paon fait
parfois erreur, non sur la direction générale à prendre,
mais sur le lieu précis des événements qui 1 attirent. Je
viens de dire que la chambre des enfants, à l'opposite
de mon cabinet, qui est à cette heure le véritable but
des visiteurs, se trouvait occupée par des papillons avant
qu'on y pénétrât avec une lumière. Ceux-là certainement
étaient des mal renseignés. Dans la cuisine, même af-
fluence d'hésitants; mais ici la clarté d'une lampe, irré-
sistible séduction des insectes nocturnes, peut avoir
dérouté les accourus.
Ne tenons compte que des lieux ténébreux. Les égarés
n'y sont pas rarrs. J'en trouve un peu de partout, au
voisinage du point qu'il s'agit d'atteindre. Ainsi, lorsque
la captive est dans mon cabinet, les papillons n'entrent
pas tous par la fenêtre ouverte, voie directe et sûre, à
trois ou quatre pas de la prisonnière sous cloche. Divers
pénétrent par en bas, errent dans le vestibule, gagnent
au plus l'escalier, route sans issue que barre en haut
une porte fermée.
Ces données nous disent que les conviés aux fêtes
nuptiales ne vont pas droit au but comme ils le feraient
s'ils étaient renseignés par des radiations lumineuses
quelconques, connues ou inconnues de notre physique.
Autre chose les avertit au loin, les achemine au voisi-
nage des lieux précis, puis laisse au vague des recher-
ches et des hésitations la découverte finale. A peu pi es
ainsi sommes-nous renseignés par l'ouïe et l'odorat,
guides de faible précision quand il faut exactement d--
terminer le point d'origine du son ou de l'odeur.
Quels sont les appareils d'information du gros pa^u-
LE GKAND-PAON I53
Ion ea rut, pélerinant la nuit? On soupçonne les anten-
nes qui, chez les mâles, semblent en effet interroger
retendue avec leurs amples feuillets plumeux. Ces su-
perbes panaches sont-ils de simples atours, ou bien ont-
ils en même temps un rôle dans la perception des efflu-
ves qui guident Tenamouré? Une expérience concluante
semble facile Essayons-la.
Le lendemain de l'invasion, je trouve dans mon cabi-
kv.L huit des visiteurs de la veille. Ils sont campés, immo-
biles, sur les croisillons de la seconde fenêtre, tenue
fermée. Les autres, leur ballet terminé, vers les dix
heures du soir, sont partis par la voie d'entrée, c'est-à-
dire par la première fenêtre, jour et nuit laissée ouverte.
Ces huit persévérants, voilà bien ce qu'il tant à mes
projets.
Avec de fins ciseaux, sans autrement toucher aux pa-
pillons, je coupe les antennes, pies de la base. Les am-
putés ne s'inquiètent guère del'opération.Nul ne bouge,
à peine un battement d'ailes. Condition excellente : la
blessure semble n'avoir rien de grave. Non affolés par
la douleur, les décornés ne répondront que mieux à
mes desseins. La journée s'achève dans une placide
immobilité sur les croisillons de la fenêtre.
Restent à prendre quelques autres dispositifs. Il con-
vient eu particulier de changer de local et de ne pas
laisser la femelle sous les yeux des amputés au moment
de reprendre l'essor nocturne, afin de réserver le mérite
des recherches. Je déménage donc la cloche et sa cap-
tive; je l'installe à terre, sous un porche qui se trouve
de l'autre côté de l'habitation, à une cinquantaine de
mètres de mon cabinet.
La nuit venue, je m'informe une dernière fois de
mes huit opérés. Six sont partis par la fenêtre ouverte;
deux restent encore, mais tombés sur le parquet et
c 'ayant plus la force de se retourner si je les renverse
sur le dos. Ce sont des épuisés, des moribonds. N'allons
pas en accuser ma chirurgie. Sans rinierveniion de
I$4 MOEURS DBS ENSECTBS
mes ciseaux, cette orompte décrépitude invariablement
se répétera.
Mieux dispos, six sont partis. Reviendront-ils à l'ap-
pât qui les attirait hier) Privés d'antennes, sauront-ils
trouver la cloche, maintenant déposée ailleurs, assez
loin du point primitif?
L'appareil est dans l'obscurité, presque en plein air.
De temps à autre je m'y rends avec une lanterne et un
filet. Les visiteurs sont capturés, reconnus, catalogués
et immédiatement lâchés dans une pièce voisine, dont
je ferme la porte. Cette élimination graduelle me per-
mettra exact dénombrement, sans crainte de compter
plusieurs fois le même papillon. En outre, le cachot
provisoire, vaste et nu, ne compromettra nullement les
incarcérés, qui trouveront là retraite tranquille et am-
pleur d'espace. Pareille précaution sera prise dans la
suite de mes recherches.
A dix heures et demie, plus rien n'arrive. La séance
est finie. Total, vingt-cinq mâles cueillis, dont un seul
privé d'antennes. Sur les six opérés d'hier, assez vali-
des pour quitter mon cabinet et se remettre en campa-
gne, un seul est donc revenu à la cloche. Maigre résul-
tat, auquel je n'ose accorder confiance s'il me faut
affirmer ou nier le rôle directeur des antennes. Recom-
mençons sur une plus grande échelle
Le lendemain matin, visite aux prisonniers de la
veille. Ce que je vois n'est pas encourageant. Beaucoup
sont étalés à terre, presque inertes. Saisis entre les
doigts, divers donnent à peine signe de vie. Qu'atten-
dre de ces perclus. Essayons tout de même. Peut-être,
aux heures des rondes amoureuses, reprendront-ils
vigueur.
Les vingt-quatre nouveaux subissent l'amputation
des antennes. L'ancien décorné est mis hors rang, mou-
rant qu'il est ou peu s'en faut. Enfin la porte de la pri-
son est laissée ouverte le reste du jour. Sortira qui
voudra, ira aux fêles de la soirée qui pourra. Afin de
Ll GRAND-PAON I55
soumettre les sortants à l'épreuve de la recherche, la
cloche, qu'ils rencontreraient inévitablement sur le seuil
àc la porte, est encore changée de place. Je la mets
dans un appartement de l'aile opposée, au rez-de-chaus-
sée. L'accès de cette pièce est libre, bien entendu.
Des vingt-quatre décornés, seize seulement gagnent
le dehors. Huit restent impuissants. A bref délai, ils
vont périr sur place. Sur les seize partis, combien en
revient-il le soir autour de la cîoche> Pas un seul. Mes
captures de cette veillée se réduisent à sept, tous nou-
[veaux venus, tous empanachés. Ce résultat semblerait
affirmer que l'ablation des antennes est affaire de quel-
que gravité. Ne concluons pas encore pourtant : un
doute reste, de haute portée.
« Le bel état où me voici! Devant les autres chiens
oserai-je paraître! » disait Mouflard, le jeune dogue à
qui les gens venaient de couper sans pitié les oreilles.
Mes papillons auraient-ils les appréhensions de maître
Mouflard? Une fois privés de leurs beaux panaches,
n'osent-ils plus paraître au milieu de leurs rivaux et
faire un brin de cour> Est-ce confusion de leur part,
est-ce défaut d'unguideî Ne serait-ce pas plutôt épuise-
ment après une attente qui excède la durée d'une éphé-
mère ardeur) L'expérience va nous le dire.
Le quatrième soir, je prends quatorze papillons, tous
nouveaux et séquestrés à mesure dans une pièce où ils
passeront la nuit. Le lendemain, profitant de leur immo-
bilité diurne, je les dépile un peu au centre du corselet.
Cette légère tonsure n'incommode pas l'insecte, tant la
bourre soyeuse vient avec facilité ; elle ne les prive d'au-
cun organe qui puisse plus tard leur être nécessaire
quand viendra le moment de retrouver la cloche. Pour
les tondus, ce n'est rien ; pour moi, ce sera le signe
authentique des accourus répétant leur visite.
Cette fois, pas de débiles, incapables d'essor. A la nuit,
les quatorze tondus se remettent en campagne. Il va de
soi que la cloche est encore changée de place. En dcu;i
1^6 MOEURS DES INSECTES
heures, je capture vingt papillons, parmi lesquels deux
tonsurés, pas plus. Quant aux amputés de l'avant-veille,
aucun n'apparaît. Leur période nuptiale est finie, bien
Ênie-
Sur quatorze marqués d'un point dépilé, deux seule-
ment reviennent. Pourquoi les douze autres s'absiien-
nent-ils, bien que munis de leurs guides présumés, les
panaches antennaires> Pourquoi, d'autre part, les nom-
breux défaillants constatés presque toujours après une
nuit de séquestration) A cela je ne vois qu'une réponse:
le Grand-Paon est promptement usé par les ardeurs de
la pariade.
En vue des noces, unique but de sa vie, le papillon
est doué d'une merveilleuse prérogative. A travers la
distance, les ténèbres, les obstacles, il sait découvrir la
désirée. Quelques heures, pendant deux ou trois soirées,
«ont accordées à ses recherches, à ses ébats. S'il ne peut
en profiter, tout est fini : la boussole si exacte se détra-
que, le fanal si lucide s'éteint. A quoi bon vivre désor-
mais! Stoïquement alors on se retire dans un coin et
l'on dort son dernier sommeil, fin des illusions comme
aussi des misères.
Le Grand-Paon n'est papillon que pour se perpétuer.
Se nourrir lui est inconnu. Si tant d'autres, joyeux con-
vives, volent de fleur en fleur, déroulant la spirale de
leur trompe et la plongeant dans les corolles sucrées,
lui, jeûneur incomparable, affranchi pleinement des ser-
vitudes du ventre, n'a pas à se restaurer. Ses pièces buc-
cales sont de simples ébauches, de vains simulacres, et
non de vrais outils, aptes à fonctionner. Pas une lampée
n'entre dans son estomac : magnifique prérogative, si
elle n'imposait brève durée. A moins d'extinction, il faut
la goutte d'huile à la lampe. Le Grand-Paon y renonce,
mais il lui faut du coup renoncer à longue vie. Deux ou
trois soirées, juste le strict nécessaire à la rencontre du
couple, et c'est tout : le gros papillon a vécu.
Que signifient alors les décornés ne revenant plu»)
LE GRAND-PAON H; 7
AfTirment-ils que le défaut d'antennes les a rendus inca-
pables de retrouver la cloche oii les attend la prisonnière?
Pas du tout. Comme les tonsurés, indemnes d'opération
compromettante, ils signifient que leur temps est fini.
Amputés ou intacts, ils sont maintenant hors de service
pour cause d'âge, et le témoignage de leur absence n a
pas de valeur. Faute du délai nécessaire à l'expérimen-
tation, le rôle des antennes nous échappe. Douteux il
était avant, douteux il reste après.
Mon incarcérée sous cloche persiste huit jours. Elle
me vaut chaque soir, tantôt en un point, tantôt en un
autre de l'habitation, au gré de mes désirs, un essaim
de visiteurs en nombre variable. Je les prends à mesure
au filet, et les relègue, aussitôt capturés, dans un appar-
tement clos, où ils passent la nuit. Le lendemain ils ^ >Qt
marqués, au moins d'une tonsure au thorax.
Le .total des accourus en ces huit soirées s'élève i
cent cinquante, nombre stupéfiant si je considère à
quelles recherches il m a fallu livrer les deux années sui-
vantes pour récolter les matériaux nécessaires à la con-
tinuation de cette étude- Sans être introuvables dans mon
étroit voisinage, les cocons du Grand-Paon y sont du
moins fort rares, car les vieux amandiers, séjour de la
chenille, n'y abondent pas. Deux hivers je les ai tous
visités, ces arbres décrépits, je les ai inspectés à la base
du tronc, sous le fouillis des durs gramens qui les chaus-
sent, et que de fois ne suis-je revenu les mains vides!
Donc mes cent cinouante papillons viennent de loin, de
fort loin, peut-être d'une paire de kilomètres à la ronde
et davantage. Comment ont-ils eu connaissance des
événements de mon cabinet?
Trois agents d'information à distance desservent l'im-
pressionnabilité : la lumière, le son, l'odeur. Est-il per-
mis de parler ici de vision? Que la vue guide les arri-
vants une fois la fenêtre ouverte franchie, rien de mieux.
Mais avant, dans l'inconnu du dehors! Accorder l'œil
fabuleux du lynx, qui voyait à travers les murailles, ne
138 MOEURS DES INSECTES
suffirait pas; il faudrait encore admettre une acuité
visuelle capable de ce prodige à des kilomètres de dis-
tance. De telles ànormités ne se discutent pas; on passe
outre.
Le son est également hors de cause. La bête pansue,
capable de convoquer de si loin, est une silencieuse,
mêmepour l'oreillelaplus délicate. Qu'elle ait des vibra-
tions intimes, des tressaillements passionnels, apprécia-
bles peut-être avec un microphone d'extrême subtilité, à
la rigueur c'est possible; mais rappelons-nous que les
visiteurs doivent être renseignés à des distances consi-
dérables, à des milliers de mètres. Dans ces conditions,
ne songeons pas à l'acoustique. Ce serait charger le
silence de mettre en émoi les alentours.
Reste l'odeur. Dans le domaine de nos sens, des éma-
nations odorantes, mieux que toute autre chose, expli-
queraient à peu près les papillons accourus, et ne trou-
vant néanmoins qu'après certaines hésitations l'appât
qui les attire. Y aurait-il, en effet, des effluves analogues
à ce que nous appelons odeur, effluves de subtilité ex-
trême, absolument insensibles pour nous, et néanmoins
capables d'impressionner un odorat mieux doué que le
nôtrel» Une expérience est à faire, des plus simples. Il
s'agit de masquer ces effluves, de les étouffer sous une
odeur puissante et tenace, qui s'empare en maîtresse de
l'olfaction. L'excessif neutralisera le très faible.
Je répands à l'avance de la naphtaline dans l'apparte-
ment où les mâles seront conviés le soir. De plus, sous
la cloche, à côté de la femelle, je dispose une large cap-
sule pleine de la même matière. L'heure des visites
venue, il suffît de se mettre sur le seuil de la pièce pour
percevoir nettement l'odeur d'usine à gaz. Mon artifice
n'aboutit pas. Les papillons arrivent comme d'habitude;
ils pénètrent dans l'appartement, traversent son atmo-
sphère goudronneuse et vont à la cloche avec la même
sûreté de direction que dans un milieu inodore.
Ma confiance dans l'olfaction est ébranlée. De plus,
LB GRAND-PAON I5Q
me voici dans Timpossibilité de continuer. Le neuvième
jour, usée par sa stérile attente, ma prisonnière périt,
après avoir déposé ses œufs inféconds sur le treillis de
la cloche. Faute de sujet, plus rien à faire jusqu'à l'an
prochain.
Cette fois, je prendrai mes précautions, je m'approvi-
sionnerai afin de répéter à souhait les épreuves déjà
essayées et celles que je médite. A l'œuvre donc, et sans
tarder.
En été, je fais le commerce de chenilles à un sou la
pièce. Le marché sourit à quelques bambins du voisi-
nage, mes habituels fournisseurs. Le jeudi, affranchis
de l'afTreux verbe à conjuguer, ils courent les champs,
trouvent de temps à autre la grosse chenille et me l'ap-
portent agrippée au bout d'un bâton. Ils n'osent la tou-
cher, les pauvres petits; ils sont ébahis de mon audace
lorsque je la saisis des doigts comme ils le feraient eux-
mêmes du familier ver à soie.
Elevée avec des rameaux d'amandier, ma ménagerie
me fournit en peu de jours de superbes cocons. En hiver,
des recherches assidues au pied de l'arbre nourricier
complètent ma collection. Des amis qui s'intéressent à
mes études me viennent en aide. Enfin, à force de soins,
de courses, de pourparlers commerciaux et d'écorchures
dans les broussailles, je suis possesseur d'un assorti-
ment de cocons parmi lesquels douze, plus volumineux
et plus lourds, m'annoncent des femelles.
Un déboire m'attendait. Mai arrive, mois capricieux
qui met à néantmes préparatifs, cause de tant de tracas.
L'hiver nous revient. Le mistral hurle, dilacère les feuil-
les naissantes des platanes, en jonche le sol. C'est le
froid de décembre. Il faut rallumer les flambées du soir,
remettre les épais vêtements dont on commençait à s'al-
léger.
Mes papillons sont très éprouvés. Les éclosions sont
tardives, me donnent des engourdis. Autour de mes
cloches où les femelles attendent, aujourd'hui l'une,
l60 MCKURS DES INSECTES
demain Tautre d'api ôs l'ordre de naissance, peu ou point
de mâles venus du dehors. Il y en a cependant à proxi-
mité, car les sujets à grands panaches issus de ma
récolte sont déposés dans le jardin aussitôt éclos et re-
connus. Eloignés ou voisins, bien peu arrivent, et sans
fougue. Un moment ils entrent, puis disparaissent, ne
reviennent plus. Les amoureux sont refroidis.
Peut-être aussi la basse température est-elle contraire
aux effluves informateurs, que le chaud pourrait bien m
exalter et le froid amoindrir, comme cela se passe au *
sujet des odeurs. Mon année est perdue. Ah ! qu'elle est
pénible, l'expérimentation esclave du retour et des ca-
prices d'une courte saison !
Pour la troisième fois, je recommence. J'élève des che-
nilles, je cours la campagne à la recherche des cocons.
Lorsque mai revient, je suis convenablement pourvu. La
saison est belle, répond à mes souhaits. Je revois les
affluences qui m'avaient tant frappé en mes débuts, lors
de la fameuse invasion, origine de mes recherches.
Chaque soir, par escouades d'une douzaine, d'une
vingtaine et plus, les visiteurs accourent. La femelle,
puissante matrone ventrue, se tient agrippée au treillis
de la cloche. Nul mouvement de sa part, pas même une
trépidation d'ailes. On la dirait indifférente à ce qui se
passe. Nulle odeur non plus autant que peuvent en juger
les narines les plus sensibles de la maisonnée ; nul bruis-
sement que puisse apprécier l'ouïe la plus subtile parmi
les miens appelés en témoignage. Immobile, recueillie,
elle attend.
Les autres, par deux, par trois et plus, s'abattent sur
le dôme de la cloche, vivement le parcourent en tout
sens, le fouettent du bout des ailes en continuelle agita-
tion. Pas de rixes entre rivaux. Sans indice de jalousie
à l'égard des autres empressés, chacun cherche de son
mieux à pénétrer dans l'enceinte. Lassés de leurs vai-
nes tentatives, ils s'envolent et se mêlent au ballet de
la foule tourbillonnante. Quelques désespérés s'enfuient
LE GRAND-PAON JÔl
par la fenêtre ouverte, de nouveaux arrivants les rem-
placent; et sur le dôme de la cloche, jusque vers les dix
heures, les essais d'approche sans cesse recommencent,
bientôt lassés, bientôt repris.
Chaque soir, la cloche est déplacée. Je la mets au
nord et au midi, au rez-de-chaussée et au premier étage,
dans l'aile droite de l'habitation ou cinquante mètres
plus loin dans l'aile gauche, en plein air ou dans le se-
cret d'une pièce reculée. Tout ces déménagements brus-
ques, combinés de façon à dérouter, si possible, les
chercheurs, ne troublent en rien les papillons. Je perds,
à les duper, mon temps et mes malices.
La mémoire des lieux n'a pas ici le rôle. La veille,
par exemple, la femelle était installée en certaine pièce
de l'habitation. Les empanachés y sont venus voleter
une paire d'heures, divers môme y ont passé la nuit. Le
lendemain, au coucher du soleil, lorsque je déménage
la cloche, tous sont dehors. Bien que de durée éphé-
mère, les plus récents sont aptes à recommencer ure
seconde, une troisième fois, leurs expéditions nocturnes.
Où iront-ils tout d'abord, ces vétérans d'un jour?
Ils sont renseignés sur le point exact du rendez-vous
de la veille. Ils y reviendront, croirait-on, guidés par 'a
mémoire; et, n'y trouvant plus rien, ils iront continuer
ailleurs leurs investigations. Eh bien, non : contre mon
attente, ce n'est pas cela du tout. Nul ne reparaît aux
lieux si fréquentés hier au soir, nul n'y fait brève visite.
La place estreconnue déserte, sansinformation préalable
comme semblerait en exiger le souvenir. Un guide plus
affirmatif que U mémoire les convoque autre part.
Jusqu'ici la femelle a été laissée à découvert, sous les
mailles d'une toile métallique. Les visiteurs, clairvoyants
dans la nuit sombre, pouvaient la voir à la vague lumi-
nosité de ce qui pour nous est ténèbres. Qu'adviendra-
t-il si je l'enferme dans une enceinte opaque) Suivant
sa nature, cette enceinte ne peut-elle laisser libres ou
bien arrêter les effluves informateurs?
11
102 MCEURS DES INSECTES
La physique pratique aujourd'hui la télégraphie sani
fils, au moyen des ondes hertziennes. Le Grand-Paon
nous aurait-i! devancés dans cette voie? Pour mettre
en émoi les alentours, avertir les prétendants à des kilo-
mètres de distance, la nubile qui vient d'éciore dispo-
serait-elle d'ondes électriques, magnétiques, connues ou
inconnues, que tel écran arrête et tel autre laisse passer?
en un mot se servirait-elle, à sa manière, d'une sorte de
télégraphe sans fils? A cela, je ne vois riend'impossible;
l'insecte est coutumier d'inventions tout aussi merveil-
leuses.
Je loge donc la femelle dans des boîtes de nature va-
riée. Il y en a en fer-blanc, en bois, en carton. Toutes
6ont hermétiquement closes, lutées même avec un mas-
tic gras. Je fais également usage d'une cloche de verre
reposant sur l'appui isolateur d'un carreau de vitre.
Eh bien, dans ces conditions de rigoureuse clôture.
jamais un mâle n'arrive, jamais un seul, si favorables
que soient la douceur et le calme de la soirée. N'importe
sa nature, métallique ou vitreuse, de bois ou de carton,
l'enceinte close met obstacle inirardiissable aux effluvss
avertisseurs.
Une couche de coton de deux travers de doigt d'épais-
seur a même résultat. Je loge la femelle dans un large
bocal, à l'embouchure duquel je ficelle, pour couvercle
une nappe d'ouate. Cela suffit pour laisser le voisinage
dans l'ignorance des secrets de mon laboratoire. Aucun
mâle ne survient.
Servons-nous, au contraire, de boîtes mal fermées,
cntre-bâillées; cachons-les même alors dans un tiroir,
dans une armoire, et, malgré ce surcroît de mystère, les
papillons arrivent aussi nombreux que lorsqu'ils accou-
raient à la cloche treillissée, en évidence sur une table-
J'ai gardé vif souvenir d'une soirée où la recluse atten-
dait dans un étui de chapeau, au fond d'un placard
fermé. Les arrivants allaient à l'huis, le choquaient de
l'aile, toc-toc, voulant entrer. Pèlerins de passage, venus
Ll ORAND-PAON l6|
on ne sait d'où à travers champs, ils savaient très bien ce
qu'il y avait là-dedans, derrière les planches.
Ainsi est reconnu inadmissible tout moyen d'informa-
tion analogue à la télégraphie sans fils, car le premier
écran venu, bon conducteur ou mauvais conducteur,
arrête net les signaux de la femelle. Pour leur laisser
voie libre et les propager au loin, une condition e^i
indispensable : c'est l'imparfaite clôture de l'enceinte
où la captive est renfermée, c'est la communication de
l'atmosphère intérieure avec celle de l'extérieur. Cela
nous ramène à la probabilité d'une odeur, démentie ce-
pendant par l'expérience où j'ai fait intervenir la naphta-
line.
Mes ressources en cocons s'épuisent, et le problème
garde son obscurité. Recoramenccrai-je une quatrième
année? J'y renonce pour les motifs que voici : un papil-
lon à noces nocturnes est d'observation difficultueuse
si je veux le suivre dans l'intimité de ses actes. Le ga-
lant, pour aller à ses fins, n'a certes pas besoin d'un lu-
minaire; mais mon infime vision humaine ne peut s'en
passer la nuit. Il me faut au moins une bougie, souvent
éteinte par l'essaim tournoyant. Une lanterne m'évite
ces éclipses, mais sa louche clartée, rayée de larges om-
bres, ne convient nullement à mes scrupules d'observa-
teur, qui veut voir et bien voir.
Ce n'est pas tout. La lumière d'une lampe détourne
les papillons de leur but, les distrait de leurs affaires et
compromet gravement, si elle persiste, le succès de la
soirée. Aussitôt entrés, les visiteurs accourent éperdu-
ment i la flamme, s'y grillent le duvet, et désormais,
affolés par la brûlure, sont des témoins suspects. S'ils
ne sont rôtis, tenus à distance par une enveloppe de
verre, ils prennent pied tout à côté de la flamme, et là ne
bougent plus, hypnotisés.
Un soir, la femelle était dans la salle à manger, sur
une table, en face de la fenêtre ouverte. Une lampe à
pétrole, munie d'un large réflecteur eo émail blanc, brû-
MOEURS DES INSECTES
lait appendue au plafond. Les arrivants s'arrêtèrent sur
le dôme de la cloche, très empressés auprès de la prison-
nière; d'autres, quelques salutations données en pas-
sant, allèrent à la lampe, tournoyèrent un peu, puis,
fascinés par la gloire lumineuse rayonnant du cône
d'opale, ils se campèrent, immobiles, sous le réflecteur.
Déjà les mains des enfants se levaient pour les saisir.
(( Laissez, dis-je, laissez. Soyons hospitaliers; ne trou-
blons pas les pèlerins venus au tabernacle de lumière. »
De toute la soirée, nul ne remua. Le lendemain, ils y
étaient encore. L'ivresse de la lumière leur avait fait
oublier l'ivresse des amours.
Avec de tels passionnés pour Téclat de la flamme,
l'expérimentation précise et prolongée est impraticable
du moment que l'observateur a besoin d'un luminaire.
Je renonce au Grand-Paon et à ses noces nocturnes. Il
me faut un papillon de mœurs différentes, habile comme
lui dans les prouesses du rendez-vous nuptial, mais opé-
rant de jour.
Avant de poursuivre avec un sujet remplissant ces
conditions, laissons un moment l'ordre chronologique
et disons quelques mots d'un dernier venu alors que
j'avais mis fin à mes recherches. Il s'agit du Petit-Paon
(Attacus pavonia minor. Lin.).
On m'avait apporté, venu je ne sais d'où, un superbe
cocon qu'enveloppait à distance une ample chemise de
soie blanche. De ce fourreau, à gros plis irréguliers,
aisément se dégageait une coque pareille de conforma-
tion à celle du Grand-Paon, mais de volume bien moin-
dre. L'extrémité antérieure, travaillée en nasse au moyen
de brins libres et convergents qui défendent l'accès de la
demeure tout en permettant la sortie sans effraction de
l'enceinte, m'indiquait un congénère du gros papillon
nocturne; la soierie portait la marque du filateur.
Et en effet, en fin mars, le jour des Rameaux, dans la
matinée, le cocon à nasse me donne une femelle du
Petit-Paon, aussitôt séquestrée sous cloche en toile mé-
Grands Paons :
Les pèlerins détournés de leur but par la clarté d'une lampe.
Ll GRAND-PAON 165
tallique dans mon cabinet. J'ouvre la fenêtre de la pièce
pour laisser l'événement se divulguer dans la campagne;
il faut que les visiteurs, s'il en vient, trouvent accès
libre. La captive s'agrippe au treillis et plus ne bouge
d'une semaine.
Elle est superbe, ma prisonnière, avec son velours
brun rayé de lignes ondulées. Fourrure blanche autour
de la nuque; tache carminée au bout des ailes supé-
rieures; quatre grands yeux où se groupent, en lunules
concentriques, le noir, le blanc, le rouge et l'ocre jaune.
C'est à peu près, avec coloration moins sombre, la pa-
rure du Grand-Paon. Trois ou quatre fois en ma vie j'ai
rencontré ce papillon, si remarquable de taille et de cos-
tume. Le cocon m'est connu d'hier. Le mâle, je ne l'ai
jamais vu. Je sais seulement, d'après les livres, qu'il
est moitié moindre que la femelle, de coloration plus
vive et plus fleurie, avec du jaune-orangé aux ailes infé-
rieures.
Viendra-t-il, l'élégant inconnu, l'empanaché que
j'ignore encore, tant il semble rare dans ma contrée? En
ses haies lointaines, aura-t-il avis de la nubile qui l'at-
tend sur la table de mon cabinet) J'ose y compter, et j'ai
raison. Le voici qui arrive, plus tôt même que je ne le
pensais.
Midi sonnant, comme nous nous mettions à table, petit
Paul, attardé par la préoccupation des événements pro-
bables, soudain accourt nous rejoindre, la joue allumée.
Entre ses doigts bat des ailes un joli papillon saisi à
l'instant même, tandis qu'il voletait en face de mon cabi-
act. Il me le montre, m'interroge du regard.
<( Holà! dis-je, c'est précisément le pèlerin que nous
attendons. Replions la serviette et allons voir ce qui se
passe. On dînera plus tard. »
Le dîner est oublié devant les merveilles qui se pas-
sent. Avec une inconcevable ponctualité, les empanachés
accourent aux magiques convocations de la captive.
D'un essor tortueux, ils arrivent un par un. Tous snir-
l66 MGEURS DBS INSECTES
viennent du nord. Ce détail a sa valeur. En effet, une
semaine vient de se passer avec sauvage retour de l'hi-
ver. La bise soufflait tempétueuse, mortelle à l'impru-
dente floraison de l'amandier. C'était une de ces féroces
tourmentes qui, d'habitude, servent ici de prélude au
printemps. Aujourd'hui, la température s'est brusque-
ment radoucie, mais le vent du nord souffle toujours.
Or, en cette première séance, tous les papillons accou-
rus à la prisonnière entrent dans l'enclos par le nord;
ils suivent le courant de l'air; pas un ne le remonte.
S'ils avaient pour boussole une olfaction analogue i la
nôtre, s'ils étaient guidés par des atomes odorants dis
sous dans l'air, c'est en sens inverse que devrait se faire
leur arrivée. Venus du midi, on pourrait les croire in~
formés par les effluves que le vent entraîne; venus du
nord, par ce temps de mistral, souverain balayeur de
l'atmosphère, comment supposer qu'ils ont perçu à grande
distance ce que nous appelons une odeur ? Ce reflux des
molécules odorifères, à contresens du torrent aérien,
me semble inadmissible.
Pendant une paire d'heures, par un soleil radieux,
les visiteurs vont et viennent devant la façade du cabi-
net. La plupart longtemps cherchent, explorent la mu-
raille, volent à fleur de terre. A voir leurs hésitations,
on les dirait embarrassés pour découvrir le point précis
où se trouve l'appât qui les attire. Accourus de fort loin
eans erreur, ils semblent imparfaitement orientés use
fois sur les lieux. Néanmoins tôt ou tard ils entrent
dans la pièce et saluent la captive sans bien insister. A
deux heures, tout est fini. Il est venu dix papillons.
Toute la semaine, chaque fois vers midi, à l'heure de
la plus vive illumination, des papillons arrivent, mais en
nombre décroissant. Le total se rapproche de la qua-
rantaine. Je juge inutile de répéter des épreuves qui
n'ajouteraient rien à ce que je sais déjà, et me borne à
constater deux faits- En premier lieu, le Petit-Paon est
ô'^urae, c'est-à-dire qu'il céldbre ses noces aux éblouit-
LE GRAND-PAON 167
santés clartés du milieu du jour. 11 lui faut le soleil en
plein rayonnement. Au Grand-Paon, dont il est si voisin
par sa forme d'adulte et son industrie de chenille, il iaut,
au contraire, les ténèbres des premières heures de la
nuit. Expliquera qui pourra cette étrange opposition de
mœurs.
En second lieu, un fort courant d'air, balayant en sens
inverse les particules aptes à renseigner l'odorat, n'em-
pêche pas les papillons d'arriver à l'opposé du flux odo-
riférc tel que le conçoit notre physique.
Pour continuer, c'est un papillon à noces diurnes qu'il
me faudrait; non le Petit-Paon, intervenu trop tard,
alars que je n'avais rien à lui demander, mais un autre,
n'importe lequel, pourvu qu'il soit habile découvreur* de
fêtes nuptiales. Ce papillon, l'aurai-je?
XV
LE MINIME A BANDE
Oui, je l'aurai ; je lai même déjà. Mine éveillée, non
iavée tous les jours, pieds nus, culoitc délabrée retenue
avec une ficelle, un garçonnet de sept ans, habitué de la
maison comme fournisseur de navets cl de tomates,
m'arrivc un matin avec son panier de légumes. Après
avoir reçu, comptés un à un dans le creux de la main,
les quelques sous attendus de sa mère comme prix de
l'hortolaille, il sort de sa poche un objet trouvé la veille
le long d'une haie, en ramassant de l'herbe pour les
lapins.
« Et ça, fait-il en me tendant l'affaire, et ça, le prenez-
vous? — Certes oui, je le prends. Tâche d'en trouver
d'autres, le plus que tu pourras, et je te promets, le di-
manche, de bonnes tournées sur les chevaux de bois.
En attendant, mon ami, voici deux sous pour toi. Crainte
de te tromper en rendant tes comptes, ne les mélange
pas avec ceux des navets ; mets-les à part. » Epanoui de
satisfaction devant telle richesse, mon petit mal peigné
promet de bien chercher, entrevoyant déjà une fortune.
Lui parti, j'examine la chose. Elle en vaut la pemc.
C'est un beau cocon, de forme obtuse, rappelant assez
bien le produit de nos magnaneries, de consistance ferme
et de coloration fauve. De brefs renseignements glanés
dans les livres m'affirment presque le Bombyx du chêne.
Si c'était cela, quelle aubaine 1 Je pourrais continuer
mon étude, compléter peut-être ce que m'a fait entrevoir
le Grand-Paon.
LE MÎNIMB A BANDB itij
Le Bombyx du chêne est, en effet, un papillon classi-
que; il n'est pas de traité d'entomologie qui ne parle de
ses exploits en temps de noces. Une mère, dit-on, vient
d'éclore en captivité, à l'intérieur d'un appartement
et même dans le secret d'une boîte. Elle est loin de la
campagne, dans le tumulte d'une grande ville. L'événe-
ment est néanmoins divulgué aux intéressés dans les
bois et les pelouses. Guidés par une boussole inconce-
vable, les mâles arrivent, accourus des champs loin-
tains ; ils vont au coffret, l'auscultent, virent et revirent.
Ces merveilles m'étaient connues par la lecture; mais
voir, de ses propres yeux voir, et du même coup expé-
rimenter un peu, c'est bien autre chose. Que me réserve
mon acquisition de deux sous? En sortira-t-il le fameux
Bombyx?
Appelons-le de son autre nom, le Minime à bande.
Cette originale dénomination de Minime est motivée par
le costume du mâle : robe monacale d'un roux modeste.
Mais ici la bure est délicieux velours, avec bande trans-
versale pâlie et petit point h tnc oculé sur les ailes anté-
rieures.
Le Minime à bande n'est pa? ici papillon trivial, de
capture probable si, en temps opportun, le désir nous
vient de sortir avec un filet. Autour du village, dans
l'enclos de ma solitude en particulier, il ne m'est pas
arrivé de le voir après une vingtaine d'années de séjour.
Je nesuis pas chasseur fervent, il est vrai ; l'insecte mort
des collections m'intéresse fort peu ; il me le faut vi-
vant, dans l'exercice de ses aptitudes. Mais, à défaut
du zèle du collectionneur, j'ai le regard attentif à tout
ce qui anime les champs. Un papillon si remarquable de
taille et de costume ne m'aurait certes pas échappé si je
l'avais rencontré.
Le petit chercheur que j'avais si bien alléché avec la
promesse de^ chevaux de bois, plus jamais ne fit seconde
trouvaille. Pendant trois ans, j'ai mis en réquisition amis
et voisins, les jeunes surtout, perspicaces gratteurs de
IJO MOEURS DBS INSECTES
broussailles; j'ai gratté moi-même beaucoup sous les
amas de feuilles mortes, j'ai inspecté les tas de pierrail-
les, j'ai visité les troncs caverneux. Peines inutiles : le
précieux cocon restait introuvable. C'est assez dire que
le Minime à bande est très rare autour de ma demeure.
Le moment venu, on verra l'importance de ce détail.
Comme je le soupçonnais, mon unique cocon apparte-
nait bien au célèbre papillon. Le 20 août, il en sort une
femelle, corpulente et ventrue, costumée comme le mâle,
mais à robe plus claire, tournant au nankin. Je l'établis
sous cloche ea toile métallique, au centre de mon cabi
net, sur la grande table de laboratoire, encombrée de
livres, bocaux, terrines, boîtes, éprouvettes et autres
engins. On connaît les lieux, les mêmes que pour le
Grand-Paon. Deux fenêtres, donnant sur le jardin, éclai-
rent la pièce. L'une est fermée, l'autre est maintenue
jour et nuit ouverte. C'est entre les deux, à la distance
de quatre à cinq métrés, que le papillon est établi, dans
la pénombre.
Le reste de la jouraée et le lendemain se passent sans
rien amener digne de mention. Appendue par les griffes
d'avant au treillis, du côté de la lumière, la prisonnière
est immobile, inerte. Nulle oscillation des ailes, nul fré-
missement des antennes. Ainsi faisait la femelle du
Grand-Paon.
La mère Bombyx se mûrit, raffermit ses tendres chairs.
Par un travail dont notre science n'a pas la moindre
idée, elle élabore un appât irrésistible qui lui amènera
des visiteurs des quatre coins du ciel. Que se passe-t-il
dans ce corps ventru, quelles transmutations s'y accom-
plissent pour révolutionner après les alentours? Connus,
les arcanes du papillon nous grandiraient d'un empan.
Le troisième jour, la mariée est prête. La fête éclate
en son plein. J'étais dans le jardin, désespérant déjà du
succès, tant les choses traînaient en longueur, lorsque,
vers les trois heures de l'après-midi, par un temps très
chaud et un soleil mdieux, j'aperçus une foule de papil-
LB MIMIMB A BaNDB I7I
loDS tourbillonnant dans l'embrasure de la fenêtre
ouverte.
Ce sont les amoureux qui viennent faire visite à la
belle. Les uns sortent de l'appartement, d'autres entrent,
d'autres stationnent sur le mur, s'y reposent comme
harassés d'un long parcours. J'en entrevois qui viennent
de loin, par-dessus les murailles, par-dessus les rideaux
de cyprès. Il en accourt de toutes les directions, mais
de plus en plus rares. J'ai manqué le début de la convo-
cation, et maintenant les invités sont à peu prés au
complet.
Allons là-haut. Cette fois, en plein jour, sans perdre
un détail, je revois le spectacle étourdissant auquel m'a
initié le gros papillon noc urne. Dans le cabinet vole une
nuée de mâles, que j'évalue du regard à une soixantaine,
autant qu'il est possible de se reconnaître dans cetfc
mobile confusion. Après quelques circuits autour de la
cloche, divers vont à la fenêtre ouverte, tout aussitôt
reviennent, recommencent leurs évolutions. Les plus
empressés se posent sur la cloche, se harcèlent de îa
patte, se bousculent, cherchent à se supplanter aux bons
endroits. De l'autre côté de la barrière, la captive, sa
grosse panse pendante contre le treillis, attend, impassi-
ble. Pas un signe d'émoi de sa part devant la turbulente
cohue.
Sortant ou rentrant, assidus à la cloche ou voletant
dans la salle, ils ont pendant plus de trois heures conti-
nué leur sarabande effrénée. Mais le soleil baisse, la
température fraîchit un peu. Se refroidit aussi Tardeur
des papillons. Beaucoup sortent, ne rentrent plus. D'au-
tres prennent position pour la séance de demain; ils se
fixent sur les croisillons de la fenêtre fermée, ainsi que
le faisaient les Grands-Paons. La fête est finie pour
aujourd'hui. Elle reprendra certainement demain, car
elle est encore sans résultat à cause du grillage.
A'Uasnon, hélas! à ma grande confusion, elle ne repren-
dra pas, et par ma faute. Sur le tard, une Mante reii-
173 MCEURS DBS INSBCTBS
gicuse m'est apportée, méritant attention à cause de sa
petite taille exceptionnelle. Préoccupé des événements
de l'après-midi, distrait, j'entrepose à la hâte l'insecte
carnassier sous la cloche de mon Bombyx. L'idée ne me
vient pas un instant que cette cohabitation puisse tour-
nera mal. La Mante est si fluette, et l'autre si corpulente!
Donc aucune appréhension de ma part.
Ah! que je connaissais mal la furie de carnage de la
béte à grappins! Le lendemain, amère surprise, je trouve
la petite Mante dévorant l'énorme papillon. La tête et
le devant de la poitrine ont déjà disparu. Horrible bête!
quel mauvais moment tu m'as valu! Adieu mes recher-
ches, caressées en imagination toute la nuit; de trois ans,
faute de sujet, je ne pourrai les reprendre.
Que la mauvaise fortune ne nous fasse pas oublier I
cependant le peu que nous venons d'apprendre. Pour
une seule séance, soixante mâFcs environ sont venus.
Considérons la rareté du xMinimc, remettons-nous en
mémaire mes recherches personnelles et celles de mes
auxiliaires prolongées inutilement des années entières, et
ce nombre nous causera stupéfaction. L'introuvable est
devenu subitement multitude avec l'appât d'une femelle.
Or d'où accouraient-ils> De tous côtés et de fort loin
â n'en pas douter. Depuis si longtemps que je l'exploite,
mon voisinage m'est familier buisson par buisson, tas
de pierres par tas de pierres, et je peux affirmer que le
Bombyx du chêne ne s'y trouve pas. Pour assembler l'es-
saim de mon cabinet, il a fallu, dc-çà, de-là, le concours
de toute la banlieue, dans un rayon que je n'ose détcr-
mmer.
Trois années se passent, et la chance tenacement sol-
licitée me vaut enfin deux cocons du Minime. L'un et
l'autre, à quelques jours d'intervalle, vers le milieu du
mois d'août, me donnent une femelle, chance qui me
permettra de varier et de répéter les épreuves.
Je renouvelle rapidement les expérimentations où le
Grand-Paon m'a déjà fourni réponse très affirmative Le
LB MINIME A BANDB I73
pèlerin de jour n'est pas moins habile que le pèlerin de
nuit. Il déjoue toutes mes malices. Infailliblement il
accourt à la prisonnière, sous cloche en treillis métalli-
que, quel que soit le point de l'habitation où l'appareil
est installé; il sait la découvrir dans la cachette d'un
placard; il la devine dans le secret d'une boîte quelcon-
que, pourvu que 1a fermeture ne soit pas rigoureuse, il
cesse de venir, dépourvu d'informations, si le coffret se
trouve hermétiquement clos. Jusque-là rien autre que la
répétition des prouesses du Grand-Paon.
Une boîte bien fermée, dont le contenu aérien n'a pas
de communication avec l'atmosphère extérieure, laisre
le Minime dans la complète ignorance de la recluse. Pas
un n'arrive, même si la boîte est exposée en pleine évi-
dence sur la fenêtre. Ainsi revient, plus pressante, l'idée
d'effluves odorants, non transmissibles à travers une
paroi de métal, de bois, de carton, de verre, n'importe.
Interrogé sur ce point, le gros papillon nocturne n'a
pas été trompé par la naphtaline qui devait, à mon avis,
masquer, de sa puissante odeur, des émanations extra-
subtiles, insensibles pour toute olfaction humaine.
L'épreuve est reprise avec le Minime. J'y prodigue cette
fois tout le luxe d'essence et de puanteurs que peuvent
me permettre mes ressources en drogueries.
Une dizaine de soucoupes sont disposées, partie à
l'intérieur de la cloche en toile métallique, prison de la
femelle, partie tout autour, en cercle continu. Les unes
contiennent de la naphtaline, d'autres de l'essence de
lavande aspic, d'autres du pétrole, d'autres finalem.ent
des sulfures alcalins à fumet d'œufs pourris. A moins
d'asphyxier la prisonnière, je ne peux faire davantage.
Ces dispositifs sont pris dans la matinée, afin que l'ap-
partement soit à fond saturé quand viendra l'heure des
convocations.
L'après-midi, le cabinet est devenu odieuse officine
où dominent le pénétrant arôme de l'aspic et l'infection
sulfhydrique. N'oublions pas que dans cette pièce il se
fum.e, et abondamment. L'usine à gaz, la tabagie, la
1^4 MŒURS DBS INSECTES
parfumerie, la pétrolerie, la chimie puante, concertant
leurs odeurs, parviendront-elles à dérouter le Minime?
Nullement. Sur les trois heures, les papillons arrivent
nombreux comme d'habitude. Ils vont à la cloche, que
j'ai eu soin de recouvrir d'un linge épais pour augmenter
la difficulté. Ne voyant rien une fois entrés, plongés dans
une atmosphère étrange où tout fumet subtil devrait être
annihilé, ils volent à l'enfermée et cherchent à la rejoindre
en se glissant sous les plis du linge. Mes artifices n'ont
aucun lésultat.
Après cet échec, si net dans ses conséquences et répé-
tant ce quem'avaient appris le Grand-Paon et la naphta-
line, je devais, en bonne logique, renoncer aux eflluves
odorants comme guide des papillons conviés aux fêtes
nuptiales. Si je ne l'ai pas fait, j'en suis redevable à une
observation fortuite. L'imprévu, le hasard, nous vaut
parfois de ces surprises qui nous lancent dans la voie du
vrai, inutilement recherchée jusqu'alors.
Une après-midi, m'informant si la vue a quelque rôle
dans les recherches, une fois les papillons entrés dans
l'appartement, je loge la femelle dans une cloche en
verre et lui donne pour appui un menu rameau de chêne
à feuilles desséchées. L'appareil est disposé sur une
table, en face de la fenêtre ouverte. En entrant, lesaccou-
rus ne peuvent manquer de voir la prisonnière, placée
qu'elle est sur leur passage. La terrine avec couche de
sable, où la femelle a passé la nuit précédente et la ma-
tinée sous le couvert d'une cloche en toile métallique,
m'embarrasse. Je la dépose, sans préméditation aucune,
à l'autre bout de la sajle, sur le parquet, en un coin où
ne pénètre qu'un demi-)our. Une dizaine de pas la sépa-
rent de la fenêtre.
Ce qui advient de ces préparatifs me bouleverse les
idées. Des arrivants, nul ne s'arrête à la cloche de verre,
où la femelle est en évidence, dans le plein jour. Ils
passent indifférents. Pas un coup d'œil, pas une intor*
mation. Ils volent tous là-bas, à l'autre bout de la pièce.
LB MINIME A BANDB I75
dans le recoin obscur où j'ai entreposé la terrine et la
cloche.
Ils prennent pied sur le dôme en trei'.lis, longtemps
l'explorent, battant des ailes et se gourmant'un peu
Toute l'après-midi, jusqu'au déclin du soleil, c'est, au-
tour du dôme désert, la sarabande que susciterait la
réelle présence de la femelle. Enfin ils partent, non tous.
Il y a des obstinés qui ne veulent s'en aller, cloués là par
une attraction magique.
Etrange résultat vraiment : mes papillons accourent
où il n'y a rien, y stationnent, non dissuadés par le^ avis
répétés de la vue; ils passent sans le moindre arrêt à
côté de la cloche en verre où la femelle ne peut manquer
d'être aperçueparrunoul'autre desallants et desvenants.
Affolés par un leurre, ils n'accordent attention au réel.
De quoi sont-ils dupes? Toute la nuit précédente et
toute la matinée, la femelle a séjourné sous la cloche en
toile métallique, tantôt appendue au treillis, tantôt repo-
sant sur le sable de la terrine- Ce qu'elle a touché, sur-
tout de son gros ventre apparemment, s'est imprégné, à
la suite d'un long contact, de certaines émanations. Voilà
son appât, son philtre amoureux; voilà ce qui révolu-
tionne le monde des Minimes. Le sable quelque temps lo
garde et en diffuse les effluves à la ronde.
C'est donc l'odorat qui guide les papillons, les avertit à
distance. Subjugués par l'olfaction, ils ne tiennent compte
des renseignements de la vue; ils passe u outre devant
la prison de verre où la belle est maintenant captive; lU
vont au treillis, au sable, où se sont épanchées les buret-
tes magiques; ils accourent au désert où plus rien ne
reste de la magicienne que le témoignage odorant de son
séjour.
L'irrésistible philtre demande un certain temps pour
être élaboré. Je me le représente comme une exhalaison
qui petit à petit se dégage et sature les objets en contact
avec l'immobile ventrue. Si la cloche de verre repose ec
plein sur la table, ou mieux sur un carreau de vUre, la
176 MOEURS DES INSECTES
communication entre l'intérieur et l'extérieur est insuffi-
sante; et les mâles, ne percevant rien par l'odorat, n'ar-
rivent pas, si longtemps que se prolonge l'épreuve.
Actuellement, je ne peux invoquer ce défaut de trans-
missibilité à travers un écran, car si j'établis une large
communication, si je soutiens la cloche à distance du
support au moyen de trois cales, les papillons n'arrivent
pas tout d'abord, quoique nombreux dans l'appartement.
Mais attendons une demi-heure, plus ou moins : l'alam-
bic aux essences féminines travaille, et l'affluence des
visiteurs se fait comme à l'ordinaire.
En possession de ces données, éclaircie inattendue, il |
m'est loisible de varier les épreuves, toutes concluantes!
dans le même sens. Le matin, j'établis la femelle sous
une cloche en treillis métallique- Son reposoir est un
petit rameau de chêne pareil au précédent. Là, immo-
bile, comme morte, elle stationne de longues heures,
ensevelie dans le paquetde feuillage qui doit s'imprégner
de ses émanations. Quand s'approche le moment des
visites, je retire le rameau, saturé à point, et le dépose
sur une chaise, non loin de la fenêtre ouverte. D'autre
part, je laisse la femelle sous sa cloche, bien en évidence
sur la table, au milieu de l'appartement.
Les papillons arrivent, d'abord un, puis deux, trois,
bientôt cinq et six. Ils entrent, sortent, rentrent, mon-
tent, descendent, vont et viennent, toujours au voisi-
nage de la fenêtre non loin de laquelle est la chaise avec
son rameau de chêne. Aucun ne se dirige vers la grande
table où, quelques pas plus avant dans la pièce, la fe-
melle les attend sous le dôme en treillis. Ils hésitent,
cela se voit clairement ; ils cherchent.
Enfin ils trouvent. Et que trouvent-ils? Juste le ra-
meau qui, la matinée, a servi de lit à la matrone pansue.
Les ailes en rapide agitation, ils prennent pied sur le
feuillage; ils l'explorent dessus et dessous, le sondent,
le soulèvent, le déplacent, tant qu'à la fin le léger fagot
tombe sur le parquet. Les sondages entre les feuilles
LB MINfMS A BaNjH 177
ne continuent pas moins. Sous le choc des ailes et les
coups de griffettes, maintenant Je paquet court à terre,
F* mbiable au chiffon de papier qu'un jeune chat fouette
de la patte.
Tandis que le ramuscule s'éloigne avec sa bande
d'investigateurs, deux nouveaux arrivants surviennent.
Sur leur passage est la chaise, quelque temps support
de la brindille feuillée. Ils s'y arrêtent et ardemment
cherchent au point même que tantôt recouvrait le ra-
meau. Cependant, pour les uns et pour les autres, l'ob-
jet réel de leurs désirs est là, tout près, sous un treillis
que j'ai négligé de voiler. Nul n'y prend garde Sur le
parquet, on continue de bousculer la couchette où la
femelle gisait le matin; sur la chaise, on continue d'aus-
culter le point où cette literie était d'abord entreposée.
Le soleil baisse, l'heure de la retraite vient. D'ailleurs
les effluves passionnels s'affaiblissent, se dissipent. Sans
plus, les visiteurs s en vont. A demain
Les épreuves suivantes m'apprennent que toute ma-
tière, n'importe laquelle, peut remplacer le rameau
feuille, mon inspirateur accidentel. Quelque temps à
l'avance, je pose la femelle sur une couchette, tantôt
de drap ou de flanelle, tantôt d'ouate ou de papier. Je
lui impose même la dureté d'un lit de camp en bois, en
verre, en marbre, en métal. Tous ces objets, après un
contact de quelque durée, ont sur les mâles la même
puissance attractive que la mère Minime elle-même. Us
conservent cette propriété, les uns plus, les autres moins,
suivant leur nature. Les meilleurs sont l'ouate, la fla-
nelle, la poussière, le sable, enfin les objets poreux. Les
métaux, le marbre, le verre, au contraire, perdent vile
leur efficacité. Enfin, toute chose sur laquelle la femelU
a stationné communique ailleurs par contact ses vertus
attractives. C'est ainsi que les papillons accouraient à la
paiile de la chaise après la chute du rameau de chêne.
Servons nous de l'un des meilleurs lits, de la flanelle
par exemple, et nous verrons curieuse chose. Au fond
12
178 MCEURS DES INSECTES
d'une longue eprouvette ou bien d'un bocal à étroit
goulot, juste suffisant pour le passage du papillon, je
mets un morceau de flanelle, reposoir de la mère toute
la matinée. Les visiteurs entrent dans les ustensiles, s'y
débattent, ne savent plus sortir. Je leur ai crée une sou-
ricière où je pourrais les décimer. Délivrons les malheu-
reux et retirons le morceau d étoffe, que nous enferme-
rons dans le secret absolu d'une boîte bien close. Les
étourdis reviennent à l'éprouvette, replongent dans le
traquenard. Ils sont attirés par les effluves que la fla-
nelle imprégnée a communiqués au verre.
La conviction est faite. Pour convier aux noces les
papillons des alentours, les avertir à distance et les
diriger, la nubile émet une senteur d'extrême subtilité,
insaisissable par notre olfaction. Les narines sur la mère
Minime, nul de mon entourage ne perçoit la moindre
odeur, même les plus jeunes, à sensibilité non encore
émoussée.
De cette quintessence aisément s'imprègne tout objet
où quelque temps la femelle repose, et cet objet devient
dès lors, à lui seul, tant que ses effluves ne sont dissi-
pés, un centre d'attraction aussi actif que la mère elle-
même.
Rien de visible ne dénonce l'appât. Sur le papier, cou-
chette récente autour de laquelle s'empressent les visi-
teurs, nulle trace appréciable, nulle mouillure; la sur-
face est nette tout aussi bien qu'avant l'imprégnation.
Le produit est d'élaboration lente et doit s'&ccumuler
un peu avant qu'il se révèle dans sa pleine puissance.
Enlevée de son reposoir et placée ailleurs, la femelle
perd momentanément ses attraits et devient indifférente;
c'est au reposoir, saturé par un long contact, que les
arrivants se portent. Mais les batteries se remontent, et
l'abandonnée reprend son pouvoir.
L'apparition du flux avertisseur est plus ou moins
tardive suivant l'espèce. La récente éclose a besoin de
se mûrir quelque temps et de disposer ses alambics. Née
LB MINIME A BANDE I79
dans la matinée, la femelle du Grand-Paon a des visi-
teurs parfois le soir même, plus souvent le lendemain,
après une quarantaine d'heures de préparatifs. Celle du
Minime diffère davantage les convocations ; ses bans de
mariage ne sont publiés qu'après deux ou trois jours
d'attente.
Revenons un moment sur le rôle problématique des
antennes. Le mâle Minime en a de somptueuses, pareil-
les à celles du Grand-Paon, son émule en expéditions
matrimoniales. Convient-il de voir boussole directrice
dans la pile de leurs feuillets } — Je recommence, sans
trop y insister, mes amputations d'autrefois. Aucun des
opérés ne revient. Gardons-nous de conclure. Le Grand-
Paon nous a dit à quels motifs, autrement sérieux que
des cornes tronquées, se rapporte le défaut de retour.
D'ailleurs un second Minime, le Bombyx du trèfle,
très voisin du premier et comme lui superbement erppa-
naché, nous soumet question très embarrassante. Il est
fréquent autour de ma demeure ; jusque dans mon
enclos, je trouve son cocon, si facile à confondre avec
celui du Bombyx du chêne. Je suis tout d'abord dupe
de la ressemblance. De six cocons, d'où j'attendais la
Minime à bande, il m'éclôt sur la fin d'août six femel-
les de l'autre espèce. Eh bien, autour de ces six mères,
nées chez moi, jamais un mâle n'apparaît, bien que les
empanachés soient présents, à n'en pas douter, dans les
environs.
Si les antennes amples et plumeuses sont vraiment
des appareils d'information à distance, pourquoi mes
voisins somptueusement encornés ne sont-ils pas pré-
venus de ce qui se passe dans mon cabinet ? Pourquoi
leurs beaux panaches le laissent-ils froids à des évé-
nements qui feraient accourir en foule l'autre Minime ?
Encore une fois, l'organe ne détermine pas l'aptitude
Tel est doué et tel autre ne l'est pas, malgré la parité
organique.
XVI
LE BOLBOCÈRE
En physique, il n'est bruit aujourd'hui que des rayons
de Rœntgen, qui traversent les corps opaques et nous
photographient l'invisible. Belle trouvaille, mais combien
humble en face des étonnements que l'avenir nous ré-
serve lorsque, mieux instruits du pourquoi des choses et
suppléant par notre art à la faiblesse de nos sens, nous
pourrons rivaliser tant soit peu avec l'acuité sensorielle
de la bête.
Qu'elle est enviable, en bien des cas, cette supério- 1
rite de l'animal! Elle nous dit la pénurie de nos rensei-
gnements; elle nous affirme très médiocre notre outil-
lage impressionnable; elle nous certifie des sensations
étrangères à notre nature; elle proclame des réalités qui
nous stupéfient, tant elles sont en dehors de nos attributs.
Une misérable chenille, la Processionnaire du pm, se
fend le dos en soupiraux météorologiques qui hument
le temps à venir, pressentent la bourrasque; l'oiseau de
rapine, presbyte inconcevable, voit du haut des nues le
mulot tapi à terre; les chauves-souris aveuglées guident
sans heurt leur essor à travers l'inextricable labyrinthe
de fils que leur tendait Spallanzani; dépaysé à des cent
lieues de distance, le pigeon voyageur regagne infailli-
blement son colombier à travers des immensités qu'il
n'a jamais parcourues; dans les limites de son modeste
coup d'aile, une abeille, le Chalicodome, franchit égale-
ment l'inconnu, accomplit long trajet et revient à boa
amas de cellules
♦
LE BOLBOCf:T?E l8l
Qui n'a pas vu le chien cherchant la truffe ignore une
des plus belles prouesses du sens olfactif. Absorbé dans
ses fonctions, l'animal va, le nez au vent, le pas modéré.
Il s'arrête, interroge le sol d'un coup de narines, et, sans
insister, gratte un peu de la patte. (( Ça y est, maître,
semble-t-il dire du regard; ça y est. Foi de chien, la
truffe est là. »
Et il dit vrai. Le maître fouille au point indiqué. Si la
houlette s'égare, le chien la fait remettre dans la bonne
direction en reniflant un peu au fond du trou. N'ayez
crainte des pierrailles, des racines rencontrées : en dépit
des écrans et de la profondeur, le tubercule viendra. Nez
de chien ne peut mentir.
Subtilité d'odorat, dit-on. Je veux bien, si l'on entend
par là que les fosses nasales de l'animal sont l'organe
percepteur; mais la chose perçue est-elle toujours une
simple odeur dans la vulgaire acception du terme, un
effluve comme l'entend notre propre impressionnabilité?
J'aurais quelques raisons d'en douter. Racontons la
chose.
A diverses reprises, j'ai eu la bonne fortune d'accom-
pagner un chien des mieux experts en son métier. Cer-
tes il ne payait pas de mine, l'artiste que je désirais tant
voir travailler : chien quelconque, placide et réfléchi,
disgracieux, mal peigné, non admissible aux intimités
du coin du feu. Talent et misère fréquemment vont de
pair.
Son maître, célèbre rabassier^ du village, convaincu
que mon dessein n'était pas de lui dérober ses secrets et
de lui faire un jour concurrence, m'admit en sa compa-
gnie, gracieuseté non prodiguée. Du moment que je
n'étais pas un apprenti, mais un simple curieux qui des-
sinait et mettait par écrit les choses végétales souter-
raines, au lieu d'apporter à la ville mon sachet de trou-
I. Rabasso est le nom provençal de la truffe. D'où le terme de
rabassier pour désigner un chercheur de truffes.
l82 MCEURS DBS INSECTES
vailles, gloire de la dinde aux fêtes de la Noôl, l'excell eat
homme se prêta de son mieux à mes vues.
II fut convenu entre nous que le chien agirait à sa
guise, avec la récompense obligatoire après chaque dé
couverte, n'importe laquelle, un croûton de pain gros
comme l'ongle. En tout point gratté de la patte il serait
fouillé et l'objet indiqué serait extrait sans préoccupation
de sa valeur marchande. Dans aucun cas, l'expérience
du maître ne devait intervenir pour détourner la bête
d'un point où la pratique des choses n'indiquerait rien
je commercial, car aux morceaux de choix, accueillis,
bien entendu, quand ils se présentaient, mon relevé bo-
tanique préférait les misérables productions non admises
au marché.
Ainsi conduite, l'herborisation souterraine fut très
fructueuse- De son nez perspicace, le chien me fit indif-
féremment récolter le gros et le menu, le frais et le
pourri, l'inodore et l'odorant, le parfumé et l'infect.
J'étais émerveillé de ma collection, comprenant la ma-
jeure partie des champignons hypogés de mon voisi-
nage.
Quelle variété de structure et surtout de fumet, qua-
lité primordiale en cette question de flair! Il y en a sans
rien autre d'appréciable qu'un vague relent fungique,
qui partout se retrouve, plus ou moins net. II y en a qui
sentent la rave, le chou pourri; il y en a de fétides, capa-
bles d'apuantir l'habitation du collectionneur. Seule la
vraie truffa possède l'arôme cher aux gourmets.
Si l'odear comme nous l'entendons est son unique
guide, comment fait le chien pour se reconnaître au mi-
lieu de ces disparates? Est-il averti du contenu du sol
par une ^^manation générale, l'efïluve fungique, com-
mune aux diverses espèces? Alors surgit question bien
embarrassante.
'''étais attentif aux champignons ordinaires, dont
beaucoup, encore invisibles, annonçaient leur prochaine
sortie en crevassant le sol. Or en ces points, où mon
LE BOLBOCftRE 183
regard devinait le cryptogame refoulant la terre sous la
poussée de son chapeau, en ces points où la vulgaire
odeur fungiquc était certainement très prononcée, je n'ai
jamais vu le chien faire station. Il passait dédaigneux,
sans reniflement, sans coup de patte. La chose cependant
était sous terre, pareille de fumet à ce qu'il nous indi-
quait parfois.
Je revins de l'école du chien avec la conviction que le
nez dénonciateur de la truffe a pour guide mieux que
l'odeur telle que nous la concevons d'après nos aptitudes
olfactives. Il doit percevoir en plus des effluves d'un
autre ordre, pleins de mystères pour nous, non outillés
en conséquence. La lumière a ses rayons obscurs, sans
effet sur notre rétine, mais non apparemment sur toutes.
Pourquoi le domaine de l'odorat n'aurait-il pas ses éma-
nations clandestines, inconnues de notre sensibilité e^
perceptibles avec une olfaction différente.
Si le flair du chien nous laisse perplexes en ce sens
qu'il nous est impossible de dire au juste, de soupçonner
même ce qu'il perçoit, du moins il nous affirme claire-
ment quelle erreur serait la nôtre si nous rapportions
tout à la mesure humaine. Le monde des sensations est
bien plus vaste que ne le disent les bornes de notre im-
pressionnabilité. Faute d'organes assez subtils, que de
faits nous échappent dans le jeu des forces naturelles!
L'inconnu, champ inépuisable où s'exercera l'avenir,
nous réserve des moissons auprès desquelles l'actuel
connu est mesquine récolte. Sous la faucille de la science
tomberont un jour des gerbes dont le grain paraîtrait
aujourd'hui paradoxe insensé. Rêveries scientifiques?
— Non pas, s'il vous plaît, mais réalités indiscutables,
positives, affirmées par la bête, bien mieux avantagée
que nous sous certains rapports.
Malgré sa longue pratique du métier, malgré l'arôme
du tubercule qu'il cherche, le rabassier ne peut deviner
la truffe, qui mûrit l'hiver sous terre, à un pan ou deux
de profondeur; il lui faut le concours du chien ou du
184 MCEURS DES INSECTES
porc, dont l'odorat scrute les secrets du sol. Eh bien, ces
secrets, divers insectes les connaissent, mieux encore
que nos deux auxiliaires. Pour découvrir la tubéracée
dont se nourrit leur famille de larves, ils possèdent un
flair d'exceptionnelle perfection.
De truffes extraites de terre gâtées, peuplées de ver-
mine et mises en cet état dans un bocal avec couche de
sable frais, j'ai obtenu autrefois d'abord un petit coléo-
ptère roux (Anisotoma cinnamomea, Panz.), puis divers
diptères, parmi lesquels un Sapromyze qui, par son mol
essor, sa débile tournure, rappelle le Scatophaga scyha-
laria^ la mouche à velours fauve, hôte paisible de l'ex-
crément humain dans l'arrière-saison.
Celle-ci trouve sa truffe à la surface du sol, au pied
d'un mur ou d'une haie, refuge habituel dans la campa- «
gne; mais l'autre, comment sait-elle en quel point, sous m
terre, est la sienne, ou plutôt celle de ses vers? Pénétrer
là-dedans, se mettre en recherche dans les profondeurs,
lui est interdit. Ses frêles pattes, que fausserait un grain
de sable à remuer; ses ailes d'envergure encombrante
dans un défilé; son costume hérissé de soies, contraires
à la douce glissade, tout enfin s'y oppose. La Sapromyze
doit déposer ses œufs à la surface même du sol, mais au
lieu précis qui recouvre la truffe, car les vermisseaux
périraient s'ils devaient errer à l'aventure jusqu'à la ren-
contre de leur provende, toujours très clairsemée.
La mouche rabassière est donc informée par l'olfaction
des points favorables à ses desseins maternels; elle a le
flair du chien chercheur de truffes, et mieux encore sans
doute, car elle sait de nature, n'ayant rien appris, et son
rival n'a reçu qu'une éducation artificielle.
Suivre la Sapromyze en campagne ne manquerait pas
d'intérêt. Tel projet me paraît peu réalisable. L'insecte
est rare, prestement s'envole, se dérobe à la vue. L'ob-
server de près, le suivre en ses recherches, demanderait
grande perte de temps et une assiduité dont je ne me
sens pas capable. Un autre découvreur de champignons
LE BOLBOCÉRE 185
hypogés nous dédommagera de ce quele diptère trds diffi-
cilement nous montrerait.
C'est un gentil scarabée noir, à ventre pâle et velouté,
tout rond, gros comme un fort noyau de cerise. La no-
menclature officielle le nomme Bolboceras Gallicus, iMuls.
Par la friction du bout du ventre contre le bord des ély-
tres, il fait entendre un doux pépiement pareil à celui
des oisillons lorsque la mère arrive au nid avec la bec-
quée. Le mâle a sur la tête une gracieuse corne, imitée,
en petit, de celle du Copris espagnol.
Dupé par cette armure, j'ai d'abord pris l'insecte
pour un membre de la corporatioo des bousiers, et je
l'ai élevé comme tel en volière. Je lui ai servi les frian-
dises stercorales les mieu.x appréciées de ses prétendus
confrères. Jamais, au grand jamais, il n'a voulu y tou-
cher. Fi donc! de la bouse, à lui ! Et pour qui le prend-
on! C'est bien autre chose que demande le gourmet!
Il lui faut, non précisément la truffe de nos festins,
mais son équivalent.
Ce trait de mœurs ne m'a pas été connu sans patien-
tes investigations- A la base méridionale des collines sé-
rignanaises, non loin du village, est un bosquet de pins
maritimes alternant avec des rangées de cyprès. Là,
vers la Toussaint, après les pluies automnales, abon-
dent les champignons amis des conifères, en particu-
lier le Lactaire délicieux, qui verdit aux points froissés
et pleure du sang quand on le rompt. Dans les journées
clémentes de Tarrière-saison, c'est la promenade favo-
rite de la maisonnée, assez éloignée pour exercer les
jeunes jambes, assez proche pour ne pas les excéder.
On y trouve de tout : vieux nids de pie, en fagots de
buissons; geais qui se chamaillent, après avoir gonflé
le jabot de glands sur les chênes du voisinage ; lapins
qui tout à coup, la petite queue blanche retroussée, dé-
talent d'une touffe de romarins; géotrtipes qui thésau-
risent pour Ihiver et amoncellent leurs déblais sur le
seuil du logis. Et puis le beau sable, doux à la main,
l86 MCEURS DES îNSECTEc
favorable au forage de tunnels, à la construction dci
baraquements que l'on tapisse de mousse et que l'oi
surmonte d'un bout de roseau en guise de cheminée ;
les délicieux goûters d'une pomme au son des harpes
éoliennes qui doucement sibilent entre les aiguilles des
pins!
Oui, pour les enfants, c'est un vrai paradis, où l'on se
rend en récompense de la leçon bien sue. Les grands y
trouvent aussi leur part de satisfaction. En ce qui me
concerne, j'y surveille depuis de longues années deux
insectes sans parvenir à connaître leurs intimes secrets
de famille. L'un d'eux est le Minotaure Typhée, dont
le mâle porte sur le corselet trois épieux dirigés en
pvant. Les anciens auteurs l'appelaient le Phalangiste,
à cause de son armure, comparable aux trois rangées
de lances de la phalange macédonienne.
C'est un robuste, insoucieux de l'hiver. Toute la mau-
vaise saison, pour peu que le temps s'adoucisse, il sort
discrètement de chez lui, à la tombée de la nuit, et
cueille, dans l'étroit voisinage de son terrier, quelques
crottins de mouton, olives de vieille date qu'a dessé-
chées le soleil de l'été. Il les empile en chapelet au fond
de son garde-manger, ferme la porte et consomme. Les
victuailles émiettées, taries de leurs avares sucs, il re-
monte à la surface et renouvelle ses provisions. Ainsi
se passe l'hiver, exempt de chômage, à moins que le
temps ne soit trop dur.
Le second de mes surveillés au bois de pins est le
Bolbocère. Son terrier, disséminé de-çà, de-là, pêle-
mêle avec celui du Minotaure, est aisé à reconnaître
Celui du Phalangiste est surmonté d'une volumineux
taupinée dont les matériaux sont montés en cylindre ce
la longueur du doigt. Chacun de ces boudins est ui e
charge de déblais refoulés au dehors par le mineur,
poussant de l'échiné en dessous. L'orifice est en outre
fermé toutes les fois que l'insecte est chez lui, appro-
fondissant le puits ou jouissant en paix de son avoir.
LE BOLBOCÈRB 187
i c gîte du Bolbocdre est ouvert et simplement en-
iOuréd'un bourrelet de sable. Sa profondeur est médio-
cre un pan ou gudre plus. Il descend d'aplomb dans un
sol très meuble. Aussi est-il aisé d'en faire l'inspection
si l'on a soin de pratiquer d'abord en avant une tran-
chée qui permet après d'abattre la paroi verticale tran-
che par tranche avec la lame d'un couteau. Le terrier
apparaît alors dans toute son étendue, de l'embouchure
au fond, sous forme d'un demi-canal.
Souvent la demeure violée ne renferme rien. L'in-
secte eu est parti de nuit, ayant terminé là ses affai-
res. 11 est allé s'établir ailleurs. C'est un nomade, un
noctambule, qui, sans regret, quitte son domicile et à
peu de frais en acquiert un second. Souvent aussi, au
fond du puits, se rencontre l'insecte, tantôt un mâle,
tantôt une femelle, et toujours isolé. Les deux sexes,
également zélés au forage des terriers, travaillent à
part, ne collaborent pas. Ce n'est pas ici, en effet, logis
familial, nourricerie de jeunes; c'est manoir tempo-
raire, creuse de chacun peur son propre bien-être.
Parfois rien autre ne s'y trouve que le puisatier, sur-
pris dans son travail d'excavation; parfois enfin — et
le caj» n'est pas rare — l'ermite de la crypte enlace de
ses pattes un petit champignon hypogé, entier ou en-
tamé. Convulsivement il le serre, ne veut s'en séparer.
C'est son butin, son avoir, sa fortune. Des miettes
éparpillées dénotent que nous l'avons surpris festoyant.
Enlevons-lui sa pièce. Nous reconnaîtrons une sorte
de bourse irrégulière, anfractueuse, close de partout,
variant de la grosseur d'un pois à celle d'une cerise.
L'extérieur en est roussâtre, chagriné de fines verrues;
l'intérieur en est lisse et blanc Les spores, ovoïdes
et diaphanes, sont contenues, en rangées de huit, dans
de longs sachets. A ces caractères se reconnaît une
production cryptogamique souterraine, voisine des truf-
fes et dénommée par les botanistes Hydnocystis arena-
rta, Tul.
l88 MOEURS DES INSECTES
Le jour se fait sur les mœurs du Bolbocdre et sur*
la cause de ses terriers si fréquemment renouvelés.
Dans le calme du crépuscule, le trotte-menu se met
en campagne, pépie doucement, s'encourage de sa
chanson. Il explore le sol, l'interroge sur son contenu, j
exactement comme le chien à la recherche de la truffe.
L'olfaction l'avertit que le morceau désiré est là-
dessous, recouvert de quelques pouces de sable. Certain
du point précis où gît la chose, il creuse tout droit, d'a-
plomb, et l'atteint infailliblement. Tant que les vivres
durent, il ne sort plus. Béatement il consomme au
fond du puits, insoucieux de l'orifice ouvert ou à peine
obstrué.
Lorsque plus rien ne reste, il déménage, en quête
d*une autre miche, qui sera l'occasion d'un nouveau
terrier abandonné à son tour. Autant de champignors
consommés, autant de demeures, simples stations à
repas, buffet du pèlerin. Ainsi se passent, en liesse de
table, d'un domicile à l'autre, l'automne et le prin-
temps, saisons de l'Hydnocyste.
Pour étudier de prés, chez moi, l'insecte rabassier^
il me faudrait petite provision de son mets favori. Le
chercher moi-même, en fouillant au hasard, serait peine
perdue; le petit cryptogame n'est pas si fréquent que jf
puisse me flatter de le rencontrer sous ma houlette si
je n'ai pas un guide. Le chercheur de truffes a besoin
de son chien ; mon indicateur sera le Bolbocére. Me
voilà rabassier d'un nouveau genre. Je livre mon secret,
quitte à faire sourire mon initiateur aux herborisations
souterraines, si jamais il apprend ma singulière con-
currence.
C'est en des points restreints, assez souvent par grou-
pes, que viennent les champignons hypogés. Or, l'insecte
a passé là ; deson flair subtil, il a reconnu l'emplacement
bon, car les terriers y sont nombreux. Donc, fouillons
au voisinage des trous. L'indication est exacte. En quel-
ques heures, grâce aux pistes des Bolbocères, je suis pos-
LE BOLBOCÊRB 189
sesseur d'une poignée d'Hydnocystes. C'est la première
fois que je récolte ce champignon. Capturons maintenant
l'insecte, ce qui ne présente aucune difficulté. Il n'y a
qu'à fouiller les terriers.
Le soir même j'expérimente. Une ample terrine est
remplie de sable frais, passé au tamis. A l'aide d'une
baguette de la grosseur du doigt, jepratiquedans le sable
six puits verticaux, de deux décimètres de profondeur et
convenablement espacés. Un Hydnocyste est plongé au
fond de chacun d'eux; une fine paille le surmonte, pour
m'indiquer plus tard l'emplacement précis. Enfin les six
cavités sont comblées avec du sable tassé. Sur cette sur-
face bien égalisée, partout la même, abstraction faite
des six pailles, repères de valeur nulle pour l'insecte, je
lâche mes Bolbocères, maintenus captifs sous une cloche
en toile métallique. Ils sont huit.
D'abord rien autre que l'ennui inévitable après les
événements de l'exhumation, du transport et du parcage
en lieux inconnus. Mes dépaysés cherchent à fuir, esca-
ladent le treillis, se terrent tout au bord de l'enceinte. La
nuit vient et le calme se fait. Deux heures plus tard, je
les visite une dernière fois. Trois sont toujours terrés
sous un mince rideau de sable. Les cinq autres ont
creusé chacun un puits vertical au pied même des pailles
qui m'indiquent la place des champignons enfouis. Le
lendemain, lasixième paille a son puitscommelesautres.
C'est le moment de voir ce qui se passe là-bas. Le sa-
ble est méthodiquement enlevé par tranches verticales.
Au fond de chacun des terriersestun Bolbocère, entrain
de manger sa truffe, l'Hydnocyste.
Répétons l'épreuve avec les vivres entamés. Même
résultat. En une brève séance nocturne, la friandise est
devinéesous terre et atteinte au moyen d'une galerie qui
descend d'aplomb au point où gît la pièce. Nulle hési-
tation, nulle fouille d'essai, dirigée par à peu près. Ainsi
l'aflirme la surface du sol, partout telle que je l'avais
laissée eu l'égalisant. Dirigé par la vue, l'insecte n'irait
igO MŒURS DBS INSECTES
pas plus droit à l'objet convoité; il fouille toujours au
pied des pailles, mesrepèies. Dans ses recherches àcoups
de narines, le chien flairant les truffes atteint à peine
ce degré de précision.
L'Hydnocyste possède-t-il donc odeur vive, qui puisse
donner avis si formels au flair de son consommateur >
Nullement. Pour notre odorat, c'est chose neutre, dé-
pourvue de tout caractère olfactivement appréciable. Un
menu caillou, extrait du sol, nous impressionnerait tout
autant avec son vague relent de terre fraîche. Comme
révélateur des produits fungiques hypogés, le Bolbo-
cdre est ici l'émule du chien. Il lui serait même supérieur
s'il généralisait. Mais c'est un spécialiste étroit : il ne
connaît que l'Hydnocyste. Rien autre, que je sache, ne
lui agrée, ne l'invite à fouillera
L'un et l'autre scrutent le sous-sol de très près, à fleur
de terre; et l'objet cherché est à médiocre profondeur.
Avec quelque peu d'éloignement, ni le chien ni l'insecte
ne percevraient des effluv b aussi subtils, pas même le
fumet de la truffe. Pour impressionner àgrande distance,
sont nécessaires des odeurs fortes, capables d'être per-
çues de notre grossière olfaction. Alors de tous côtés
accourent, venus de loin, les exploiteurs de la chose
odorante.
Si mes études ont besoin de disséqueurs de cadavres,
j'expose une taupe morte au soleil, en un coin reculé de
l'enclos. Dès que la bête se ballonne, gonflée par les gaz
de la putréfaction, et que la fourrure commence à se
détacher de la peau verdie, surviennenten nombre Silphes
et Dermestes, Escarbots et Nécrophores, dont on ne
trouverait pas un seul dans le jardin ou même dans le
voisinage sans intervention de pareil appât.
Ils ont été avertis par l'olfaction, bien loin à la ronde,
lorsque moi-même je suis à l'abri de la puanteur en me
I. Depuis que ces lignes sont écrites, jel'ai trouvé consommant une
vraie tubéracée, le Tuber Requienii Tul., de la grosseur d'une
cerise.
LE BOLBOCÈRB IQI
reculant de quelques pas. En comparaison de leur odorat,
iemien est misère; maisenfin, pour moi comme pour eux,
il y a réellement ici ce que notre langage appelle odeur.
J'obtiens mieux encore avec la fleur de l'Arum serpen-
taire [Arujn dracwiculus) ^ si étrange par sa forme et son
incomparable infection. Figurons-nous une ample lame
lancéolée, d'un pourpre vineux, longue d'une coudée, qui
inférieurement se convolute en une bourse ovoïde de la
grosseur d'un œuf de poule. Par Torifice de cette sacoche
s'élève du fondunecolonne centrale, longue massue d'un
vert livide, entourée à la base de deux bracelets, le pre-
mier d'ovaires, le second d'étamines. Telle est sommai-
rement la fleur ou plutôt l'inflorescence de l'Arum ser-
pentaire.
Durant une paire de jours, il s'en exhale épouvantable
odeur de charogne, comme n'en donnerait pas le voisi-
nage de quelque chien pourri. Au gros de la chaleur et
sous le vent, c'est odieux, intolérable. Bravons l'atmo-
sphère apuantie, approchons-nous, et nous verrons cu-
rieux spectacle.
Avertis par l'infection, qui au loin se propage, accou-
rent au vol divers insectes charcutiers de petits cadavres,
crapauds, couleuvres et lézards, hérissons, taupes et
mulots, que le paysan rencontre sous sa bêche et rejette
éventrés sur le sentier. Ils s'abattent sur la grande feuille
qui, teintée de pourpre livide, produit l'effet d'un lam-
beau de chair faisandée ; ils trépignent, grisés par la sen-
teur cadavérique, leur délice; ils roulent sur la déclivité
et s'engouffrent dans la bourse. En quelques heures d'un
soleil vif, le récipient est plem.
Regardons là-dedans, par l'étroite embouchure. Nulle
part ailleurs ne se verrait telle cohue. C'est une délirante
mêlée d'échinés et de ventres, d'élytres et de pattes, qui
grouille, roule sur elle-même avec des grincements d'ar-
ticulations accrochées, se soulève et s'affaisse, remonte
et replonge, mise en branle par un continuel remous.
C'est uncbaccha.nalc, u n a:cès ^réaéraldQcieliriumiremens.
i93 MOEURS DES INSEC'IES
Quelques-uns, rares encore, émergent de la masse.
Par le mât central ou la paroi de l'enceinte, ils grimpent
au goulot. Vont-ils prendre l'essor et fuir? Point. Sur le
seuil du gouffre, presque libres, ils se laissent choir dans
le tourbillon, ressaisis d'ivresse. L'appât est irrésistible.
Nul n'abandonnera l'assemblée que le soir, ou même le
lendemain, lorsque se seront dissipées les fumées capi-
teuses. Alors les emmêlés se dégagent de leurs mu-
tuelles étreintes, et lentement, comme à regret, quittent
les lieux, s'envolent. Au fond de la diabolique bourse
reste un amas de morts et de mourants, de pattes arra-
chées etd'élytres disjointes, suites inévitables de la fré-
nétique orgie. Bientôt vont venir cloportes, forficules et
fourmis, qui feront curée des trépassés.
Que faisaient-ils 1?? Etaient-ils prisonniers delà fleur,
convertie en un traquenard qui permet l'entrée et em-
pêche la sortie au mt^yen d'une palissade de cils conver-
gents? Non, ils n'étaient pas prisonniers; ils avaient
toute liberté de s'en aller, comme le témoigne l'exode
final, qui se fait sans entrave aucune. Dupes d'une sen-
teur fallacieuse, travaillaient-ils à l'établissement des
œuis comme ils l'auraient fait sous le couvert d'un ca-
davre? Pas davantage. Dans la bourse du serpentaire,
nulle trace de ponte. Ils étaient venus, convoqués par
un fumet de bête crevée, leur suprême délice; la griserie
cadavérique les avait saisis, et ils tournoyaient affolés en
un festival de croque-mort?
Au plus fort de la bacchanale, je veux me rendref
compte du nombre des accourus. J'éventre la sacoche"
florale et je transverse son contenu dans un flacon. Tout
ivres qu'ils sont, beaucoup m'échapperaient pendant le
recensement, que je désire exact. Quelques gouttes de
sulfure de carbone immobilisent la cohue. Alors le dé-
nombrement constate au delà de quatre cents. Telle était
la houle vivante que je regardais grouiller tantôt dans la
bourse du serpentaire.
Deux genres, Dermeste et Saprin, l'un et l'autre fer-
m
LE BOLBOCÈRE I93
•/ents exploiteurs printaniers des détritus cadavériques,
à eux seuls composent la mêlée.
Mou ami Bull, de son vivant honnête chien s'il en fût,
entre bien d'autres travers avait celui-ci : rencontrant
dans la poudre des chemins une aride relique de taupe,
aplatie sous le talon des passants, momifiée par les coups
de soleil, il y glissait délicieusement du bout du nez à la
queue; il s'y frottait, s'y refrottait, secoué de spasmes
nerveux, sur un flanc puis sur Tautre, à multiples repri-
ses. C'était son sachet de musc, son flacon d'eau de Co-
logne. Parfumé à son gré, il se relevait, se secouait, et
le voilà parti, tout heureux de son cosmétique. N'en mé-
disons pas, et surtout n'en discutons pas. Tous les goûts
sont de ce monde.
Pourquoi, parmi les insectes amateurs de l'arôme des
morts, certains n'auraient-ils pas semblables usages?
Dermestes et Saprins viennent au serpentaire; l'entière
journée ils y grouillent en cohue, quoique libres de s'en
aller; de nombreux y périssent dans le tumulte de l'or-
gie. Ce qui les retient, ce n'est pas grasse provende, car
la fleur ne leur fournit rien à manger ; ce n'est pas affaire
de ponte, car ils se gardent bien d'établir leurs vers en
ce lieu de famine. Que font-ils là, ces frénétiques? Appa-
remment ils s'y grisent de fétidité, comme le faisait Bull
sur la carcasse d'une taupe.
Et cette griserie de l'odorat les attire de tous les envi-
rons, de bien loin peut-être, on ne sait au juste. De
même les Nécrophores, en quête d'un établissement de
famille, accourent de la campagne à mes pourrissoirs.
Les uns et les autres sont informés par un fumet puis-
sant, qui nous offense nous-mêmes à des cent pas,
plonge avant et les délecte à des distances où cesse le
pouvoir de notre olfaction.
L'Hydnocyste, régal du Bolbocère, n'a rien de ces bru-
talcs émanations, capables de se diffuser dans l'espace;
il est inodore, du moins pour nous. L'insecte qui le
cherche n'arrive pas de loin, il habite les lieux mêmes
13
194 MCEURS DES INSECTES
OÙ gît le cryptogame. Si faibles que soient les effluves
du morceau souterrain, le gourmet investigateur, outillé
en conséquence, a toute facilité de les percevoir : il
opère de très près, au ras du sol. Le chien est dans le
même cas : il va scrutant, le nez à terre. Et puis la vraie
truffe, pièce essentielle des recherches, possède un aromc
des mieux prononcés.
Mais que dire du Grand-Paon et du Minime à
bande, venant à la femelle, éclosc en captivité? Ils
accourent des confins de l'horizon. Que perçoivent-ils
à cette distance? Est-ce vraiment une odeur comme
l'entend notre physiologie? Je ne peux me résoudre à le
croire. |
Le chien sent la truffe en reniflant à terre, tout prCs f
du tubercule; il retrouve son maître à de grandes dis-
tances en interrogeant du flair les pistes laissées. Mais
à des cent pas, à des kilomètres d'éloignement, la truffe
lui est-elle révélée? en complète absence de piste, le
maître est-il rejoint? Non, certes. Avec toute sa subtilité
d'odorat, le chien est incapable de pareille prouesse,
réalisée cependant par le papillon, que ne trouble ni la
distance ni le défaut de traces laissées dehors par la
femelle éclose sur ma table.
Il est admis que l'odeur, la vulgaire odeur, celle qui
affecte notre olfaction, consiste en molécules émanées
du corps odorant. La matière odorante se dissout et se
diffuse dans l'air en lui communiquant son arôme, de
même que le sucre se dissout et se diffuse dans l'eau en
lui communiquant sa douceur. Odeur et saveur se pal-
pent en quelque sorte; de part et d'autre il y a contact
entre les particules matérielles impressionnantes et les
papilles sensibles impressionnées.
Que l'arum serpentaire élabore violente essence dont
l'air s'imprègne et s'apuantit à la ronde, jusque-là rien
de plus simple, de plus lucide. Ainsi sont renseignés par
la diffusion moléculaire les Dermestes et les Saprins,
passionnés de scnieuis cadavériques. De même du cra-
LE BOLBOCÈRB I95
paud faisandé se dégagent et se disséminent au loin les
atomes infects, joie du Nécrophore.
Mais de la femelle Bombyx ou Grand-Paon, que se
dégage-t-il matériellement > Rien d'après notre odorat.
Et ce rien, lorsque les mâles accourent, devrait saturer
de ses molécules un orbe immense de quelques kilomè-
tres de rayon! Ce que ne peut faire l'atroce puanteur du
serpentaire, l'inodore maintenant le ferait ! Si divisible
que soit la matière, l'esprit se refuse à telles conclu-
sions. Ce serait rougir un lac avec un grain de carmin,
combler l'immense avec zéro.
Autre raison. Dans mon cabinet, saturé au préalable
d'odeurs puissantes, qui devraient dominer, annihiler
des etïluves délicats entre tous, les papillons mâles ar-
rivent sans le moindre indice de trouble.
Un son intense étouffe la faible note, l'empêche d'ê-
tre entendue; une vive lumière éclipse la faible lumino-
sité. Ce sont des ondes de même nature. Mais le fracas
du tonnerre ne peut faire pâlir le moindre jet lumineux;
comme aussi la gloire éblouissante du soleil ne peut
étouffer le moindre son. De nature différente, lumière
et son ne s'influencent cas.
L'expérience avec l'aspic, la naphtaline et autres sem-
blerait donc dire que l'odeur reconnaît deux genèses. A
l'émission substituons l'ondulation, et le problème du
Grand-Paon s'explique- Sans rien perdre de sa subs-
tance, un point lumineux ébranle l'éther de ses vibra-
tions et remplit de lueur un orbe d'ampleur indéfinie.
A peu près ainsi doit fonctionner le flux avertisseur de
la mère Bombyx. Il n'émet pas des molécules; il vibre,
il ébranle des ondes capables de se propager à des dis-
tan :es incompatibles avec une réelle diffusion de la
matière.
En son ensemble, l'olfaction aurait ainsi deux domai-
nes : celui des particules dissoutes dans l'air et celui des
ondes éthérées. Le premier seul nous est connu. 11 ap-
partient égaieaicnt à i'iuûccic. C'est lui qui renseigne
IQÔ MCEURS DBS INSBCTBS
le Saprin sur les fétidités du serpentaire, le Silphe et le
Nécrophore sur les puanteurs de la taupe.
Le second, bien supérieur en portée dans l'espace,
nous échappe complètement, faute de l'outillage senso-
riel nécessaire. Le Grand-Paon et le Minime le connais-
sent au moment des fêtes nuptiales. Bien d'autres
doivent y participer à des degrés divers, suivant les
exigences de leur genre de vie.
Comme la lumière, l'odeur a ses rayons X. Que la
science, instruite par la bête, nous dote un jour du ra-
diographe des odeurs, et ce nez artificiel nous ouvrira
tout un monde de merveilles.
XVII
LE BALANIN ÉLÉPHANT
Certaines de nos machines ont des organes bizarres
qui, vus au repos, restent inexplicables. Attendons la
mise en branle, et l'appareil hàtéroclite, mordant ses
engrenages, ouvrant, rentcrmant ses tringles articulées,
nous révélera combinaison ingénieuse où tout est
savamment disposé en prévision des effets à obtenir.
Tel est le cas de divers Charançons, notamment des
Balanins, préposés, comme leur nom l'indique, à
l'exploitation des glands, des noisettes et autres fruits
analogues.
Le plus remarquable de ma région est le Balanin
éléphant (Balanïnus elephas^ Sch.). Est-il bien dénommé,
celui-là! comme son nom fait image! Ah! la caricatu-
rale bête, avec son extravagant calumet! C'est menu
autant qu'un crin, roux, presque rectiligne et d'une
longueur telle que pour ne pas broncher, entravé par
son instrument, l'insecte est obligé de le porter tendu,
ainsi qu'une lance à l'arrêt. Que fait-il de ce pal déme-
suré, de ce nez ridicule?
Ici, j'en vois qui haussent les *paules. Si l'unique but
de la vie est, en effet, de gagner de l'argent par des
moyens quelconques, avouables ou non, de pareilles
questions sont insensées.
Heureusement d'autres se trouvent aux yeux de qui
rien n'est petit dans le majestueux problème des choses.
Ils savent de quelle humble pâte se pétrit le pain de
l'idée, non moins nécessaire que celui de la moisson;
rçS MŒURS DES INSECTES
ils savent que laboureurs et questionneurs nourrissent
le monde avec des miettes accumulées.
Laissons prendre en pitié la demande et continuons.
Sans le voir à l'œuvre, on soupçonne déjà dans le bec
paradoxal du Balanin un foret analogue à ceux dont
nous faisons usage pour trouer les corps les plus durs.
Deux pointes de diamant, les mandibules, en forment
l'armature terminale. A l'exemple dcsLarins, mais dans
des conditions plus difficultueuses, le Curculionide sait
s'en servir pour préparer les voies à l'installation de
l'œuf-
Mais, si fondéqu'il soit, le soupçon n'est pas certitude.
Je ne connaîtrai le secret qu'en assistant au travail.
Le hasard, serviteur de qui patiemment le sollicite,
me vaut dans la première quinzaine d'octobre la ren-
contre du Balanin à l'ouvrage. Ma surprise est grande,
car, à cette époque tardive, a pris fin, en général, toute
industrieuse activité. Aux premiers froids, la saison
cntomologique est close.
il fait précisément aujourd'hui un temps sauvage ; ia
bise hurle, glaciale, gerçant les lèvres. Il faut avoir foi
robuste pour aller, en pareille journée, inspecter les
broussailles. Cependant, si le Charançon à long tube
exploite les glands, comme j'en ai Tidée, le moment
presse de s'informer. Les glands, verts encore, ont ac-
quis toute leur grosseur. Dans deux ou trois semaines,
ils auront le brun marron de la maturité parfaite, bien-
tôt suivie de la chute.
Ma folle tournée me vaut un succès. Sur les chênes
verts, je surprends un Balanin, la trompe à demi enga-
gée dans un gland. L'observer avec les soins requis
n'est pas possible au milieu des secousses du branchage
battu parle mistral. Je détache le rameau et le couche
doucement à terre. L'insecte ne prend pas garde au dé-
ménagement, il continue sa besogne. Je m'accroupis à
côté, a'jrité de la tourmente derrière une touffe du taillis,
et je regarde faire.
LB BALANIN ÉLÉPHANT IQQ
Chaussé de sandales adhésives qui lui permettront plus
tard, dans mes appareils, d'escalader avec prestesse une
lame verticale de verre, le Balanin est solidement fixé
sur la courbure lisse et déclive du gland. Il travaille de
son vilebrequin. Avec lenteur et gaucherie, il se déplace
autour de son pal implanté; il décrit une demi-circonfé-
rence dont le centre est le point de forage, puis revient
sur ses pas, décrit une demi-circonférence inverse. Et
cela se répète à nombreuses reprises. Ainsi faisons-
nous lorsque, d'un mouvement alternatif du poignet, nous
pratiquons un trou dans le bois avec un poinçon.
Petit à petit, le rostre plonge. Au bout d'une heure,
il a disparu en entier. Suit un court repos. Enfin l'ins-
trument est retiré. Que va-t-il advenir) Rien autre pour
cette fois. Le Balanin abandonne son puits, gravement
se retire; il se blottit parmi les feuilles mortes. Pour au-
jourd'hui, je n'en apprendrai pas davantage.
Mais l'éveil est donné. En des journées calmes, plus
favorables à la chasse, je reviens sur les lieux, et je
possède bientôt de quoi peupler mes volières. Prévoyant
de sérieuses difficultés en raison de la lenteur du travail,
je préfère l'étude à domicile, avec le loisir indéfini du
chez soi.
La précaution s'est trouvée excellente. Si j'avais voulu
continuer comme j'avais débuté, et observer dans la li-
berté des bois les manœuvres du Balanin, jamais, en me
supposant même bien servi par les trouvailles, je n'aurais
eu la patience de suivre jusqu'au bout le choix du gland,
le forage et la ponte, tant l'insecte est méticuleux et
lent en ses affaires. On en jugera tout à l'heure.
Trois espèces de chênes composent les taillis hantés
par mon Curculionide : le chêne vert et le chêne pubes-
cent, qui deviendraient de beaux arbres si le bûcheron
leur en donnait le temps; enfin le chêne kermès, misé-
rable breussaillc. Le premier, le plus abondant des trois,
est le préféré du Balanin. Les glands en sont fermes, al-
longés, de volume moyen, avec cupule à faibles rugO'
200 MŒURS DES INSECTES
sitàs. Ceux du chêne pubescent sont en général mal
venus, courts, flétris de rides et sujets à chute préma-
turée. L'aridité des collines sérignanaises leur est défavo-
rable. Aussi ne sont-ils acceptés du Charançon que faute
de mieux.
Le kermès, arbuste nain, chône dérisoire franchi
d'une enjambée, fait contraste à son humilité par le luxe
de ses glands, qui se gonflent en g.'os ovoïdes, et se hé-
rissent d'âpres écailles sur la cupule. L-e Balanin n'a pas
de meilleur établissement. C'est robuste demeure et co-
pieux magasin.
Quelques rameaux des trois chênes, bien munis de
glands, sont disposés sous le dôme de mes volières en
toile métallique', et plongés par le bout dans un verre
d'eau qui marntiendra la fraîcheur. Des couples, en
nombre convenable, y sont installés; enfin les appareils
prennent place sur les fenêtres de mon cabinet, en plein
soleil la majeure partie du jour. Armons nous mainte-
nant de patience et surveillons à toute heure. Nous
serons dédommagés. L'exploitation du ?land mérite
d'être vue.
Les choses ne traînent pas trop en longueur. Le sur-
lendemain de ces préparatifs, j'arrive au moment précis
où la besogne commence. La mère, plus forte de taille
que le mâle et plus longuement outillée en vilebrequin,
inspecte son gland en vue de la ponte sans doute.
Elle le parcourt pas à pas, de la pointe à la queue, en
dessus, en dessous. Sur la cupule rugueuse la marche
est aisée ; elle serait impraticable sur le reste de la sur-
face si la plante des pieds n'était chaussée de patins
adhésifs, de semelles en brosse qui donnent équilibre en
toute position. Sans broncher le moins du monde, Tin-
secte déambule donc, avec la même aisance, en haut, en i
bas et sur les côtés de son glissant appui.
Le choix est fait; le gland est reconnu de bonne qualité.
11 s'agit d'y pratiquer le trou de sonde. Le pal, à cause
de sa longueur excessive, est de manœuvre pénible
LE BALANIN ÉLÉPHANT 301
Pour obtenir le meilleur effet mécanique, il faut dresser
l'instrument suivant la normale à la convexité de la
pièce, et ramener sous l'ouvrier l'encombrant outil qui,
hors des heures du travail, se porte en avant.
A cet effet, l'animal se guindé sur les pattes d'arrière,
se dresse sur le trépied du bout des élytres et des
tarses postérieurs. Rien de bizarce comme l'étrange
sondeur, debout et ramenant vers lui sa flambergc
nasale.
Ça y est : le pal est dressé d'aplomb. Le forage com-
mence. La méthode est celle que j'ai vue en usage dans
le bois, le jour de la forte bise. Très lentement liosecte
vire, de droite à gauche, puis de gauche à droite tour
à tour. Sa percerette n'est pas une lame spirale de tire-
bouchon qui s'enfonce par leffet d'un mouvement rota-
toirc toujours de même sens; c'est un trocart qui pro-
gresse par morsures, par érosion alternative dans un
sens et dans l'autre.
Avant de continuer, donnons place à un fait accidentel,
trop frappant pour être négligé. A diverses reprises, il
m'arrive de trouver l'insecte mort sur son chantier. Le
défunt est dans une pose étrange, qui prêterait à rire si
la mort n'était toujours événement grave, surtout quand
elle survient, brusque, en plem travail.
Le pal sondeur est implanté dans le gland juste par
son extrémité; l'ouvrage commençait. Au sommet de ce
pal, mortel poteau, le Balanin est suspendu en l'air, à
angle droit, loin des surfaces d'appui. 11 est sec, trépassé
depuis je ne sais com.bien de jours. Les pattes sont rigides
et contractées sous le ventre. En leur supposant la sou-
plesse et l'extension qu'elles avaient à l'état de vie, elles
ne pourraient, de bien s'en faut, atteindre l'appui du
gland. Qu'est-il donc survenu, capable d'empaler le
malheureux, ainsi qu'un insecte de nos collections qu'on
l'aviserait d'épingler par la tête>
Il est survenu un accident d'atelier. A cause de la
longueur de sa percerette, le Balanin commence en tra-
/
J03 MOEURS DES ÏNSECTES
vaillant debout, dressé sur les pattes postérieures. Ad-
mettons une glissade, une fausse manœuvre des deux
grappins d'adhésion, et le maladroit à l'instant perd
terre, entraîné par l'élasticité de la sonde qu'il a fallu
forcer un peu et fléchir au début. Ainsi porté à distance
de sa base, le suspendu vainement se démène en l'air;
nulle part, ses tarses, harpons de salut, ne trouvent à
griffer. Il succombe exténué au bout de son pal, faute
d'appui pour se dégager. Comme les ouvriers de nos
usines, leBalanin éléphant est parfois, lui aussi, victime
de sa mécanique. Souhaitons-lui bonne chance, sandales
fermes, attentives aux glissades, et poursuivons.
Cette fois, la mécanique marche à souhait, mais avec
telle lenteur que la descente du pal, amplifiée par la
loupe, ne peut être reconnue. Et l'insecte vire toujours,
se repose, reprend. Une heure, deux heures se passent,
énervantes d'attention soutenue, car je tiens à voir la
manœuvre à l'instant précis où le Balanin retirera la
sonde, se retournera et logera son œuf à l'embouchu-c
du puits. C'est du moins ainsi que je prévois les évé-
nements.
Deux heures s'écoulent, épuisent ma patience. Je me
concerte avec la maisonnée. A tour de rôle, trois d'en-
tre nous, se relayant, surveilleront sans interruption
l'obstinée bête dont il me faut, coûte que coûte, le secret.
Bien m'en prit de faire appel à des auxiliaires, me
prêtant leurs yeux et leur attention. Au bout de hun
heures, huit interminables heures, vers la tombée de
la nuit, la sentinelle au guet m'appelle. L'insecte fan
mine d'en avoir fini. Il recule, en effet, il extrait son
vilebrequin avec ménagement, crainte de le fausser.
Voilà l'outil dehors, de nouveau pointé en avant, en
ligne droite.
C'est le moment... Hélas! non. Encore une fois je
suis volé : mes huit heures de surveillance n'ont pa?
abouti. Le Balanin décampe, abandonne le gland sans
utiliser le sondage. Certes oui : à bon droit je me
LB BALAVIN ÉLÉPHANT 30^
méfiais de Tobservation en plein bois. De pareilles sta-
tions, parmi les chênes verts, sous les morsures du
soleil, seraient supplice intolérable.
Tout le mois d'octobre, avec le concours d'auxiliaires
au besoin, je relève de nombreux forages non suivis de
ponte. La durée de l'observation varie beaucoup. Elle est
en général d'une paire d'heures, parfois elle atteint ou
même dépasse la demi-journée.
Dans quel but ces puits si dispendieux et bien des
fois non peuplés? Informons-nous au préalable de l'em-
placement de l'œuf, des premières bouchées du ver, et
peut-être viendra la réponse.
Les glands peuplés restent sur le chêne, enchâssés
dans leur cupule comme si rien d'anormal ne se passait
au détriment des cotylédons. Avec un peu d'attention,
aisément on les reconnaît. Non loin de la cupule, sur
l'enveloppe lisse, verte encore, un petit point se voit,
vraie piqûre de subtile aiguille. Une étroite aréole
brune, produit de la mortification, ne tarde pas à le
cerner. C'est l'embouchure du forage. D'autres fois,
mais plus rarement, le pertuis est pratiqué à travers
la cupule elle-même.
Choisissons les glands de perforation récente, c'est-
à-dire à piqûre pâle, non encore entourée de l'aréole
brune qu'amènera le temps. Décortiquons-les. Divers
ne contiennent rien ^'étranger : le Balanin les a forés
sans leur confier sa ponte. Ils représentent les glands
travaillés des heures et à<îs heures dans mes volières
et non utilisés après. Beaucoup contiennent un œuf.
Or, si distante que soit l'entrée du puits, au-dessus
de la cupule, cet œuf est constamment tout au fond, à la
base de la masse cotylédonnaire. II y a là, fourni par
la cupule, un simple molleton qu'imbibe de sapides
exsudations l'extrémité du pédoncule, source nourri-
cière. Je vois un jeune ver, éclos sous mes yeux, mor-
diller, pour premières bouchées, ce tendre amas coton-
neux, cette fraîche brioche assaisonnée de tanin.
304 MOEURS DES INSECTES
Pareille friandise, juteuse, de digestion facile comme
le sont les matières organiques naissantes, ne se trouve
que là; et c'est uniquement là, entre la cupule et la
base des cotylédons, que le Balanin établit son œuf.
L'insecte sait à merveille où se trouvent les morceaux
les mieux appropriés à la faiblesse d'estomac du nou-
veau-né.
Au-dessus est le pain relativement grossier des coty-
lédons. Réconforté à la buvette des premières heures,
le vermisseau s'y engage, non directement, mais par le
défilé qu'a ouvert la sonde de la mère, défilé bourré
de miettes, de débris à demi mâchés. Avec cette se
moule légère, préparée en colonne de longueur conve-
nable, les forces viennent; le ver plonge alors en plein
dans la ferme substance du gland.
Ces données expliquent la tactique de la pondeuse
Quel est son but lorsque, avant de procéder au forage,
elle inspecte son gland, dessus, dessous, d'avant, d'ar-
rière, avec des soins méticuleux ? Elle s'informe si le
fruit n'est pas déjà peuplé. Certes, le garde-manger est
riche, non assez néanmoins pour deux. Jamais, en effet,
je n'ai trouvé deux larves dans le même gland. Une
seule, toujours une seule, digère le copieux morceau
et le convertit en farinette olivâtre avant de le quitter
et de descendre en terre. Du pain cotylédonnaire, il
reste au plus un insignifiant croûton. La règle est : à
chaque ver sa miche, à chaque consommateur sa ration
d'un gland.
Avant de lui confier l'œuf, il convient alors d'exami-
ner d'abord la pièce, de reconnaître s'il y a déjà un oc-
cupant. Or cet occupant possible est au fond d'une
crypte, à la base du gland, sous le couvert d'une cupule
hérissée d'écaillés. Rien de secret comme cette cachette.
Aucun œil ne devinerait un reclus si la surface du gland
ne portait subtile piqûre.
Ce point, tout juste visible, est mon guide. Présent,
il me dit que le fruit est peuplé, ou du moins a subi
LE BALANIN ÉLÉPHANT 20^
des essais relatifs à la ponte; absent, il m'affirme que
nul n'a pris possession de la pièce. Le Balanm, à a en
pas douter, est renseigné de la même manière.
Je vois les choses de haut, d'un vaste regard, secouru
au besoin de la loupe. Que je tourne un instant l'objet
entre les doigts, et l'inspection est faite. Lui, l'investi-
gateur à courte vue, est obligé de braquer un peu de
partout son microscope avant d'apercevoir de façon
précise le point révélateur. L'intérêt de sa famille lui
impose d'ailleurs des recherches autrement scrupuleu-
ses que celles de ma curiosité. Aussi prolonge-t-il à
l'excès son examen du gland.
C'est fait : le gland est reconnu bon. Le foret plonge,
des heures durant travaille; puis, bien des fois, l'in-
secte s'en va, dédaigneux de son ouvrage. La ponte ne
suit pas le coup de sonde. A quoi bon tel effort, de si
longue durée? Serait-ce la simple mise en perce d'une
pièce où le Balanin s'abreuve, se réconforte) Le chalu-
meau du bec descendrait-il dans les profondeurs de la
futaille pour y puiser, aux bons coins, quelques gor-
gées d'un breuvage nutritif? L'entreprise serait-elle
affaire d'alimentation personnelle?
Tout d'abord, je l'ai cru, assez surpris du reste de
tant de persévérance en vue d'une lampée. Cette idée,
je l'ai abandonnée, instruit par les mâles. Eux aussi
possèdent long rostre, capable d'ouvrir un puits s'il le
fallait ; néanmoins je n'en vois jamais se camper sur
un gland et le travailler de la percerette. Pourquoi tant
de peine? A ces sobres un rien suffit. Labourer super
ficiellement du bout de la trompe une feuille tendre,
c'est assez pour le sustenter.
Si eux, les désœuvrés à qui sont permis les loisirs de
la table, n'en demandent pas davantage, que sera-ce
des mères, affairées à la ponte ? Ont-elles bien le temps
de boire et de manger? Non, le gland perforé n'est pas
une buvette où l'on s'attarde en d'interminables siro-
tages. Que le bec, plongé dans le fruit, en prélève
20Ô MOEURS DBS iNSECTBS
modique bouchée, c'est possible; mais certainement
cette miette n'est pas le but proposé.
Le vrai but, je crois l'entrevoir. L'œuf, avons-nou8
dit, est toujours à la base du gland, au sein d'une sorte
d'ouate qu'humectent les suintements du pédoncule. A
Téclosion, le vermisseau, incapable encore d'attaquer la
ferme substance de cotylédons, mâche le feutre délicat
du fond de la cupule et s'alimente de ses humeurs
Mais avec l'âge du fruit, cette brioche gagne en con-
sistance, se modifie en saveur, en quantité de purée. Le
tendre se raffermit, l'humecté se dessèche. 11 est une
période où sont remplies à point les conditions de bien-
être du nouveau-né. Plus tôt, les choses ne seraient pas
au degré voulu de préparation ; plus tard, elles seraient
trop mûres.
Au dehors, sur la verte écorce du gland, rien n'indi-
que les progrés de cette cuisine intérieure. Pour ne pas
servir au vermisseau mets fâcheux, la mère, non suffi-
sammentrenseignéeparla vuede la pièce, estdoncobligéc
de déguster d'abord, du bout de la trompe, ce qu'il y a
au fond de la soute aux vivres.
La nourrice, avant de présenter au poupon la cueil-
leréc de bouillie, l'éprouve du bout des lèvres. Ainsi
fait, avec non moins de tendresse, la mère Balanin. Elle
plonge la sonde au fond du pot, s'informe du contenu
avant de le léguer au fils. Si le mets est reconnu satisfai-
sant, l'œuf est pondu; dans le cas contraire, le sondage
est abandonné sans plus. Ainsi s'expliquent les coups
de percerette dont il n'est tiré aucun parti après laborieux
travail. Le pain mollet du fond, soigneusement expertisé,
ne s'est pas trouvé en l'état requis. Quels difficiles, quels
méticuleux que ces Balanins, quand il s'agit de la pre-
mière bouche de la famille !
Colloquer l'œuf en un point où le nouveau-né trou-
vera mets juteux et léger, de digestion facile, ne suffit
pas à ces prévoyants. Leurs soins vont au delà. Un
terme moyen serait utile qui acheminerait la petite larve
LB BALANIN ÉLÉPHANT 30?
de la friandise des premières heures au régime du pain
dur. Ce terme moyen est dans la galerie, ouvrage de la
sonde maternelle. Là sont des miettes, des parcelles mâ-
chées par les cisailles de la trompe. En outre, les parois
du canal, mortifiées, attendries, conviennent mieux que
le reste aux faibles mandibules du novice.
Avant de mordre sur les cotylédons, c'est, en effet,
dans ce canal que s'engage le ver. Il s'alimente de la
semoule trouvée en chemin; il cueille les atomes brunis
qui pendent aux murailles; enfin, fortifié à point, il en-
tame la miche de l'amande, y plonge, y disparaît.
L'estomac est prêt. Le reste est béate consommation.
Cette nourricerie tubulairedoit avoir certaine longueur
pour satisfaire aux besoins du premier âge ; aussi la
mère travaillc-t-elle du vilebrequin en conséquence. Si
le coup de sonde devait se borner à déguster la matière,
à reconnaître le degré de maturité à la base du gland,
l'opération serait beaucoup plus brève, entreprise non
loin de cette base, à travers la cupule. Cet avantage
n'est pas méconnu : il m'arrive de surprendre l'insecte
travaillant le godet écailleux.
Je ne vois là qu'un essai de la pondeuse pressée d'al-
ler aux informations. Si le gland convient, le forage sera
recommencé plus haut, en dehors de la cupule. Lorsque
l'œuf doit être pondu, la règle est, en effet, de forer le
gland lui-même, aussi haut que possible, autant que le
permet la longueur de l'outil.
Dans quel but ce long trou de sonde, non achevé tou-
jours en une demi-journée? A quoi bon cette tenace per-
sévérance lorsque, non loin du pédoncule, à frais bien
moindres de temps et de fatigue, la percerette atteindrait
le point désiré, la source vive où doit s'abreuver le ver
naissant ? La mère a ses raisons de s'exténuer de la sorte :
ce faisant, elle atteint le lieu réglementaire, la base du
gland, et du coup, résultat de haute valeur, elle prépare
au fils long sachet de farine.
Vétilles, tout celai Non, s'il vous plaît, mais grandes
a08 MCELRS DES INSECTES
choses, nous parlant des soins infinis qui président à la j
conservationdesmoindres,nous témoignant d'une logique
supérieure, régulatrice des moindres détails.
Si bien inspiré comme éducateur, le Balanin a son
rôle et mérite des égards. C'est du moins l'avis du merle <
qui, sur la findeTautomoe, les baies commençant à man- f
quer, volontiers fait régal de l'insecte à long bec. C'est
petite bouchée, mais de haut goût; cela fait diversion
aux âpretés de l'olive non encore domptée par le froid.
Et que serait, san^ le merle et ses émules, le réveil ,
des bois au printemps/ Disparaisse l'homme, aboli parj|
ses sottises, et les fêtes du renouveau ne seront pas moins "
solennelles, célébrées par la fanfare du merle.
Au rôle très méritoire de régaler l'oiseau, joie des
forêts, le Balanin en adjoint un autre : celui de modérer
l'encombrement végétal. Comme tous les forts vraiment
dignes de leur puissance, le chêne est généreux: il donne
des glands par boisseaux. Que ferait la terre de ces pro-
digalités } Faute de place, la forêt s'étoufferait elle-même ;
l'excès y ruinerait le nécessaire.
Mais, du moment que les vivres abondent, accourent
de toutes parts des consommateurs empressés d'équi-
librer la fougueuse production. Le mulot, un indigène,
thésaurise le gland dans un tas de pierrailles, à côté de
son matelas de foin. Un étranger, le geai, nous arrive de
loin, par bandes, averti je ne sais comme. Quelques
semaines il festoie d'un chêne à l'autre, il témoigne ses
allégresses, ses émois, par des cris de chat qui s'étrangle;
puis, sa mission accomplie, il remonte vers le nord, d'où
il était venu.
Le Balanin les a devancés tous. Il a confié sa ponte
aux glands encore verts. Ceux-ci maintenant gisent à
terre, brunis avant l'heure et percés d'un trou rond par
où la larve est sortie après avoir consommé le contenu.
Sous un seul chêne, aisément s'emplirait un panier de
ces ruines vides. Mieux que le geai, mieux que le mulot,
le Curculionidc a travaillé au débarras du trop-plein.
Ll BALANIN ÉLÉPHANT ÎO^
Bientôt l'homme arrive, dans l'intérêt de son porc.
^n mon village, c'est événement majeur lorsque le
tambour municipal annonce pour tel jour l'ouverture
de la glandée dans les bois communaux. La veille, les
plus zélés vont inspecter les lieux, se choisir bonne
place. Le lendemain, au petit Jour, toute la famille est
là. Le pérc bat d'une gauleles hautes branches ; la mère,
à grand tablier de toile qui permet d'entrer dans l'épais-
seur des lourrés, cueille sur l'arbre ce que la main peut
atteindre; les enfants ramassent à terre. Et les paniers
s'emplissent, puis les corbeilles, puis les sacs.
Après les joies du mulot, du geai, du charançon et
de tant d'autres, voici celles de l'homme, calculant
combien de lard lui vaudra sa récolte. Un regret se
mêle à la fête : c'est de voir tant de glands répandus à
terre, percés, gâtés, bons à rien. L'homme peste contre
l'auteur du dégât A l'entendre, la forêt est à lui seul;
pour son porc seul les chênes fructifient.
Mon ami, lui dirais-je, le garde forestier ne peut ver-
baliser contre le délinquant, et c'est fort heureux, car
notre égoïsme, enclin à ne voir dans la glandée qu'une
guirlande de saucisses, aurait des suites fâcheuses. Le
chêne convie tout un monde à l'exploitation de ses
fruits. Nous prélevons la part la plus grosse, parce
que nous sommes les plus forts. C'est là notre unique
droit.
Mais au-dessus immensément domine l'équitable ré-
partition entre les divers consommateurs, tous ayant
leur rôle, petit ou grand, en ce monde. S'il est excellent
que le merle siffle et réjouisse les frondaisons printaniê-
res, ne trouvons pas mauvais que des glands soient
vermoulus. Là se prépare le dessert de l'oiseau, le
Balanin, fine bouchée qui met de la graisse au crou-
pion et de belles sonorités au gosier.
Laissons chanter le merle et revenons à l'œut da
Curculionidc. Nous savonsoù il est : à la base du gland,
parmi ce que l'amande a de plus tendre et de plus
H
f
3IO MCEURS DBS INSECTES ^
juteux. Comment a-t-il été logé là, si loin du point
d'entrée situé au-dessus des bords de la cupule P Très
petite question, c'est vrai, puérile même si l'on veut.
Ne la dédaignons pas : la science se fait avec des pué-
rilités.
Le premier qui frotta un morceau d'ambre sur sa
manche et reconnut après que le dii morceau attirait les
fétus de paille, ne soupçonnait certes pas les merveil-
les électriques de nos jours. Naïvement, il s'amusait.
Repris, sondé de toutes les manières, le jeu d'enfant
est devenu l'une des puissances du monde.
L'observateur ne doit rien négliger : il ne sait ja-
mais ce qui pourra éclore du fait le plus humble. Je
me renouvelle donc la demande : par quels moyens
l'œuf du Balanin a-t-il pris place si loin du point
d'entrée?
Pour qui ne connaîtrait pas encore l'emplacement de
l'œuf, mais saurait que le ver attaque d'abord le gland
par la base, la réponse serait celle-ci : l'œuf est pondu
à 1 entrée du canal, à la superficie, et le vermisseau,
rampant dans la galerie forée par la mère, gagne de
lui-même ce point reculé où se trouvent les aliments
du premier âge.
Avant des données suffisantes, cette explication était
d'abord la mienne; mais l'erreur promptement se dis-
sipe Je cueille le gland lorsque la mère se retire après
avoir appliqué un instant le bout du ventre sur l'orifice
du canal que le rostre vient de creuser. L'œuf, semble-
t-il, doit être là, à l'entrée, tout prés de la surface... Eh
bien, non : il n'y est pas ; il est à l'autre extrémité du
couloir. Si j'osais me le permettre, je dirais qu'il y est
descendu comme une pierre tombe au fond d'un puits.
Abandonnons vite cette sotte idée : le canal, infi-
niment étroit, encombré de râpure, rend impossible
pareille descente. D'ailleurs, suivant la direction du
pédoncule, droite ou renversée, la chute dans tel gland
devrait être ascension dans un autre.
LB BALANIN ÉLÉPHANT 311
Une seconde explication se présente, non moins pé-
rilleuse. On se dit : « Le coucou pond son œuf sur le
gazon, n'importe où; il le cueille avec le bec et va le
déposer ainsi dans le nid étroit de la fauvette. » Le Bala-
nin aurait-il méthode analogue? se servirait-il du rostre
pour conduire son œuf à la base du gland ? Je ne vois
pas dans l'insecte d'autre outil capable d'atteindre celte
profonde cachette.
Et cependant, hâtons-nous de rejeter la bizarre ex-
plication, ressource désespérée. Jamais le Balanin ne
dépose son œuf à découvert pour le happer ensuite du
bec Le ferait-il, que le germe délicat infailliblement
périrait, écrasé dans le refoulement à travers un subtil
canal à demi obstrué.
Mon embarras est grand. Il sera partagé par tout
lecteur versé dans la structure du Charançon. La Sau-
terelle possède un sabre, instrument de ponte qui des-
cend en terre et sème les œufs à la profondeur voulue;
le Leucospis est doué d'une sonde qui s'insinue à travers
la maçonnerie du Chalicodome et conduit l'œuf dans le
cocon de la grosse larve somnolente; mais lui, le Bala-
nin, n'a rien de ces flamberges, de ces dagues, de ces
lardoires; il n'a rien au bout du ventre, absolument
rien. Et cependant il lui suffit d'appliquer l'extrémiti
abdominale sur l'étroit orifice du puits pour que l'œuf
soit aussitôt logé là-bas, tout au fond.
L'anatomie nous dira le mot de l'énigme, indéchif-
frable autrement. J'ouvre la pondeuse. Ce que j'ai sous
les yeux m'ébahit. Il y a la, occupant toute la longueur
du corps, une machine étrange, un pal roux, corné, ri-
gide; je dirais presque un rostre, tant il ressemble à
celui de la tête. C'est un tube, menu comme un crin,
un peu évasé en tromblon à l'extrémité libre, renflé en
ampoule ôvalaire au point d'origine.
Voilà l'outil de la ponte, l'équivalent de la percerettc
en dimension. Autant le bec perforateur plonge, autant
peut plonger la sonde aux œufs, bec intérieur. Lors-
3ia MCEURS DES INSECTES
qu'il travaille son gland, l'insecte choisit le point d'at-
taque de façon que les deux instruments connplémen"
*aires puissent l'un et l'autre atteindre le point ddsiré,
la base de lamande.
Le reste maintenant s'explique de lui-même. Le tra-
vail du vilebrequin fini, la galerie prête, la mère se
retourne et met sur l'embouchure le bout de l'abdomen.
Elle dégaine, elle fait saillir sa mécanique interne, qui
sans difficulté, s'enfonce à travers des râpures mou-
vantes. Rien n'apparaît de la sonde conductrice, tant
elle fonctionne avec prestesse et discrétion : rien n'ap-
paraît non plus lorsque, l'œuf mis en place, l'instru-
ment remonte et rentre à mesure dans le ventre. C'est
fini; la pondeuse s'en va, et nous n'avons rien vu de ses
petits secrets.
N'avais-je pas raison d'insister? Un fait insignifiant
en apparence vient de m'apprendre de façon authen-
tique ce que déjà faisaient soupçonner les Larins- Les
Charançons à longue trompe ont une sonde intérieure,
un rostre abdominal que rien au dehors ne trahit ;
ils possèdent, dans les secrets du ventre, i'tnaloguc
du sabre de la Sauterelle et de la lardoirc de l'Ich-
neumoa
1
XVIII
LA BRUCHB DU POIS
L'homme tient en haute estime le pois. Dès les temps
antiques, par des soins de culture de mieux en mieux
entendus, il s'est ingénié à lui faire produire des grains
plus volumineux, plus tendres, plus sucrés. Souple dç
caractère et doucement sollicitée, la plante s'est laissé
faire; elle a fini par donner ce que prétendait obtenir
l'ambition du jardinier. Que nous sommes loin aujour-
d'hui de la récolte des Varron et des Columcllc! que
nous sommes loin surtout de l'originelle pisaille, de»
granules sauvages confiés au sol par le premier qui
s'avisa de gratter la terre, peut-être avec une demi-
mâchoire de Tours des cavernes, dont la forte canine ser-
vait de soc!
Où donc est-elle, dans le monde de la végétation
spontanée, cette plante origine première du pois? Nos
régions ne possèdent rien de pareil. La trouve-t-on
ailleurs? Sur ce point la botanique est muette, ou n'a
pour réponse que de vagues probabilités.
Même ignorance, d'ailleurs, au sujet de la plupart de
nos végétaux alimentaires. D'où provient le froment, le
gramen béni qui nous donne le pain? Nul ne le sait.
Hors des soins de l'homme, ne le cherchons pas ici.
Ne le cherchons pas non plus à l'étranger. En Orient,
où est née l'agriculture, jamais herborisateur n'a ren-
contré le saint épi se multipliant seul en des terrains
non remués par la charrue.
Le seigle, Torge et l'avoine, la rave et le radis, la
2Ï4 »QEOR« DBS INSECTES
betterave, la carotte, le potiron et tant d'autres nous
laissent dans semblable indécision : leur point de dé-
part est iQconuu, tout au plus soupçonné derrière l'im-
pénétrable nuée des siècles. La nature nous les a livres
en pleine fougue de sauvagerie et de médiocre valeur
alimentaire, comme elle nous offre aujourd'hui la mûre
et la prunelle des buissons ; elle nous les a fournis à
l'état d'avares ébauches autour desquelles notre labeur
et notre ingéniosité devaient patiemment thésauriser la
pulpe nourricière, ce premier des capitaux, à intérêts
toujours croissants dans la banque par excellence du
remueur de glèbe.
Comme magasins de vivres, la céréale et la plante
potagère sont, pour la majeure part, œuvre humaine.
Les sujets fondateurs, mesquine ressource en leur état
initial, nous les avons empruntés tels quels au trésor
naturel des herbages ; la race perfectionnée, prodigue en
matière alimentaire, est le résultat de notre art.
Mais si le froment, le pois et les autres nous sont in-
dispensables, nos soins, par un juste retour, sont d'abso-
lue nécessité à leur maintien. Tels que nos besoins les
ont faits, incapables de résistance dans la farouche
mêlée des vivants, ces végétaux, abandonnés à eux-
mêmes, sans culture, rapidement disparaîtraient, mal-
gré l'immensité numérique de leurs semences, comme
disparaîtrait à bref délai 1 imbécile mouton s'il n'y avait
pas de bergeries.
Ils sont notre travail, mais non toujours notre pro-
priété exclusive. En tout point où s'amasse du manger,
des consommateurs accourent des quatre coins du ciel,
se convient eux-mêmes aux agapes de l'abondance,
d'autant plus nombreux que la victuaille est plus riche.
L'homme, seul capable d'exciter l'exubérance agraire,
est par cela même l'entrepreneur d'un immense banquet
où prennent place des légions de convives. En créant
des vivres plus sapides, plus abondants, il appelle
malgié lui dans ses réserves mille et mille affamés,
LA SRUCHB DU POIS S! 5
contre ia dent desquels luttent en vain ses prohibitions.
A mesure qu'il produit davantage, tribut plus large lui
est imposé. Les grandes cultures, les somptueux amas,
favorisent l'insecte notre rival en consommation.
C'est la loi immanente. La nature, d'un zèle égal,
livre à tous ses nourrissons sa puissante mamelle, aux
exploiteurs du bien d'autrui non moi-ns bien qu'aux
producteurs. Pour nous qui labourons, semons et mois-
sonnons, nous exténuant à la peine, elle mûrit le fro-
ment; elle le mûrit aussi pour la petite Calandre, qui,
exemptée du travail des champs, viendra néanmoins
s'installer dans nos greniers, et de son bec pointu y
gruger le monceau de blé, grain par grain, jusqu'au son.
Pour nous qui bêchons, sarclons, arrosons, courbatu-
rés de fatigue et brûlés par le hâle du jour, elle gonfle
les cosses du pois ; elle les gonfle aussi pour la Bruche,
qui, étrangère au labeur du jardinage, prélève tout de
même sa part de la récolte à son heure, quand viennent
les joies du renouveau.
Suivons en ses manœuvres le zélé percepteur de
dîmes en pois verts. Contribuable bénévole, je le lais-
serai faire : c'est précisément à son intention que j'ai
semé dans l'enclos quelques lignes de la plante aimée.
Sans autre convocation de ma part que ce modeste se-
mis, il m'arrive ponctuel dans le courant de mai. Il a su
qu'en ce terrain de cailloux, rebelle à la culture maraî-
chère, pour la première fois des pois fleurissaient. En
toute hâte, agent du fisc entomologique, il est accouru
exercer ses droits.
D'où vient-il > Le dire au juste n'est pas possible. Il
est venu d'un abri quelconque où, dans l'engourdisse-
ment, il a passé la mauvaise saison. Le platane, qui
s'écorche de lui-même à l'époque des fortes chaleurs,
fournit, sous ses plaques subéreuses soulevées, d'excel-
lents tabernacles de refuge pour les indigents sans do-
micile. En pareil gîte hivernal, j'ai souvent rencontré
aotre exploiteur de» pois. Abrité sous le cuir mort du
ai6 MCEURS DBS IN&ECTBS
plataee, ou protégé d'autre manière tant qu'a sévi la
mauvaise saison, il s'est éveillé de sa torpeur aux pre-
mières caresses d'un soleil clément. L'almanach des ins-
tincts l'a renseigné ; aussi bien que le jardinier, il est au
courant de l'époque où les pois fleurissent, et il vient
alors à sa plante, un peu de partout, trottant menu, mais
d'essor leste.
Tète petite, fin museau, costume d'un gris cendré
parsemé de brun, élytrcs déprimées, deux gros points
noirs sur la plaque du croupion, taille courtaude et ra-
massée, tel est le sommaire croquis de mon visiteur. Mai
achève sa première quinzaine, et l'avant-garde m'arrive.
Ils se campent sur les fleurs, à blanches ailes de pa-
pillon : j'en vois d'établis au pied de l'étendard, j'en
trouve de cachés dans le coffre delà carène. D'autres,
plus nombreux, explorent les inflorescences, en pren-
nent possession. L'heure de la ponte n'est pas encore
venue. La matinée est douce, le soleil vif sans être im-
portun. C'est le moment des ébats nuptiaux et des féli-
cités dans les splendeurs de la lumière. On jouit donc
un peu de la vie. Des couples se forment, bientôt se
séparent, bientôt se rejoignent. La chaleur devenue trop
forte, vers midi, chacun et chacune se retirent à l'ombre,
dans un pli de la fleur, dont les secrets recoins leur sont
si bien connus. Demain on recommencera le festival,
après-demain encore, jusqu'à ce que le fruit, crevant
l'étui de sa carène, apparaisse au dehors, de jour en jours
plus gonflé. ^
Quelques pondeuses, plus pressées que le€ autres,
confient leurs œufs au légume naissant, plat et menu,
tel qu'il est au sortir de sa gaine florale. Ces pontes
hâtives, expulsées peut-être par les exigences d'un ovaire
Eon capable d'attendre, me semblent en grave danger
La semence où le vermisseau doit s'établir n'est encore
qu'un débile granule, sans consistance et sans amas
farineux. Jamais larve de Bruche n'y trouverait réfectioû,
à moins de patienter jusqu'à la maturité du graia.
À
LA BRUCHE DU POU 317
Mais, une fois éclos, le ver est-il capable de jeûner
longtemps? C'est douteux. Le peu que j'ai vu m'atiirme
que le nouveau-né s'attable au plus vite, et périt s'il ne
le peut. Je considère donc comme perdues les pontes
faites sur des cosses à développement peu avancé. L?
prospérité de la race n'en souffrira guère, tant la Bruche
est féconde. Nous allons voir, d'ailleurs, tout à l'heure,
avec quelle insoucieuse prodigalité elle sème ses ger-
mes, dont la plupart sont destinés à périr.
Le gros de l'œuvre maternelle s'accomplit en fin mai,
lorsque les cosses se font noueuses sous la poussée des
grains, parvenus alors, ou de peu s'en faut, à leur vo-
lume final. J'étais désireux de voir travailler la Bruche
en sa qualité de Curculionidcque lui donnent nos classi-
fications. Les autrcsCharançons sont des rbyncophorcs,
des porte-becs, armés d'un pal avec lequel se prépare îa
niche où Uoeuf icra déposé. Celui ci ne possède qu'r. a
bref museau, excellent pour cueillir quelques gorgées
sucrées, mais de valeur nulle comme outil de forage.
Aussi, pour l'installation delà famille, la méthode est
elle toute différente. Ici plus d'industrieux préparatifs,
comme nous en ont montré les Balanins, les Larins, le?
Khynchites. Non outilléedesonde, la mère sème ses œu^i
à découvert, sans protection contre les morsures ôi
soleil et les intempéries de l'atmosphère. Rien de plui
simple; rien aussi de plus périlleux pour les germes, à
moins d'un tempérament spécial fait pour résister aux
épreuves alternées du chaud et du froid, du sec et de
i humide.
Au soleil caressant de dix heures du matin, d'un pas
saccadé, capricieux, sans méthode, la mère parcourt de
haut en bas, de bas en haut, sur une face et puis sur
l'autre, le légume choisi. Elle exhibe à tout instant un
médiocre oviducte, qui oscille de droite et de gauche
comme pour éraller l'épidermc Suit un œuf, aussitôt
abandonné que mis en place.
Un coup d'oviducie, à ia hâte, en ce point, puis en cet
2lS MCBURS DBS INSSCTBS
autre sur la peau verte du légume, et voilà tout. Le
germe est laissé là, sans protection, en plein soleil. Pour
venir en aide au futur vermisseau. lui abréger les recher-
ches quand il lui faudra pénétrer de lui-même dans le garde-
manger, nul choix non plus en ce qui concerne l'empla-
cement. Il y a des œufsétablis sur les gibbosités que gon-
flent les semences; il y en a tout autant dans les stériles
vallons de séparation. Les premiers touchent presque
aux vivres, les seconds en sont distants. C'est au ver de
s'orienter en conséquence. Bref, faite en désordre, la
ponte de la Bruche rappelle un semis fait à la volée.
Vice plus grave : le nombre des œufs confiés àla même
cosse est hors de proportion avec celui des semences in-
cluses. Sachons d'abord qu'il faut à chaque ver la ration
d'un pois, ration obligatoire, largement suffisante au
bien-être d'un seul, mais non assez copieuse pour plu-
sieurs consommateurs, ne seraient-ils que deux. A chaque
ver son pois, ni plus ni moins; c'est l'immuable règle.
L'économie procréatrice exigerait alors que la pon-
deuse, renseignée sur la gousse qu'elle vient d'explorer,
mît à peu prés, dans l'émission de ses germes, une limite
numérique conforme à celle des semences contenues. Or,
de limite il n'y en a pas. A l'unité de la ration la fougue
ovarienne oppose toujours la multiplicité des consom-
mateurs.
Mes relevés sont unanimes sur ce point. Le nombre
des œufs déposés sur une cosse dépasse toujours, et sou-
vent d'une façon scandaleuse, le nombre des grains dis-
ponibles. Si maigre que soit la besace aux vivres, les
conviés surabondent. En divisant la somme des œufs
reconnus sur telle et telle cosse par le nombre des pois
contenus, je trouve de cinq à huit prétendants pour une
seule graine; j'en trouve jusqu'à dix, et rien ne dit que
la prodigaliténe s'élève plus haut encore. Que d'appelés,
Cl combien peu d'élus ! Que viennent faire ici tous ces
surnuméraires, forcément exclus du banquet faute de
placée
LA BROCHB DU POIS IXÇ
Les œufs sont d'un jaune ambré assez vif, cylindri-
ques, lisses, arrondis aux deux bouts. Comme longueur,
ils atteignent tout au plus un millimètre. Chacun est fixé
sur la cosse par un maigre réseau de filaments eu glaire
coagulée. Ni la pluieni le vent n'ont prise sur l'adhésion.
Fréquemment la pondeuse les émet deux par deux, l'un
au-dessus de l'autre; fréquemment aussi, le supérieur
du couple arrive à l'éclosion tandis que l'inférieur se fane
el périt. Pour donner un vermisseau, qu'a-t-il manqué à
ce dernier? Peut-être un bain de soleil, douce incubation
que lui dérobe le couvert de son associé. Soit par l'effet
de l'écran intempestif qui l'obombre, soit autrement,
l'aîné des œufs dans les groupes binaires rarement suit
le cours normal. Il se flétrit sur la cosse, mort sans
avoir vécu.
Il y a des exceptions à cette fin prématurée ; parfois
les deux conjoints se développent aussi bien l'un que
l'autre ; mais ce sont là des raretés, si bien que la famille
de la Bruche serait réduiteà peu près de moitié si le sys-
tème binaire persistait immuable. Au détriment de nos
pois età l'avantage du Curculionide, un palliatif tempère
cette cause de ruine : les œufs sont, en majorité, pondus
un par un et isolés.
Larécenteéclosiona pourindiceunpetit ruban sinueux,
pâle et blanchâtre, qui soulève et mortifie l'épiderme
de la cosse à proximité de la dépouille de l'œuf. C'est là
travail du nouveau-né, galerie sous-épidermique où
l'animalcule s'achemine, en recherche d'un point de
pénétration. Ce point trouvé, le vermisseau, mesurant à
peine un millimètre, tout pâle avec casque noir, perfore
l'enveloppe el plonge dans le spacieux étui du légume.
Il atteint les pois, se campe sur le plus rapproché. Je
l'observe de la loupe, explorant son globe, son monde.
Il creuse un puits perpendiculairement à la sphère. J'en
vois qui, à demi descendus, agitent l'arrière au dehors
pour se donner élan. En une brève séance, le mineur
disparait, il est chez lui.
230 MOEURS DES INSECTES
L'ouverture d'entrée, subtile, mais à toute époque
aisément reconnaissable par sa coloration brune sur
le fond vert pâle ou blond du pois, n'a pas d'emplace-
ment fixe; on la voit un peu de partout à la surface de
la graine, exception faite en général de la moitié infé-
rieure, c'est-à-dire de l'hémisphère ayant pour pôle
rernpâtemcnt du cordon suspenseur.
En cette partie se trouve précisément le germe, qui
sera respecté lors de la consommation et restera capa-
ble de se développer en plantule, malgré le large trou
dont la semence est forée par l'insecte adulte sortant.
Pourquoi cette région est-elle indemne î> quels motifs
sauvegardent le germe de la graine exploitée >
La Bruche, cela va de soi, n'a pas souci du jardinier.
Le pois est pour elle, rien que pour elle. En se refusant
quelques bouchées qui entraîneraient la mort de la
semence, elle n'a pas pour but l'atténuation du dégât.
Elle s'abstient pour d'autres motifs.
Remarquons que latéralement les pois se touchent,
serrés f'un contre l'autre; le ver en recherche du point
d'attaque ne peut y circuler à son aise. Remarquons
aussi que le pôle inférieur s'empâte de l'excroissance
ombilicale, présentant au forage des difficultés incon-
nues dans les parties que protège le seul épiderme.
Peut être même en cet ombilic, d'organisation à part,
se trouve-t-il des sucs spéciaux, déplaisants à la petite
larve.
A n'en pas douter, voilà tout le secret des pois ex-
ploités par la Bruche, et se conservant tout de môme
aptes à germer. Ils sont délabrés, mais non morts, parce
que l'invasion se fait sur l'hémisphère libre, région à
la fois d'accès plus aisé et de vulnérabilité moindre.
Comme d'ailleurs la pièce, en son entier, est trop co-
pieuse pour un seul, la perte de substance se réduit
au morceau préféré du consommateur, et ce morceau
o'est pas l'essentiel de la graine.
Avec des conditioas autres, avec des semences de
LA BRUCHI DU POIS 231
volume Irds réduit ou bien exagéré, nous verrions les
résultats changer du tout au tout. Dans le premier cas,
sous la dent du ver trop chichement servi, le germe
périrait, rongé comme le reste : dans le second cas,
l'abondante victuaille permettrait plusieurs convives.
Exploitées à défaut du pois, légume de prédilection, Ja
vesce cultivée et la grosse fève nous renseignent à cet
égard; la mesquine semence, épuisée jusqu'à la peau,
est une ruine dont on attendrait vainement la germi-
nation; la graine volumineuse, au contraire, malgié
les loges multiples du Charançon, conserve l'aptitude
à lever.
Etant reconnu que sur la cosse se trouve toujours un
nombre d'œufs bien supérieur à celui des pois inclus,
et que d'autre part chaque pois occupé est la propriété
exclusive d'une seule larve, on se demande ce que de-
viennent les surnuméraires. Périssent-ils au dehors
lorsque les plus précoces ont pris place un à un dans
le garde-manger légumineux? succombent-ils sous la
dent intolérante des premiers occupants? Ni l'un ni
l'autre. Racontons les faits.
Sur tout vieux pois, à cette heure sec, d'où la Bruche
adulte est sortie en laissant large ouverture ronde, la
loupe reconnaît, en nombre variable, de fines ponctua-
tions rousses, perforées au centre. Que sont ces taches,
dont je compte cinq, six et même davantage sur une
seule grainer La méprise n'est pas possible : ce sont
les points d'entrée d'autant de vermisseaux. Plusieurs
exploitants ont donc pénétré dans la semence, et de
toute l'équipe un seul a survécu, s'est fait gros et gras,
est parvenu à 1 âge adulte. Et les autres? Nous allons
voir.
En fin mai et juin, période des pontes, inspectons
les pois encore verts et tendres. La presque totalité des
graines envahies nous montre les ponctuations multi-
ples observées déjà sur les pois secs abandonnés des
Charançons. Est-ce bien le signe d'une réunion de com-
323 MOEURS DES INSECTES
mensaux? Oui. Décortiquons, en effet, lesdites graines,
séparons les cotylédons, que nous subdivisons au be-
soin. Nous mettons à découvert plusieurs larves, très
jeunes, courbées en arc, grassouillettes et se trémous-
sant, chacune dans une petite niche ronde au sein des
vivres.
La paix et le bien-être semblent régner dans la com-
munauté. Pas de querelle, pas de jalouse concurrence
entre voisines. La consommation débute, les victuailles
abondent, et les attablées sont séparées l'une de l'autre
par les cloisons que forment les parties encore intactes
du gâteau cotylédonaire. Avec pareil isolement en cel-
lule, nulle rixe à craindre ; entre convives, nul coup
de mandibules donné par mégarde ou par intention.
Pour tous les occupants, mômes droits de propriété,
même appétit et mêmes forces. Comment se terminera
l'exploitation en commun?
Je mets en tube de verre, après les avoir fendus, des
pois reconnus bien peuplés. Journellement, j'en ouvre
d'autres. Ces moyens me renseignent sur les progrés
des commensaux. D'abord rien de particulier. Isolé
dans son étroite niche, chaque vermisseau ronge autour
de lui. Il consomme, parcimonieux et paisible. Il est
encore bien petit, un atome le rassasie. Cependant le
gâteau d'un pois ne peut suffire à si grand nombre,
jusqu'à la fin. La famine menace ; tous doivent périr
moins un.
Voici qu'effectivement les choses changent bientôt
d'aspect. L'un des vers, celui qui dans la graine occupe
position centrale, grossit plus vite que les autres. A
peine a-t-il acquis volume supérieur à celui des con-
currents, que ces derniers cessent de manger, s'abs-
tiennent de fouiller plus avant. Ils s'immobilisent, se
résignent; ils trépassent de cette douce mort qui mois-
sonne les vies non conscientes. Ils disparaissent, fon-
dus, anéantis. Ils étaient si petits, les pauvres sacrifiés!
A 1 unique survivant désormais le pois appartient en
LA BRUCHB DU POIS î^î
entier. Que s'est-il donc passé, faisant la dépopulation
autour du privilégié > Faute de réponse topique, je pro-
poserai un soupçon.
Au centre du pois, plus doucement mijoté que le reste
par la chimie solaire, n'y aurait-il pas une pâtée inlan-
tile, une pulpe de qualité mieux appropriée aux déli-
catesses du vermisseau? Là peut-être, excité par un
aliment tendre, de haut goût et plus sucré, l'estomac
prend vigueur et devient apte à nourriture de digestion
moins facile. Avant l'écuelle de bouillie, avant le pain
des forts, le nourrisson a le laitage. La partie centrale
du pois ne serait-elle pas la mamelle delà Bruche P
D'une égale ambition, avec des droits pareils, tous
les occupants de la semence s'acheminent vers le déli-
cieux morceau. Le trajet est laborieux, et les stations
se répètent en des niches provisoires. On se repose; en
attendant mieux, on gruge sobrement autour de soi la
substance mûrie; on travaille de la dent encore plus
pour s'ouvrir un passage que pour se restaurer.
Enfin l'un des excavateurs, favorisé par la direction
suivie, atteint la laiterie centrale. Il s'y établit, et c'est
fini : les autres n'ont qu'à périr. Comment sont-ils
avertis que la place est prise? Entendent-ils le confrère
cognant de la mandibule la paroi de sa loge? perçoivent-
ils à distance la commotion du grignotement? Quelque
chose d'analogue doit se passer, car dès lors cessent les
tentatives de pousser plus avant les sondages. Sans
lutter contre l'heureux parvenu, sans essayer de le
déloger, les retardataires se laissent mourir. J'aime
cette candide résignation des arrivés trop tard.
Une autre condition, celle de l'espace, est en jeu
dans l'affaire. De nos Bruches, celle du pois est la plus
grosse. Il lui faut, quand vient l'âge adulte, une cer-
taine ampleur de logis que n'exigent pas, au même
degré, les autres exploiteurs de semences. Un pois lui
fournit très suffisante cellule; néanmoins la cohabita-
tion à deux y serait impossible : le large manquerait,
234 MOEURS DBS INSBCTI8
même en se gênant bien. Ainsi revient la nécessité
d'un mexorable emondage qui, dans la graine envahie,
supprime tous les concurrents moins un.
Dans sa masse spacieuse, la fève, chérie de la Bruche
presque à l'égal du pois, peut loger au contraire une
communauté. Le solitaire de tantôt s'y fait cénobite.
Sans empiéter sur le domaine des voisins, il y a place
pour cinq, six et davantage.
En outre, chaque larve trouve à sa portée la galette
des premiers jours, c'est-à-dire cette couche qui, loin
de la surface, s'affermit avec lenteur et conserve mieux
ses friandes sapidités. Cette couche interne représente
la mie d'un pain dont le reste serait la croûte.
Dans le pois, médiocre globule, elle occupe la partie
centrale, point restreint où doit parvenir le vermis-
seau, faute de quoi il périt; dans la fève, ample tourte,
elle tapisse le vaste joint des deux cotylédons aplatis.
Que l'attaque se fasse d'ici ou de là sur la grosse
semence, chaque larve n'a qu'à forer droit devant clic
pour rencontrer bientôt l'aliment convoité.
Aussi qu'arrive-t-il> Je dénombre les œufs fixés sur
une cosse de fève, je fais le relevé des graines incluses,
et, comparant les deux données, je reconnais qu'à raison
de cinq ou six commensaux, il y a largement place pour
la totalité de la famille. Ici plus de surnuméraires péris-
sant affamés presque au sortir de l'œuf; tous ont leur
part du somptueux morceau, tous prospèrent. L'abon-
dance des vivres balance les prodigalités de la pondeuse.
Si la Bruche adoptait toujours la fève comme établis-
sement de sa famille, je m'expliquerais très bien son
exubérant semis de germes sur la même gousse : riche
victuaille, d'acquisition facile, appelle nittée populeuse.
Le pois, de son côté, me rend perplexe. Par quelle aber-
ration la mère livre-telle ses fils à la famine sur l'insufii-
sant légume > Pourquoi tant de conviés autour d'une
graine, ration d'un seul?
Ce n'est pas ainsi que les choses se passent dans le
LA BRUCHB DU POIS 32Ç
bilan général de la vie. Certaine prévoyance régit les
ovaires et leur fait proportionner le nombre des consom-
mateurs au degré d'abondance ou de rareté de la chose
consommable. Le Scarabée, le Sphex, le Nécrophore et
les autres préparateurs de conserves alimentaires fami-
liales, imposent à leur fécondité d'étroites limites, parce
que les pains mollets de leur boulangerie, les bourriches
de leur venaison, les pièces deleurpourrissoir sépultural
sont d'acquisition laborieuse et peu productive.
La Mouche bleue de la viande entasse, au contraire,
ses germes par paquets. Confiante dans l'inépuisable
richesse d'un cadavre elle y prodigue ses asticots, sans
tenir compte du nombre. D'autres fois, la provende
s'acquiert par astucieux brigandage, qui expose les nou-
veau-nés à mille accidents mortels. Alors la mère fait
équilibre aux chances de destruction par un flux exagéré
de germes. Tel est le cas des Méloîdes, qui, larrons du
bien d'autrui dans des conditions très périlleuses, sont
doués en conséquence d'une prodigieuse fécondité.
La Bruche ne connaît ni les fatigues du laborieux,
obligé de restreindre sa famille, ni les misères du para-
site, obligé de l'exagérer. A son aise, sans recherches
coûteuses, rien qu'enscpromenant au soleil sur la plante
aimée, elle peut laisser suffisant avoir à chacundes siens;
elle le peut, et la folle s'avise de peupler à outrance la
gousse du pois, mesquine nourricerie où la grande majo-
rité périra de famine. Cette ineptie, je ne la comprends
pas : elle jure trop avec l'habituelle clairvoyance de
l'instinct maternel.
J'incline alors à croire que le pois n'est pas le lot ori-
ginel de la Bruche dans le partage des biens de la terre.
Ce serait plutôt la fève, capable d'héberger par graine la
demi-douzaine de convives et plus. Avec la volumineuse
semence, plus de disproportion criante entre la ponte de
l'insecte et les vivres disponibles.
D'ailleurs, à n'en pas douter, de nos diverses acqui-
iitions potagères, la fève est la première en date. Sa gros-
Î36 MŒURS DBS INSECTES
8cur exceptionnelle et son agréable saveur ont certaine-
ment attiré l'attention de l'homme dès les temps les plus
reculés. C'était une bouchée toute faite et de haute valeur
pour la tribu famélique. On s'empressa donc de la mul-
tiplier dans le Jardinet, à côté de la demeure, hutte de
branchages mastiqués de boue Ce fut le commencement
de l'agriculture.
Venus par longues étapes, avec leurs chariots attelés
de bœufs barbus et roulant sur des rondelles en troncs
d'arbres, les émigrants de l'Asie centrale apportèrent
dans nos sauvages contrées d'abord la fève, ensuite le
pois, et finalement la céréale, réserve par excellence
contre la faim. Ils nous amenèrent le troupeau, ils nous
firent connaître le bronze, le premier métal de l'outil-
lage. Ainsi parut chez nous l'aube de la civilisation.
Avec la fève, ces antiques initiateurs nous apportaient-
ils involontairement l'insecte qui nous la dispute aujour-
d'hui } Le doute est permis ; la Bruche semble indigène.
Je la trouve, du moins, prélevant tribut sur diverses
légumineuses du pays, végétaux spontanés, n'ayant
jamais tenté les convoitises de l'homme. Elle abonde en
particulier sur la grande gesse des bois [Lathyrus latifo-
lius), à magnifiques grappes de fleurs et beaux légumes
allongés. Les semences en sont de médiocre grosseur,
bien inférieures à celle de nos pois; mais, grugée jusqu'à
la peau, ce que l'habitant ne manquepas de faire, chacune
suffit à la prospérité de son ver.
Remarquons aussi leur nombre considérable; j'en
compte au delà d'une vingtaine par gousse, richesse
inconnue du pois, même en son état le plus prolifique.
Aussi, sans trop de déchet, la superbe gesse peut-elle en
général nourrir la famille confiée à sa gousse.
Si la gesse des bois vient à manquer, la Bruche n'en
continue pas moins son flux habituel de germes sur un
autre légume de saveur analogue, mais incapable de
nourrir tous les vers, par exemple sur la vesce voyageuse
(Vicia pet ei^rina), sur la vesce cultivée [Vicia sativa) . La
LA BRrCHB DU POIS 237
ponte reste nombreuse même sur les gousses insuffisan-
tes, parce que la plante du ddbut offrait copieuse pro-
vende, soit par la multiplicité, soit par la grosseur des
grames. Comme exploitation initiale, admettons la fève,
si réellement la Bruche est une étrangère; admettons la
grande gesse si l'insecte est indigène.
Un jour, dans le recul des âges, le pois nous est venu,
récolté d'abord en ce même jardinet d'avant l'histoire où
la fève l'avait précédé. L'homme le trouva meilleur que
la gourgane, aujourd'hui bien délaissée après tant de
services rendus. Ce tut aussi l'avis du Charançon, qui,
sans oublier tout à fait sa fève et sa gesse, établit son
campement général sur le pois, de siècle en siècle objet
d'une culture plus étendue- Aujourd'hui nous devons
faire part à deux; la Bruche prélève à sa convenance,
elle nous laisse ses restes.
Cette prospérité de l'insecte, fille de l'abondance et de
la qualité de nos produits, est, sous un autre rapport,
décadence. Pour le Charançon comme pour nous, le
progrès en choses de mangeaille n'est pas toujours per-
fection.La race profite mieux, restant sobre- Sur sa gour-
gane. sur sa gesse, mets grossiers, la Bruche fondait des
colonies de faible mortalité infantile. 11 y avait place pour
tous. Sur le pois, exquise sucrerie, périt de tamine la
majeure pan des conviés. Les rations v sont peu nom-
breuses, et les prétendants sont multitude-
Ne nous attardons pas davantage en ce problème;
informons-nous du vermisseau devenu seul proprié-
taire du pois par la mort de ses frères- Il n est pour
rien dans ce décès; les chances l'ont servi, et voilà tout.
Au centre de la semence, riche solitude, il fait œuvre
de ver, œuvre unique, manger. Il ronge autour de lui,
il agrandit sa niche, qu'il remplit toujours en entier de
sa panse dodue, il est de bonne tournure, grassouillet
luisant de santé Si je le tracasse, il tourne mollement
dans sa loge, il dodeline de la tête. C'est sa manière de
•e plaindre de mes importunités. Laissons-lc tranquille.
328 MOEURS DBS INSECTES
Il profite si bien et si vite que, les chaleurs cani-
culaires venues, le reclus s'occupe déjà de la pro-
chaine libération. L'adulte n'est pas assez bien outillé
pour s'ouvrir lui-même une issue à travers le pois,
maintenant durci en plein. La larve connaît cette
future impuissance, elle y pourvoit avec un art con-
sommé. De ses robustes mâchoires elle fore un puits
de sortie, exactement rond, à parois très nettes. Nof^'
meilleurs burins travaillant l'ivoire ne feraient pas
mieux.
Préparer à l'avance la lucarne d'évasion, ce n'est pas
assez; il faut songer non moins bien à la tranquillité
que réclame le délicat travail de la nymphose. Par la
lucarne ouverte un intrus pourrait venir, qui mettrait
à mal la nymphe sans défense. Cette ouverture restera
donc close. Et comment? Voici l'artifice.
Le ver forant le pertuis de délivrance ronge la ma-
tière farineuse sans en laisser une miette. Parvenu à
la peau du grain, brusquement il sarrètc. Cette mem-
brane, demi-translucide, est le rideau protecteur de
l'alcôve à n-iétamorphose, l'opercule qui défend la cabine
contre les malintentionnés de l'extérieur.
C'est aussi l'unique obstacle que rencontrera l'adulte
à l'heure du déménagement. Pour en faciliter la cul-
bute, le ver a eu soin de graver à l'intérieur, tout
autour de la pièce, une rainure de moindre résistance.
L'insecte parfait n'aura qu'à jouer des épaules, cogner
un peu du front, pour soulever la rondelle et la faire
choir, pareille au couvercle d'une boîte. Le trou de sor-
tie se montre, à travers la peau diaphane du pois, sous
l'aspect d'une large tache orbiculaire, qu'assombrit
l'obscurité du manoir. Ce qui se passe là-dessous n'est 1
pas visible, dissimulé qu'il est derrière une sorte de '
vitrage dépoli.
Belle invention que cet opercule de hublot, barricade
contre l'envahisseur et trappe soulevée d'un coup d é-
paule par le reclus à l'heure opportune. En ferons-nous
LA BRUCHE DU POIS 339
honneur à la bruche) L'ingénieux insecte concevrait-il
l'entreprise, méditerait-il un plan et travaillerait-il sur
un devis qu'il s'est tracé lui-même? Ce serait bien beau
pour la cervelle d'un Charançon. Avant de conclure,
donnons la parole à l'expérience.
Je dépouille de leur épidcrme des pois occupés ; je
les préserve d'une dessiccation trop rapide en les dépo-
sant dans des tubes de verre. Les vers y prospèrent
aussi bien que dans les pois intacts. A Theure requise,
se font les préparatifs de la délivrance-
Si le mmeur agit guidé par sa propre inspiration, s'il
cessede prolonger sa galerie du moment quesl reconnu
assez mince le plafond, de temps à autre ausculté, que
doit-il advenir dans les conditions actuelles) Se sentant
voisin de la surface au degré voulu, le ver mettra fin
au forage: il respectera la dernière couche du pois nu,
et de la sorte obtiendra l'indispensable écran défenseur.
Rien de pareil n'arrive. Le puits s'excave en plein;
son embouchure bâille au dehors, aussi large, aussi
soignée d'exécution que si l'épiderme du grain la pro-
tégeait encore. Les raisons de sécurité n'ont nullement
modifié l'habituel travail. Dans ce logis de libre accès,
l'ennemi peut venir; lever n'en est pas préoccupé.
Il n'y songe pas davantage quand il s'abstient de
trouer à fond le pois vêtu de l'épiderme. Il s'arrête sou-
dain parce que la membrane sans farine n'est pas de
son goût. Nous excluons de nos purées les peaux des
pois, ces encombrantes nullités culinaires. Cela n'est
pas bon. Apparemment, la larve de la Bruche est comme
nous : elle déteste le coriace parchemin de la semence.
Elle s'arrête à l'épiderme, avertie par un déplaisant
manger. Et de cette aveision résulte une petite mer-
veille. L'insecte n'a pas de logique. Il obéit, passif, à
une logique supérieure ; il obéit, non moins inconscient
de son art que ne l'est la matière cristallisable quand
elle assemble, dans un oidre exquis, ses bataillons
d'atomes.
230 MGBURS DBS INSECTBS
Dans le courant du mois d'août, un peu plus tôt, un peu
plus tard, des orbes ténébreux se dessinent sur les pois,
toujours un seul par semence, sans exception aucune. Ce
sont les écoutilles de sortie- Pour une bonne part, en
septembre elles s'ouvrent. L'opercule, disque qui sem-
ble fait à l'cmporte-pièce, se détache très nettement et
tombe à terre, laissant libre l'orifice du logis. La Bruche
sort, costumée de frais, en sa forme finale.
La saison est délicieuse. Les fleurs abondent, éveil-
lées par des ondées; les émigrés des pois les visitent
en des liesses automnales. Puis, les froids venus, ils
prennent leurs quartiers d'hiver en des retraites quel-
conques. D'autres, tout aussi nombreux, sont moins
pressés de quitter la semence natale. Ils y séjournent,
immobiles, toute la rude saison, à l'abri, derrière l'o-
percule qu'ils se gardent bien d'ébranler. La porte de
la cellule ne jouera sur ses gonds, c'est-à-dire sur la
rainure de moindre résistance, qu'au retour des cha-
leurs Alors les retardataires déménagent, rejoignent
les précoces, prêts à l'ouvrage les uns et les autres lors-
que les pois fleurissent.
Scruter un peu de partout les instincts dans l'inépui-
sable variété de leurs manifestations, est, pour l'obser-
vateur, le grand attrait du monde cntomologique, car
nulle part ne se révèle mieux la merveilleuse ordon-
nance des choses de la vie. Ainsi comprise, l'entomo-
logie, je le sais, n'est pas goûtée de tout le monde; on
tient en pauvre estime le naïf occupé des faits et gestes
de l'insecte. Pour le terrible utilitaire, un quarteron de
pois préservés de la Biuche importe davantage qu'une
somme d'observations sans profit immédiat.
Et qui vous a dit, homme de peu de foi, que l'inutile
d'aujourd'hui ne sera pas demain l'utile) Instruits des
mœurs de la bête, nous pourrons mieux défendre notre
bien. Ns méprisons pas l'idée désintéressée, il pourrait
nous en cuire. C'est par le cumul de l'idée, immédia-
tement applicable ou non, que l'humanité s'est laite et
LA BRUCHE DU POIS 33 <
continuera de se faire, meilleure aujourd hui qu'autre-
fois, meilleure dans Tavcnir que dans le présent. Si
nous vivons de pois et de gourganes, que nous dispute
la Bruche, nous vivons aussi du savoir, le puissant
pétrin où se malaxe et fermente la pâte du progrès.
L'idée vaut bien la gourgane.
Entre autres choses, elle nous dit: « Le grainetier n'a
pas à se mettre en frais de guerre contre la Bruche.
Lorsque les pois arrivent en magasin, le mal est déjà
fait, irréparable, mais non transmissible. Les grains
intacts n'ont rien à craindre du voisinage des grains
attaqués, si longtemps que le mélange persiste. De ces
derniers, la Bruche sortira à son heure; elle s'envolera
de l'entrepôt si la fuite est possible; dans le cas con-
traire, elle périra sans infester en aucune manière les
semences restées saines. Jamais de ponte, jamais de
génération nouvelle sur les pois secs de nos approvi-
sionnements; jamais non plus de dégât causé par l'ali-
mentation de 1 adulte. »
Notre Bruche n'est pas hôte sédentaire des maga-
sins ; il lui faut le grand air, le soleil, la liberté des
champs. Trèi sobre en ce qui la concerne, elle dédai-
gne absolument les duretés du légume; à son fin mu-
seau suffisent quelques lampées mielleuses, humées
sur les fleurs. La larve, d'autre part, réclame la ten-
dre brioche du pois vert, en travail de croissance et
renfermé dans sa cosse. Pour ces motifs, le magasin
ignore toute pullulation ultérieure de la part du rava-
geur introduit au début.
L'origine du mal est aux champs. C'est là surtout
qu'il conviendrait de surveiller les méfaits delà Bruche,
si nous n'étions pas presque toujours désarmés quand
il s'agit de lutter contre l'insecte. Indestructible par
son nombre, sa petitesse, son astuce sournoise, la petite
bète se rit des colères de l'homme. Le jardinier sacre
et peste; le Charançon ne s'en émeut : imperturbable,
il continue son métier de percepteur de dîmes. Heik*
332 MOEURS DES INSECTBf
rcu sèment des aides nous viennent, plus patients, plus
perspicaces que nous.
La premidre semaine du mois d'août, lorsque 1î
Bruche mûre commence à déménager, je fais connais-
sance avec un petit Ghalcidien, protecteur de nos pois.
Sous mes yeux, dans mes bocaux d'éducation, l'auxi-
liaire sort en abondance de chez le Charançon. La
femelle a la tête et le thorax roux, le ventre noir avec
longue taridre. Un peu moindre, le mâle porte costume
noir. Les deux sexes ont, l'un et l'autre, pattes rougeâ-
très, antennes filiformes.
Pour sortir de la graine, l'exterminateur de la Bruche
ouvre lui-même une lucarne au centre de la rondelle
dpidermique qu'a dénudde le ver duCurculionide en vue
de sa future ddlivrance. Le dévord a prdpard la voie dô
sortie du ddvorant. D'aprds ce ddtail, le reste se devine.
Quand sont terminds les prdliniinaires de la mdta-
morphose, quand le trou de sortie est ford, muni de
son obturateur, pellicule superficielle, le Ghalcidien
survient affaird. Il inspecte les pois, encore sur la
plante, dans leurs cosses ; il les ausculte des antennes ; il
ddcouvre, cachds sous l'enveloppe géndrale du Idgume,
les points faibles à plafond dpidermique. Alors, redres-
sant sonpal de sondeur, il l'implante à travers la cosse,
il perfore le mince opercule. Si profonddment qu'il soit
retird au cœur de la semence, le Curculionide, larve
encore ou bien nymphe, est atteint par la longue mdca-
nique. Il reçoit un œuf sur ses tendres chairs, et le coup
est fait. Sans défense possible, car il est à cette heure
ver somnolent ou bien nymphe, le gros poupard sera
tari jusqu'à la peau.
Quel dommage de ne pouvoir favoriser à notre guise
la multiplication de ce fervent exterminateur! Hdlas
c'est ici le ddcevant cercle vicieux où nous enserrent nos
auxiliaires des champs; si nous voulons avoir en aide
beaucoup de Chalcidiens sondeurs des pois, ayons
d abord beaucoup de Bruches.
XIX
LA BRUCHE DES HARICOTS
S'il est un légume du bon Dieu sur la terre, c'est biec-
le haricot. 11 a pour lui toutes les qualités : souplesse de
pâte sous la dent, sapidité flatteuse, abondance, bas pru
et vertus nutritives. C'est une chair végétale qui, dol.
odieuse, non sanglante, équivaut aux horreurs découpées
sur létal du boucher. Pour en rappeler énergiquemen
les services, l'idiome provençal le nomme gounflo-gus.
Sainte téve, consolation des gueux, à peu de frais, oui
tu le gontles, le travailleur, l'homme de bien et de talent
à qui n'est pas échu le bon numéro dans l'insensée loterie
delà vie; fève débonnaire, avec trois gouttes d'huile et
filet de vinaigre, tu faisais le régal de mes jeunes années;
maintenant encore, sur le tard de mes jours, tu es la
bienvenue dans ma pauvre écuelle. Soyons amis jusqu'à
la fin.
Aujourd'hui, mon dessein n'est pas de célébrer tes
mérites : je veux, tout simplement, t'adresser une ques-
tion de curieux. Quel est ton pays d'origine? Es-tu venue
de l'Asie centrale, avec la gourgane et le pois ? Faisais-
tu partie de la collection de semences que nous appor-
taient de leur jardinet les premiers pionniers de la
culture) L'antiquité te connaissait-eiler
Ici l'insecte, témoin impartial et bien renseigné, ré-
pond : « Non, dans nos régions, l'antiquité ne connais-
sait pas le haricot. Le précieux légume n'est pas veou
dans DOS pays par les mêmes voies que la fève. C'est ua
etrar.ger, tard introduit dans l'ancien continent. »
J)4 MŒURS OBS INSECTES
Le dire de l'insecte mérite sérieux examen, étayé qu'il
est de raisons fort plausibles. Voici les faits. Depuis bien
longtemps attentif aux choses de l'agriculture, je n'ai
jamais vu des haricots attaqués par un ravageur quel-
conque de la série entomologique, en particulier par les
Bruches, exploiteurs attitrés des semences légumineuses.
J'interroge sur ce point les paysans mes voisins. Ce
sont gens de haute vigilance quand il s'agit de leur
récolte. Toucher à leur bien, méfait abominable, bientôt
découvert. D'ailleurs la ménagère est là qui, épluchani
dans une assiette, grain par grain, les haricots destinés
à la marmite, ne manquerait pas de trouver le mallai
teur sous son doigt scrupuleux.
Eh bien, tous, unanimement, répondent à mes ques-
tions par un sourire où se lit leur peu de foi en mon
savoir concernant les petites bétes. « Monsieur, disent-
ils, apprenez que dans le haricot il n'y a jamais de ver.
C'est une graine bénie, respectée du Charançon. Le pois,
la fève, la lentille, la gesse, le pois chiche, ont leur ver-
mine; lui, lou gounflo-gics, jamais. Comment ferions-
nous, pauvres gens que nous sommes, si le Courcoussoun
nous le disputait? »
Le Curculionide, en effet, le méprise, dédain bien
étrange si l'on considère avec quelle terveur les autres
légumes sont attaqués. Tous, jusqu'à la maigre lentille,
sont ardemment exploités; et le haricot, si engageant
par le volume et la saveur, reste indemne- C'est à n'y
rien comprendre. Pourquels motifs la Bruche, qui passe,
sans hésiter, de l'excellent au médiocre, du médiocre à
l'excellent, dédaigne-t-elle la délicieuse graine? Elle
quitte la gesse pour le pois, elle quitte le pois pour la
fève, la vescc, satisfaite du mesquin granule aussi bien
que de l'opulent gâteau, et les séductions du haricot la
laissent indifférente. Pourquoi?
Apparemment parce que ce légume lui est inconnu
Les autres, tant les indigènes que les acclimatés venus
de l'Orient, lui sont familiers depuis des siècles; chaque
LA BRUCHB DBS HARICOTS 2^^
année clic en éprouve l'excellence, et confiante dans les
leçons du passé, elle règle sur les antiques usages les
soins de l'avenir. Le haricot lui est suspect comme nou-
veau venu dont elle ignore jusqu'ici les mérites.
L'insecte hautement l'affirme : chez nous, le haricot
estde datcrécente. Il nous est venu detrèsloin, à coup sûr
du nouveau monde. Toute chose mangeable convoque
des préposés à son utilisation. S'il était originaire de
l'ancien continent, le haricot aurait ses consommateurs
attitrés, à la façon du pois, de la lentille etdes autres La
moindre semence de légumineuse, souvent pas plus
grosse qu'une tête d'épingle, nourrit sa Bruche, un nain
qui patiemment la gruge, l'excave en habitacle ; et lui, le
dodu, 1 exquis, serait épargné !
A cette étrange immunité, pas d'autre explication que
celle-ci : comme la pomme de terre et le maïs, le haricot
est un don du nouveau monde. Il est arrivé chez nous
non accompagné de l'insecte, son réglementaire exploi-
teur au pays natal; il a trouvé dans nos ch.mps d autres
grainetiers qui, ne le connaissant pas, l'ont dédaigné.
De même sont respectés ici le maïs et la pomme de terre
à moins que ne surviennent, accidentellement importés,
leurs consommateurs américains.
Le dire de l'insecte est confirmé par le témoignage
négatif des vieux classiques : à la rustique table de leurs
paysans, jamais le haricot ne paraît. Dans la seconde
églogue de Virgile, Thestylis prépare le repas des mois-
sonneurs :
Thestylis et rapide fessis messoribus sestu
Allia serpyllumque herbas contundit dentés.
La mixture est l'équivalent de Vaïoli, cher au gosier
provençal. Cela fait très bien en des vers, mais c'est peu
substantiel. On désirerait ici le plat de résistance, le plat
de haricots rouges, assaisonnés d'oignon coupé menu.
A la bonne heure : voilà qui leste l'estomac, tout en res-
'.aat rural, non moins bien que l'ail. Ainsi repue, eo
33^ MOBURS DES INSECTES
plein air, au chant des cigales, l'équipe des moissoD-
neurs peut faire brôve méridienne et doucement digérer,
à Tombre des javelles. Nos modernes Thestylis, peu
dittérentes de leurs sœurs antiques, se garderaient bien
d'oublier \t gounjlo-gus, ressource économique des lar-
ges appétits. La Thestylis du poète n'y songe, parce
qu'elle ne les connaît pas.
Le même auteur nous montre Tityrc offrant l'hospi-
talité d'une nuit à son ami Mélibée, qui, chassé de son
bien par les soldats d'Octave, s'en va, la jambe traînante,
derrière son troupeau de chèvres. Nous aurons, dit
Tityre, des châtaignes, du fromage, des fruits- L'histoire
ne dit pas si Mélibée se laissa tenter. C'est dommage.
Pendant le sobre repas, nous aurions appris, de façon
plus explicite, qu'aux pâtres des vieux temps manquait
le haricot.
Ovide nous raconte, en délicieux récit, la réception
que Philémon et Baucis firent aux dieux inconnus hôtes
de leur chaumière Sur la table à trois pieds équilibrée
d'un tesson, ils servent de la soupe aux choux, du lard
rance, des œufs tournés un moment sur la cendrechaude,
des cornouilles confites dans la saumure, du miel, des
fruits. A ces rustiques somptuosités un mets manque,
mets essentiel que n'oublieraient pas les Baucis de nos
campagnes. Après la soupe au lard viendrait, obliga-
toire, la platée de haricots- Pour quels motifs Ovide,
lui si riche de détails, ne parle-t-il pas du légume qui
ferait si bien dans le menu > Même réponse : il ne devait
pas le connaître.
En vain j'interroge le peu que mes lectures m'ont appris
sur le manger rural aux temps antiques, aucun souvenir
ne me revient concernant le haricot. Le pot du vigneron
et du moissonneur me parle du lupin, de la fève, du pois,
de la lentille, jamais du légume par excellence.
Sous un autre rapport, le haricot a réputation. Ça
flatte, comme dit l'autre, ça flatte, on en mange, et puis
va te promener. Il se prête donc aux grosses plaisaiitenct
LA BRUCHE DES HARICOTS 2};
aimées du populaire, surtout quand elles sont formulées
par le génie sans vergogne d'un Aristophane et d'un
Plaute Quels effets de scène avec une simple allusion à
la fève sonore, quels éclats de rire parmi les mariniers
d'Athènes et les portefaix de Rome! En leur folle gaieté
dans un langage moins réservé que le nôtre, les deux
maîtres comiques ont-ils fait quelque usage des vertus
du haricot? Aucun. Silence complet sur le tonitruant
légume.
Le terme de haricot donne lui-même à réfléchir. C'est
un mot bizarre, sans parenté avec nos vocables. Par sa
tournure étrangère à nos combinaisons de sons, il éveille
en l'esprit quelque jargon de Caraïbes, comme le font
caoutchouc et cacao. L'expression viendrait-elle, en effet,
des Peaux-Rouges de l'Amérique? Avec le légume,
aurions-nous reçu, plus ou moins conservé, le nom qui
le désignait en son pays natal ? Peut-être bien, mais
commuent le savoir? Haricot, fantasque haricot, tu nous
proposes curieux problème de linguistique.
Le français l'appelle aussi/aséo/c, yZa^eo/e/. Le pro-
vençal le nomme faioù Qt/avioù; le catalan, fayol; l'es-
pagnol, faseolo ; le portugais /e^'io ; l'italien, /a^/Mo/o.
Ici je me reconnais : les langues de la famille latine ont
conservé, avec l'inévitable altération de la désinence, le
terme antique dQ Jase o lus.
Or, si je consulte mon lexique, je trouve : faselus^faseo-
lus, phaseolus, haricot. Savant lexique, permettez-moi de
vous le dire : vous traduisez mal ; faselus, faseolus, ne
peut signifier haricot. Et la preuve sans réplique, la
voici. Dans ses Géorgiques\ Virgile nous apprend en
quelle saison il convient de semer le faselus. Il nous dit ;
Si vero viciamque seres vilemque faselum...,
Haud obscura cadens mittet tibi signa Bootes;
Iricipe, et ad médias senientem extende pruinas
Kien de plus clair que le précepte du poète adœjrablc-
I. GtoT giques, liv. !•', vers 22761 suivants.
238 MOEURS DBS INSBCTBS
aient renseigné sur les choses des champs : il faut com-
mencer les semailles du faselus à l'époque où la constel-
lation du Bouvier disparaît au couchant, c'est-à-dire
vers la fin d'octobre, et les poursuivre jusqu'au milieu
des frimas.
En de telles conditions, le haricot est hors de cause :
c'est une plante frileuse qui ne supporterait pas la
moindre gelée. L'hiver lui serait fatal, même sous le
climat de l'Italie méridionale. Plus résistants au froid à
cause de leur pays d'origine, le pois, la fève, la gesse et
autres ne redoutent pas, au contraire, l'ensemencement
automnal et se maintiennent prospères pendant l'hiver
à la condition que le climat ait quelque douceur.
Quereprésente alors le/ase/wsdesGéor^i^ues, le légume
problématique qui a transmis son nom au haricot dans
les langues latines? En tenant compte de Tépithéte mé-
prisante \ilis dont le stigmatise le poète, volontiers je
verrais en lui la gesse cultivée, le grossier pois carré, la
jaïsso peu estimée du paysan provençal.
J'en étais là du problème du haricot presque élucidé
par le seul témoignage de l'insecte, lorsqu'un document
inattendu vient me donner le dernier mot de l'énigme.
C'est encore un poète, de grand renom, M. Josè-Maria
de Heredia, qui prête son aide au naturaliste. Sans se
douter du service rendu, un de mes amis, l'instituteur du
village, me communique une brochure ^ où je lis la con-
versation suivante entre le maître ciseleur de sonnets et
une dame journaliste lui demandant laquelle de ses
œuvres il préfère.
« — Que voulez-vous que je vous réponde, fait le
poète. Je suis très embarrassé... Je ne sais quel est le
sonnet que je préfère : je les ai tous faits avec une peine
horrible... Et vous, lequel préférez-vous?
« — Comment est-il possible, mon cher maître, de
choisir au milieu dejoyaux,chacund une parfaite beauté?
I . Noël des Annales politiques et littéraires : Les Enfants jugés par
leurs pères, T901 .
LA BRUCHE DES HARICOTS 2^3
Vous faites étinceler, sous mes yeux émerveillés, des
perles, des émeraudes, des rubis; comment puis-je me
décider à préférer l'émeraude à la perle? Le collier entier
me transporte d'admiration.
« — Eh bien ! moi, il y a quelque chose dont je suis
plus fier que de tous mes sonnets, et qui a bien plus fait
pour ma gloire que mes vers.
« J'ouvre de grands yeux, et je demande :
« ~ C'est?...
(( Mon maître meregardeavecmalice; puis triomphant
avec cette belle flamme dans les yeux qui éclaire sa face
de jeunesse, il crie :
« — C'est d'avoir trouvé l'étymologie du mot haricot I
« Je suis tellement stupéfaite que j oublie de rire.
n — Ce que je vous dis là est très sérieux.
« — Je connaissais, mon cher maître, votre réputation
de profonde érudition; mais de là à m'imaginer que vous
étiez glorieux d'avoirtrouverTétymologiedumotharicot,
ah ! non, non ! je ne m'attendais pas à celle-là ! Pouvez-
vous me raconter de quelle façon vous avez fait cette
découverte?
« — Très volontiers. Voici : j'ai trouvé des renseigne-
ments sur les haricots en faisant des recherches dans le
beau livre d'histoire naturelle du seizième siècle, d Her-
nandez : De Historia planiarum novi orbis. Le mot de
haricot est mconnu en France jusqu'au dix-septième
siècle; on disait fèves ou phaséols;ç:n mexicain, ayacoi.
Trente espèces de haricots étaient cultivées au Mexique
avant la conquête. On les nomme encore aujourd'hui
ayacot, surtout le haricot rouge, ponctué de noir ou de
violet. Un jour, je me suis rencontré, chez Gaston Paris,
avec un grand savant. En entendant mon nom, il se pré-
cipite et me demande si c'est moi qui ai découvert l'éty-
mologie du mot haricot. Il ignorait absolument que
j'eusse fait des vers et publié les Trophées... »
Ah! la superbe boutade, qui met la joaillerie des son-
nets sous la protection d'un légume! Je suis à mon tour
S40 MOEURS DBS INSECTES
ravi de Vayacot. Comme j'avais raison de soupçonner
dans le bizarre terme haricot une locution de Peau-
Rouge! Comme Tinsecte était véridique nous affirmant,
à sa manière, que la précieuse graine nous était venue
du nouveau monde! Tout en gardant, de peu s'en faut,
sa dénomination première, la fève de Montézuma,
Vayacot aztèque, a passé du Mexique dans nos jardins i
potagers. '
Mais il nous est parvenu non accompagné de l'in-
secte, son consommateur titulaire, car dans son pays
natal il doit y avoir certainement un Curculionide qui
prélève dîme sur le riche légume. Nos indigènes grigno-
teurs de semences ont méconnu l'étranger ; ils n'ont pas
eu encore le temps de se familiariser avec lui et d'en
apprécier les mérites; prudemment ils se sont abstenus
de toucher à Vayacot, suspect par sa nouveauté. Jusqu'à
nos jours, la fève mexicaine était donc restée indemne,
singulier disparate avec nos autres légumes, tous ardem-
ment exploités par le Charançon.
Cet état de choses ne pouvait durer. Si nos champs
n'ont pas l'insecte amateur du haricot, le nouveau monde
a le sien. Par la voie des échanges commerciaux, quel-
que sac de légumes véreux nous l'apportera un jour ou
l'autre. C'est inévitable.
L'invasion n'a pas manqué, assez récente, semble-t-il,
d'après les documents dont je dispose. Il y a trois ou
quatre ans, je reçus de Maillane, dans les Bouches-du-
Rhône, ce que je cherchais en vain dans mon voisinage,
interrogeant ménagères et cultivateurs, très étonnés de
mes demandes. Nul n'avait vu le ravageur des haricots,
nul n'en avait ouï parler. Des amis, informés de mes
recherches, m'envoyèrent de Maillane. dis-je, de quoi
largement satisfaire ma curiosité de naturaliste. C'était
un boisseau de haricots outrageusement ruinés, percés
de trous, changés en une sorte d'épongé. Là dedans
grouillait, innombrable, une Bruche rappelant celle des
lentilles par sa minime taille.
LA BRUCHE DES HARICOTS 34I
Les expéditeurs me parlaient du dégât éprouvé à Mail-
lane L'odieuse bestiole, disaient-ils, avait détruit la
majeure partie de la récolte. Un vrai fléau, dont on
n'avait pas encore eu d'exemple, s'était abattu sur les
haricots, laissant à peine à la ménagère de quoi garnir
sa marmite. Quant aux mœurs, aux façons d'opérer du
coupable, on les ignorait. C'était à moi de m'en informer
par l'expérimentation.
Vite, expérimentons. Les circonstances me servent.
Nous sommes au milieu de juin, et j'ai dans le jardin un
carré de haricots précoces, haricots noirs de Belgique,,
semés en vue du ménage- Devrais-je être privé du cher
légume, lâchons sur la nappe de verdure le terrible des-
tructeur. Le développement de la plante est au degré re-
quis, si je m'en rapporre à ce que la Bruche des pois m'a
déjà montré : les fleurs abondent, les gousses pareille-
ment, vertes encore et de toute grosseur.
Je mets dans une assiette deux ou trois poignées de
mes haricots maillanais, et je place l'amas grouillant en
plein soleil au bord de mon carré de légumes. Ce qui va
se passer, je crois le deviner. Les insectes libres et ceux
que le stimulant du soleil ne tardera pas à libérer, vont
prendre l'essor. Trouvant à proximité immédiate la
plante nourricière, ils s'y arrêteront, en prendront pos-
session. Je les verrai explorer les gousses, les fleurs ;
sans longue attente, j'assisterai à la ponte. En des con-
ditions pareilles, ainsi se comporterait la Bruche des
pois.
Eh bien, non : à ma confusion, les événements ne sont
pas ce que je prévoyais. Quelques minutes, les insectes
se trémoussent au soleil, entr'ouvrent et referment les
élytres pour assouplir le mécanisme de l'essor, puis ils
s'envolent, maintenant l'un, maintenant l'autre ; ils mon-
tent dans l'air lumineux; ils s'éloignent, bientôt perdus
de vue. Ma persévérante attention n'obtient pas le moin-
dre succès : pas un des envolés ne se pose sur les hari-
cots.
Iti
342 MOEURS DES INSECTES
Les joies de la liberté satisfaites, reviendront-ils ce
soir, demain, après-demain? Non, ils ne reviennent pas.
Toute la semaine, aux heures favorables, j'inspecte les
rangées de semis, fleur par fleur, gousse par gousse ;
jamais de Bruche présente, jamais de ponte. Et cepen-
dant l'époque est propice, car en ce moment les mères
captives dans mes bocaux déposent à profusion leurs
germes sur les haricots secs.
Essayons en une autre saison. Je dispose de deux au-
tres carrés où j'ai fait semer le haricot tardif, le Cocot
rouge, un peu à l'usage de la maisonnée, mais avant
tout à l'intention des Bruches. Échelonnés à distance
convenable, les deux semis me donneront récolte l'un en
août, l'autre en septembre et plus tard.
Je recommence avec le haricot rouge l'expérience faite
avec le haricot noir. A plusieurs reprises, en temps op-
portun, je lâche dans le fourré de verdure des essaims
de Bruches, extraits de mes bocaux, entrepôt général.
Chaque fois le résultat est nettement négatif. En vain,
toute la saison, jusqu'à épuisement des deux récoltes, je
prolonge mes recherches presque quotidiennes : je ne
parviens pas à découvrir une gousse peuplée, pas même
un Charançon stationnant sur la plante.
Et pourtant la surveillance ne fait pas défaut. Recom-
mandation est faite à mon entourage de respecter en
plein certaines rangées que je me réserve ; avis est donné
d'être attentif aux œufs qui pourraient se trouver sur les
gousses récoltées. Moi-même je scrute de la loupe, avant
de les livrer à la ménagère pour les écosser, les légumes
venus de l'enclos ou des jardins voisins. Peine inutile ;
nulle part trace de ponte.
A ces épreuves en plein air, j'en adjoins d'autres sous
verre. Des flacons allongés reçoivent des gousses fraîches
appendues à leur tige, les unes vertes, les autres bigar-
rées de carmin et contenant des semences non éloignées
du point de maturité. Chaque appareil se complète avec
une population de Bruches. Cette fois, j'obtieas des œufs,
LA BRUCHE DES flARICOTS 343
mais ils ne m'inspirent pas confiance: la mère les a dépo-
sés sur la paroi des flacons, et non sur les légumes.
N'importe, ils éclosent. Je vois les vermisseaux errer
quelques jours, explorant d'un zèle égal les cosses et le
verre. Enfin, du premier au dernier, piteusement ils
périssent sans toucher aux vivres servis.
La conséquence s'impose, évidente : le haricot ten-
dre et frais n'est pas leur affaire. A l'inverse de la
Bruche du pois, la Bruche des haricots refuse de con-
fier sa famille aux légumes non durcis par l'âge et la
dessiccation ; elle dédaigne de s'arrêter sur mon semis,
parce qu'elle n'y trouve pas la provende requise.
Que lui faut-il donc r 11 lui faut le grain vieux, dur,
sonnant à terre ainsi qu'un petit caillou. Je vais la
satisfaire. Je mets dans mes appareils des gousses très
mûres, coriaces, longtemps desséchées au soleil. Cette
fois, la famille prospère, les vermisscau.x perforent
l'aride étui, atteignent les semences, y pénétrent, et
désormais tout marche à souhait.
C'est ainsi, suivant toute apparence, que la Bruche
envahit le grenier du cultivateur. Des haricots sont
laissés sur pied dans les champs, jusqu'à ce que plan-
tes et légumes, grillés par le soleil, aient atteint par-
faite dessiccation. Le battage pour isoler les semences
n'en sera que plus aisé. C'est alors que la Bruche,
trouvant les choses à sa guise, s'occupe de la ponte.
En rentrant sa récolte un oeu tard, le paysan rentre
aussi le ravageur,
xMais la Bruche exploite surtout le grain de nos entre-
pôts. A l'exemple de la Calandre, qui gruge le froment
de nos greniers et ne fait cas de la céréale balancée
dans son épi, elle abhorre de même la semence tendre
et s'établit de préférence dans l'obscure tranquillité de
nos amas. C'est un ennemi redoutable du grainetier
encore plus que du paysan.
Quelle fougue de destruction, une fois le ravageur
installe dans nos trésoib ic-ammeux* Mes flacons
344 MŒURS DES INSECTES
hautement en témoignent. Un seul grain de haricot
héberge nombreuse famille, jusqu'à la vingtaine fré-
quemment. Et ce n'est pas une se^le génération qui
l'exploite, mais bien trois et quatre dans l'année. Tant
qu'il reste sous la peau matière comestible, de nou-
veaux consommateurs s'y établissent, de façon qu'à la
fia le haricot devient odieuse dragée de farinctte ster-
corale. L'épiderme, dédaigné des vers, est un sac percé
de lucarnes rondes en nombre égal à celui des habi-
tants émigrés ; le contenu cède sous le doigt, s'étale en
nauséabonde pâte de déjections poudreuses. La ruine
du légume est complète.
La Bruche du pois, solitaire dans sa semence, con-
somme juste dequoi se creuser l'étroite niche de la nym-
phe. Le reste demeure intact, si bien que la graine peut
germer et servir même à l'alimentation, si l'on écarte de
l'esprit des répugnances non motivées. L'insecte améri-
cain n'a pas cette réserve; il épuise à fond son haricot, il
en fait une immondice que j'ai vue refusée par les porcs.
L'Amérique n'y va pasen douceurquandcUe nous envoie
sesfléauxeniomologiques. Ellenous a valu le Phylloxéra,
le pou ealamiieux contre lequel ne cessent de lutter nos
vignobles; elle nous vaut aujourd'hui le Charançon des
haricots, sérieuse menace de l'avenir. Quelques expé-
riences nous diront le péril.
Depuis tantôt trois ans, sur la table de mon labora-
toire aux bètes sont rangées, au nombre de quelques
douzaines, des bocaux et des flacons fermés d'un voile
de gaze qui prévient l'évasion tout en laissant aération
permanente. Ce sont mes cages à fauves. J'y élève la
Bruche des haricots, en variant le régime à ma guise.
Entre autres choses, ils m'apprennent que l'insecte, loin
d'être exclusif dans le choix de ses établissements, s'ac-
commode de nos divers légumes, à quelques rares excep-
tions près.
Tous les haricots lui conviennent, les blancs comme
Iss noirs, les rouges comme les bariolés, les petits comme
LA BRrCHE DES HARICOTS 345
les gros, ceux de la dernière récolte comme les vieux ds
plusieurs années, presque indomptables par l'eau bouil-
lante. Ils sont attaqués de préférence à l'état de graines
libres, moins dispendieuses au travail d'invasion; mais,
sous le couvert de leur étui naturel, ils sont exploités
avec autant de zèle lorsque les dénudés manquent. A
travers la cosse, souvent rigide et parcheminée, les ver-
misseaux naissants savent très bien les atteindre. C'est
ainsi que se fait l'invasion dans les champs.
Est également reconnue d'excellente qualité la dolique
à longue gousse, appelée ici lou faioù borgne^ le haricot
borgne, à cause de la tache noire qui lui fait à l'ombilic
une sorte d'œil poché. Je crois même reconnaître chez
mes pensionnaires une prédilection marquée pour ce
légume.
Jusque-là rien d'anormal : la Bruche ne sort pas du
genre botanique Phaseolus. Mais voici qui aggrave le
péril et nous montre l'amateur phaséolaire sous un jonr
inattendu. La Bruche accepte sans la moindre hésitation
le pois sec, la fève, la gesse, la vesce. le pois chiche;
elle va, toujours satisfaite, de l'un à l'autre; sa familis
vit prospère en ces divers légumes, tout aussi bien que
dans le haricot. Seule la lentille est refusée, peut-être 4
cause de l'insuffisance de son volume Quel rcdoutabie
exploiteur que ce Curculionide américain!
Le malde\ieodraitpiresi,commc je l'ai craintd'abord,
l'insecte passait, toujours vorace, des légumineuses aux
céréales. Il n'en est rien. Etablie dans mes bocaux avc:c
amas de froment, d'orge, de rir, de maïs, la Bruche inva-
riablement périt sans laisser descendance. Même résultat
avecles semences huileuses, le ricin, les graincsdu grand
soleil. Hors des légumes, plus rien ne convient à la Bru-
che. Ainsi limité, son lot n'est pas moins un des plus
vastes. Fougueusement elle en use. elle en abuse.
Les œufs sont blancs, étirés en menu cylindre. Aucun
ordre dans leur dissémination, aucun choix dans leur
ercp!accrr\;ïnt. La pondeuse les dépose, soiî isoles, soit
2\6 MOEURS DES INSECTES
par petits groupes, aussi bien sur les parois du bocal que
sur les haricots. En sa négligence, elle va même jusqu'à
les fixer sur le maïs, le café, le ricin et autres semences
où la famille doit périr à bref délai, ne trouvant pas ali-
ment de son goût. A quoi bon ici la clairvoyance mater-
nelle) Abandonnés n'importe où, sousl'amas de légumes,
les germes sont toujours en place, car c'est aux nouveau-
nés de se mettre en recherche et de trouver eux-mêmes
les points d'invasion.
En cinq jours au plus l'œuf éclôt. Il en sort mignonne
créature blanche, à tête rousse. C'est un point tout juste
visible. Le vermisseau se renfle en avant pour donner plus
de force à son outil, sa gougemandibulaire, quidoit forer
ia graine dure, l'équivalent du bois. Ainsi se renflent les
larves des Buprestes et des Capricornes, mineuses des
troncs d'arbre. Aussitôt née, la vermine rampante déam-
bule au hasard avec une activité qu'on n'attendrait guère
d'un âge aussi tendre. Elle vagabonde, inquiète de trou-
ver au plus tôt le gîte et le manger.
Du jour au suivant, c'est fait pour la plupart. Je vois
le vermisseau trouer le coriace épiderme de la semence;
j'assiste à ses efforts; je le surprends à demi plongé dans
un commencement de galerie qui se poudre à Tembou-
churc d'une farine blanche, déblai du forage. Il entre, il
s'enfonce dans le cœur de la semence. Il en sortira sous
la forme adulte au bout de cinq semaines, tant son évo-
lution est rapide.
Cette hâte du développement permet plusieurs généra-
tions dans Tannée. J'en ai reconnu quatre. D'autre part,
un couple isolé m'a fourni une famille de quatre-vingts.
Ne considérons que la moitié du résultat, pour tenir
compte des deux sexes, que j'admets équivalents en nom-
bre. Au bout de l'an, les couples issus de cette origine
seront donc la quatrième puissance de quarante; ils
représenteront en larves l'effroyable total de cinq millions
et plus. Quel monceau de haricots ravagerait pareille
legionl
LA BRUCHE DES HARICOTS 347
L'industrie de la larve rappelle de tous points ce que
nous a fait connaître la Bruche des pois. Chaque ver se
creuse une loge dans la masse farineuse, en respectant
l'épidermesous forme derondelle protectrice, que l'adulte
aisément fera choir d'une poussée au moment de la sor-
tie. Sur la fin de la vie larvaire, les loges transparaissent
à la surface du légume comme autant d'orbes obscurs.
Enfin, l'opercule tombé, l'insecte quitte sa loge, et le
haricot reste percé d'autant de trous qu'il a nourri de
vers.
Très sobres, satisfaits de quelques débris farineux, les
adultes ne semblent nullement désireux d'abandonner ie
tas tant qu'il y a des grains de bonne exploitation. Dc^
pariades se font dans les interstices du monceau; les
mères sèment leurs œufs à l'aventure ; les jeunes s'éta-
blissent, qui dans les haricots intacts, qui dans les grai-
nes trouées, mais non encore épuisées; et de cinq semai-
nes en cinq semaines, le grouillement recommence toute
la belle saison. Enfin la dernière génération, celle de
septembreoud'octobre, sommeille dansses loges jusqu'au
retour des chaleurs.
Si jamais le ravageur des haricots devenait par trop
menaçant, la difficulté ne serait pas bien grande de lui
faire une guerre d'extermination. Ses moeurs nous ren-
seignent sur la tactique à suivre. C'est un exploiteur de
la récolte sèche, rentrée au grenier, amoncelée dans les
magasins. S'il est difficile de se préoccuper de lui en
pleine campagne, c'est aussi à peu près inutile. Le gros
de ses affaires est ailleurs, dans nos entrepôts. L'ennemi
s'établit chez nous, à notre portée. Dès lors, au moyen
des insecticides, la défense devient relativement aisée.
XX
LE CRIQUET CENDRÉ
Je viens de voir une chose émouvante : la dernière mue
d'un Criquet, l'extraction de l'adulte de sa gaine larvaire.
C'est magnifique, mon sujet est le Criquet cendré, le
colosse de nos acridiens, fréquent sur les vignes en sep-
tembre, au moment des vendanges. Par sa taille, qui
atteint la longueur du doigt, ilse prête mieux qu'un autre
à l'observation.
Disgracieuse en sa corpulence, la larve, rustique ébau-
che de l'insecte parfait, est habituellcincnt d'un vert
tendre; mais il s'en trouve aussi d'un vert bleuâtre, d'un
jaune sale, d'un brun roux, et même d'un griscendrépareil
à celui du costume de l'adulte Le corselet est fortement
caréné et crénelé, avec semis de fines ponctuations blan-
ches, veriqueuses. Puissantes, comme celles de l'âge
mûr, les pattes postérieures ont volumineux cuissot ga-
lonné de rouge, ei longue jambe façonnée en double scie.
Les élytres, qui dans peu de jours dépasseront large-
ment le bout du ventre, sont, en l'état actuel, deux mes-
quins ailerons triangulaires, adossés par leur bord supé-
rieur et continuant la caréné du corselet. Leurs bouts
libres se relèvent en manière d'auvent pointu- Basques
dont l'étoffe semble avoir été chichement et ridiculement
rognée, elles couvrent tout juste la nudité de la bèie à la
base du dos. Sous leur couvert s'abritent deux maigres
lanières, germes des ailes, plus réduites encore.
Bref, les somptueuses, les sveltes voilures prochaines
sont des loques d'une parcimonie outrée jusqu'au gru-
LE CRIQUET CENDRÉ 34q
lesque. Que sortira-t-i! de ces misérables étuis? Une
merveille d élégance et d'ampleur.
Observons en détail comment les choses se passent.
Se sentant mûre pour la transformation, la bêle s'as-riffe
au treillis de la cloche avec les pattes postérieures et les
intermédiaires. Celles d'avant se replient, se croisenr sur
la poitrine et restent sans emploi comme soutien de l'in-
secte renversé, le dos en bas. Les ailerons triangulaires,
fourreaux desélytres, ouvrent leurtoiiure aigué et s'écar-
tent latéralement; les deux étroites lames, origine des
ailes, se dressent au centre de l'intervalle mis à découvert
et divergent un peu. Voilà prise, avec toute la stabilité
nécessaire, la pose de l'écorchement.
Il s'agit d'abord de faire éclater la vieille tunique. En
arrière du corselet, sous la toiture en pointe du proîhorax,
des pulsations se produisent par gonOements et dégon-
flements alternatifs. Semblable travail s'accomplit en
avant à la nuque, et probablement aussi sous le couvert
entier de la carapace à rompre. La finesse des membra-
nes aux jointures permet de le reconnaître en ces points
DUS, mais la cuirasse du corselet nous le cache dans la
partie centrale.
Là donc affluent par ondées les réserves sanguines de
la bête. Leur marée montante se traduit en coups de bé-
lier hydraulique. Distendue par cette poussée des humeurs,
par cette injection où l'organismeconcenlre ses énergies,
lécorce enfin se rompt suivant une ligne de moindre ré-
sistance qu'ont préparée les délicates prévisions de la vie.
La déchirure bâille tout le long du corselet et s'ouvre
précisément sur la caréné, sorte de soudure des deux
moitiés symétriques. Indomptable partout ailleurs, l'en-
veloppe a cédé à ce point médian, conservé plus faible
que le reste. La fente se prolonge un peu en arriére et
descend entre les attaches des ailes, elle remonte sur la
tête jusqu à la base des antennes, où elle envoie, à droite
et à gauche, une courte ramitication.
Par cette brèche, le dos se montre, tout mol, pâle, à
2«;0 MOEURS DBS INSBCTES
peine teinté de cendré. Lentement il se gonfle et fait de
plus en plus gibbosité. Le voilà dégagé en plein
Le tête suit, extirpée de son masque, qui reste en place,
intact dans ses moindres détails, mais d'aspect étrange
avec ses gros yeux de verre ne regardant plus. Les étuis
des antennes, sans une ride, sans dérangement aucun et
dans leur position naturelle, pendent sur cette face morte,
devenue translucide.
Pour émerger de leur gaine si étroite, les enserrant
avec une rigoureuse précision, les fils antennaires n'ont
donc éprouvé aucune résistance capable de retourner à
l'envers leurs fourreaux, de les déformer, de les rider au
moins. Sans violenter le contenant noueux, le contenu,
d'égal volume et noueux lui aussi, est parvenu à sortir
tout aussi aisément que le ferait un objet lisse et droit
glissant dans un étui d'ampleur non gênante. Ce méca-
nisme d'extraction deviendra plus frappant encore au
sujet des pattes postérieures.
C'est letourdes pattes d'avant et puis des intermédiai-
res de dépouiller brassards et gantelets, toujours sans
déchirure aucune, si petit soit-elle, sans pli d'étoffe
frippée, sans trace de dérangement dans la position
naturelle. L'insecte est alors fixé au dôme de la clo-
che uniquement par les griffettes des longues pattes
d'arrière. 11 pend suivant la verticale, la tête en bas,
oscillant ainsi qu'un pendule si je touche au treillis.
Quatre minimes crocs de romaine sont ses appuis de
suspension.
S'ils cèdent, s'ils se décrochent, l'insecte est perdu,
incapable de déployer son énorme voilure ailleurs que
dans l'espace. Mais ils tiendront ferme : la vie, avant do
se retirer, les a laissés raidis et consolidés de façon à
supporter, inébranlables, les arrachements qui vont
suivre.
Maintenant émergent les élytres et les ailes. Ce
quatre loques étroites vaguement rayées de sillons
mblables à des bouts de cordelettes en papier
Ll CRîQUKT CEN'DR 3^1
mâché. Elles n'atteignent guère que le quart de la lon-
gueur finale.
Leur mollesse est telle qu'elles fléchissent sous le
poids et retombent le long des flancs de la bête en sens
nverse de la normale direction. Leur extrémité libre,
qui doit se tourner vers l'arriére, est dirigée maintenant
vers la tête de l'animal suspendu renversé. Quatre folio-
les d'un herbage charnu, meurtries et courbées par une
pluie d'orage, représentaient assez bien le pitoyable bou-
quet des futurs organes du vol.
Un profond travail doit sefaire pour amener les choses
à la perfection requise. L'œuvre intime est même large-
ment ébauchée, solidifiant des liquides, glaires mettant
de l'ordre dans l'informe; mais rien au dehors ne trahit
encore ce qui se passe dans ce mystérieux laboratoire.
Tout y semble inerte.
En attendant, les pattes postérieures se dégagent. Les
grosses cuisses se montrent, teintées à la façon interne
d'un rose pâle, quideviendra rapidement galon d'un car-
min vif. L'émersion est aisée, la volumineuse base, le
gigot, frayant la voie au manche rétréci.
C'est autre chose pour la jambe. Celle-ci, quand Tin-
secte est adulte, sehérisse, dans toute salongueur, d'une
double série d'épines acérées et dures. En outre, quatre
forts éperons la terminent au bout inférieur. C'est une
véritable scie, mais à deux rangées de dents parallèles,
et tellement robuste qu'on pourrait, petitesse à part, la
comparer à la grossière scie d'un carrier.
La jambe de la larve a même structure, de sorte que
l'objet à extraire est logé dans un étui d'aussi farouche
arrangement. Chaque éperon est inclus dans un éperon
pareil, chaque dent est engagée dans le creux d'une dent
semblable, et le moulage est si rigoureux qu'on n'obtien-
drait pas contact plus intime en remplaçant l'enveloppe
à dépouiller par une c^ iche de vernis étendue au pm-
ceau
Néanmoins la scie tibiale sort de là sans amener le
352 MOEURS DES INSECTES
moindre accroc en un point quelconque de son 6troit<;ct
longue gaine. Si je ne l'avais vu, et revu, je n'oserais le
croire; la jambidre rejetée est entidrement intacte dans
toute son dtendue. Ni les dperons terminaux ni les dpines
à double rang n'ont mordu sur le subtil moule. La scie a
respectd partout le fourreau ddlicat que mon souffle
suffit à lacérer; le fdroce râteau a glissé là-dedans sans
produire la moindre égratignurc.
Jdtais loin de m'attendrc à pareil résultat. En consi-
dération de l'armure épineuse, je me figurais que la
jambe se dépouillerait par écailles se détachant d'elles-
mêmes ou cédant à la friction ainsi qu'un épidermemxort.
La réalité dépasse mes prévisions. Et combien 1
Des éperons et des épines du moule en subtile bau-
druche sortent sans violence, sans gdne aucune, les épe-
rons et les épines qui font de la jambe une scie capable
d'entamer le bois tendre; et la guenille dépouillée reste
en place, toujours accrochée par ses grirfcttes au dômede
la cloche, n'ayant subi aucun pli, aucune rupture La
loupe n'y constate aucune trace d'effort brutal. Telle elle
était avant l'excoriation, telle elle reste après. La jam-
bidre, pellicule morte, demeure, dans ses plus menus
détails, l'exacte répétition de la jambe vivante.
A qui nous proposerait d'extraire une scie de quelque
étui en baudruche rigoureusement moulé sur son acier,
et de conduire l'opération sans la moindre déchirure,
nous répondrions par un éclat de rire, tant l'impossibi-
lité est flagrante. La vie se joue de ces impossibilités;
elle a des méthodes pour réaliser au besoin l'absurde. La
patte du Criquet nous l'enseigne
Dure comme elle est une fois hors de sa gaine, la scie
tibiale se refuserait invinciblement à sortir tant que ne
serait pas mis en pièces le fourreau qui si étroitement
l'enserre. La difficulté est alors tournée, car il est indis-
pensable que les jambières, uniques cordons de suspen-
sion, restent intactes afin de fournir solide appui jus-
qu à délivrance complète.
LB CRIQUBT CENDRÉ 2^3
La patte en travail de libération n'est pas le membre
propre à la marche; ellen'apas encore la rigidité, qu'elle
possédera tantôt. Elle est molle, éminemment flexible.
Dans la partie que le dépouillement expose au regard. Je
la vois s'infléchir, se courbera ma guise sous la seule
iaflucnce de la pesanteur quand j'incline la cloche. La
gomme élastique, en fine lanière, n a pas plus de sou-
plesse. La consolidation y fait cependant de rapides
progrès, car en quelque minutes sera acquise la rigidité
convenable.
Plus avant, dans la partie que la gaine me cache, la
jfimbe est certainement plus molle et dans un état
d'exquise plasticité, je dirais presque de fluidité, qui lui
permet de franchir les passages^à peu prés comme s'écou-
lerait un liquide.
Les deoticulations de la scie s'y trouvent déjà, mais
n'ont rien de leur âpreté prochaine. De la pointe du canif
je peux, en efl"et, décortiquer partiellement une jambe et
extraire les aiguillons de leur moule corné. Ce sont des
germes d'épines, des bourgeons de consistance molle,
qui fléchissent sous la moindre pression et reprennent
leur relief dès que cesse la gêne de l'obstacle.
Ces aiguillons se couchent en arrière pour la sortie :
ils se redressent, ils se solidifient à mesure que lajambc
émerge. J'assiste, non ausimple rejet de guêtres voilant
des tibias parachevés dans leur armure, mais à une sorte
de naissance qui nous déconcerte par sa promptitude.
A peu près ainsi, mais avec bien moins de délicate
précision, les pinces de l'écrevisse, à l'époque de la mue,
dégagent du vieux fourreau de pierre les chairs molles
de leur double doigts.
Enfin voici leséchasses libres. Elles se replient molle-
m ent dans la rainure de la cuisse pour y mûrir immobi-
les . Le ventre se dépouille. Sa fine tunique se ride, se
!^hifl"onneet remonte vers l'extrémité qui, ^-eule, quelque
temps encore, reste engagée dans la défroque. Ce point
excepté, tout le Criquet es4 à un.
354 MŒURS DES INSECTES
Il pend d'aplomb, la tête en bas, retenu par les griffet-
tes des jambières maintenant vides. Pendant tout ce tra-
vail, si minutieux et si long, les quatre crochets n'ont
pas cédé, toute l'extraction a été conduite avec délicatesse
et prudence.
L'insecte ne bouge, fixé par l'arrière à sa guenille. Il
aie ventre rebondi c utremesure, distendu apparemment
parla réserve d'hun eurs organisables que l'expansion
des ailes et des élytres va bientôt mettre en œuvre. Le
Criquet se repose; il se remet de ses fatigues. Vingt mi-
nutes d'attente se passent.
Puis, d'un effort de l'échiné, le pendu se redresse et
de ses tarses antérieurs harponne la dépouille. accrochée
au-dessus de lui. Jamais acrobate, suspendu par les
pieds à la barre du trapèze, n'a déployé, pour se redres-
ser, telle vigueur des reins. Ce tour de force accompli,
le reste n'est plus rien.
Avec l'appui qui vient de griffer, l'insecte remonte un
peu et rencontre le treillis de la cloche, l'équivalent de la
broussaille usitée dansleschampspour la transformation.
Il s'y fixe avec les quatre pattes antérieures. Alors le
bout du ventre achève de se libérer ; et du coup, ébranlée
par une dernière secousse, la dépouille tombe à terre.
Cette chute m'intéresse, me rappelant avec quelle te-
nace persistance la défroque de la Cigale brave les vents
de l'hiver sans choir de sa brindille d'appui. La transfi-
guration du Criquet est conduite à peu près de la même
façon que celle de la Cigale. Comment se fait-il alors
que l'acridien se donne des points de suspension si peu
solides?
Les crochets tiennent bon tant que n'est pas fini le tra-
vail d'arrachement qui semblerait devoir tout ébranler;
ils cèdent pour une secousse de rien dès que ce travail
est terminé. Il y a donc un équilibre très instable, dé-
montrant encore une fois avec quelle délicate précision
l'insecte sort de sa gaine.
Faute d'un meilleur terme, je viens de dire arrache-
LE CRIQUET CENDRÉ 255
ment Ce n'est pas tout â tait cela. Ce mot implique vio-
lence; et de violence il ne saurait y en avoir, à cause de
l'instabilité de l'équilibre. Que, troublé par un effort,
l'insecte vienne à choir, et c'est fait de lui. Il séchera sur
place, ou tout au moins, ne pouvant s'étaler, ses organes
du vol resteront misérables chiffons. Le Criquet ne s'ar-
rache pas : il coule délicatement hors de son fourreau.
On dirait qu'un doux ressort l'en expulse.
Revenons aux élytres et aux ailes, qui n'ont fait aucun
progrés apparent depuis leur sortie des étuis. Ce sont
toujours des moignons à fines rayures longitudinales,
presque des bouts de cordelettes. Leur déploiement,
qui durera au delàde trois heures, est réservé pour la fin,
alors que l'insecte est au complet à nu et dans sa
station normale.
Nous venons de voir le Criquet se retourner la tête en
haut- Ce redressement suffit pour ramener les élytres et
les ailes dans leur naturelle disposition. D'une extrême
souplesse et courbées par le poids, elles pendaient, diri-
geant leur bout libre vers la tête de l'animai renversé.
En ce moment, toujours par l'effet de leur poids, cllel
sont rectifiées et dans l'orientation normale. Plus de
courbure en pétales de fleurette, plus de direction inter-
vertie, ce qui ne change rien à leur mesquine apparence.
En son état de perfection, l'aile est en éventail. Un
faisceau rayonnant de robustes nervures la parcourt dans
le sens de la longueur et fournit la charpente de la voi-
lure, apte à s'étaler et à se replier. Dans les intervalles,
s'étagent, innombrables, de menus croisillons qui font
du tout un réseau à mailles rectangulaires. L'élytre,
grossière et bien moins étendue, répète cette structure
par carreaux.
Ni dans l'une ni dans l'autre, sous forme de bout de
cordelette, rien ne se voit de ce tissu à mailles. Tout se
borne à quelques rides, quelques sillons flexueux annon-
çant que les moignons sont des paquets d'une étoffe
savamment pliée et réduite au moindre volume
2^6 MŒURS DBS INSECTES
L'étalage de la pièce commence vers l'épaule. Où ne
se distinguait d'abord rien de précis se voit bientôt une
aire diaphane subdivisée en mailles d élégante netteté.
Petit à petit, avec une lenteur qui défie la loupe, cette
aire augmente d'étendue aux dépens du bourrelet informe
terminal. Sur les confins des deux parties, le bourrelet
qui se développe et la gaze déjà développée, en vain mon
regard persiste : je ne vois rien, pas plus que je ne ver-
rais dans une lame d'eau. Mais attendons un moment, et
le tissu à carreaux se montre avec une parfaite netteté.
A s'en tenir à ce premier examen, on dirait vraiment
qu'un fluide organisable brusquement se fige en réseau
de nervures ; on croirait se trouver en présence d'une
cristallisation semblable, par sa soudaineté, à celle d'une
dissolution saline sur le porte-objet du microscope. Eh
bien, non : ce n'est pas ainsi que les choses doivent se
passer. La vie, dans ses ouvrages, n'a pas cette brus-
querie.
Je détache une aile à demi développée, et je braque
sur elle l'œil puissant du microscope. Cette fois, je suis
satisfait. Sur les confins où semblait se tisser à mesure
le réseau, réellement ce réseau préexiste. J'y reconnais
très bien les nervures longitudinales déjà fortes ; j'y vois,
pâles il est vrai, et sans relief, les croisillons transverscs.
je retrouve le tout dans le bourrelet terminal, dont je
parviens à déployer quelques lambeaux.
C'est reconnu. L'aile n'est pas en ce moment un tissu
sur le métier, où l'énergie procréatrice promènerait sa
navette; c'est un tissu déjà complet. Il ne manque à sa
perfection que l'étalage et la rigidité, l'équivalent du
coup de fer à l'empois donné à notre lingerie.
En trois heures et davantage, l'explanation est par-
achevée. Les ailes et les élytres se dressent sur le dos du
criquet en une énorme voilure, tantôt incolore, tantôt
d'un vert tendre, comme le sont, en leur début, les ailes
de la cigale. On est émerveillé de leur ampleur quand on
songe aux mesquins paquets qui les représentaient
1, Criquet cendré. — 1', Nervalure d'une aile.
2, Balanin éléphant victime de sa longue mécaniqu(
LE CRIQUBT CENDRÉ 257
d'abord. Comment tant d'étoffe a-t-ellc pu y trouver
place!
Les contes nous parlent d'un grain de chènevis qui
contenait la lingerie d'une princesse. Voici un autre grain
plus étonnant encore. Celui du conte, pour germer, se
multiplier et donner enfin la quantité de chanvre néces-
saire au trousseau, mettait de longues années ; celui du
Criquet fournit à bref délai somptueuse voilure.
Lentement, ce superbe cimier qui se dresse en quatre
lames planes prend consistance et coloration. Le lende-
main, la coloration est au degré requis. Pour la première
fois les ailes se plissent en éventail et se couchent à leur
place ; les élytres infléchissent leur bord externe en une
gouttière qui se rabat sur les flancs. La transf^ormation
est terminée. Il ne reste plus au gros Criquet qu'à durcir
davantage et à rembrunir le gris de son costume au
milieu des joies du soleil. Laissons-le à ses félicités et
revenons un peu en arriére.
Les quatre moignons, issus de leurs fourreaux peu
après la rupture du corselet suivant sa carène médiane,
contiennent, nous venons de le voir, les élytres et les ailes
avec leur réseau de nervures, sinon parfait, du moins
déterminé dans le plan général de ses innombrables
détails. Pour déployer ces pauvres paquets et les conver-
tir en opulente voilure, il suffit que l'organisme, fonc-
tionnant ici comme pompe foulante, lance dans leurs
canalicules, déjà préparés, un flot d'humeurs tenues en
réserve pour ce moment, le plus laborieux de tous. Avec
cette canalisation tracée à l'avance, une fine injection
explique l'étalage
Mais, encore renfermées dans leurs étuis, qu'étaient
donc les quatre lames de gaze? Les spatules alaires, les
ailerons triangulaires de la larve sont-ils des moules dont
les plis, replis et sinuosités façonnent leur contenu à leur
image et tissent le réseau de l'élytre et de l'aile futures?
Si nous sommes en présence d'un réel moulage,
l'esprit a le repos d'une halte. Nous nous disons : Il est
il
258 MOEURS DES INSECTES
tout simple que la chose moulée soit conforme à la cavité
du moule. Mais ce repos n'est qu'apparent, car le moule à
son tour réclamerait l'origine de l'inextricable complica-
tion exigée. Ne remontons pas aussi haut. Pour nous
tout y serait ténèbres. Bornons-nous auxfaits observables.
Je soumets à l'examen de la loupe un aileron de la
larve, mûre pour la transformation. J'y vois un faisceau
d'assez fortes nervures rayonnant en éventail. Dans les
intervalles, d'autres nervures, pâles et fines, sont inter-
calées. Enfin, plus délicates encoreet coudées en chevrons,
de nombreuses lignes transversales, très courtes, com-
plètent le tissu.
C'est bien là une ébauche sommaire de l'élytre future
mais quelle différence avec l'organe mûr ! La disposition
rayonnante des nervures, charpentes de l'édifice, n'est
du tout la même ; le réseau formé par les nervures trans-
versales n'annonce en rien la prochaine complication. Au
rudimentaire va succéder l'infiniment complexe, au gros-
sier l'excellent en perfection. Même remarque au sujet
de la languette alaire et de son résultat, l'aile finale.
C'est de pleine évidence quand on a sous les yeux a
la fois l'état préparatoire et l'état définitif: Taileron de la
larve n'est pas un simple moule élaborant la matière à
son image et façonnant l'élytre sur le modèle de sa
cavité.
Non, la membrane attendue n'est pas encore là-dedans
sous forme d'un paquet qui, déployé, nous étonnera par
l'ampleur et l'extrême complication de son tissu. Ou, pour
mieux dire, elle s'y trouve, mais à l'état potentiel. Avant
d'être chose réelle, elle est chose virtuelle qui, néant
encore, est capable de devenir. Elle s'y trouve comme le
chêne se trouve dans son gland.
Un fin bourrelet diaphane cerne le bord libre tant de
la spatule alaire que de l'aileron élytral. Sous un fort
grossissement, on y voit quelques douteux linéaments de
la future dentelle. Gela pourrait bien être le chantier où
la vie va mettre ses matériaux en mouvement. Plus rien
LB CRIQUET CENDRÉ 359
de visible, plus rien qui fasse pressentir le prodigieux
réseau dont chaque maille doit avoir prochainement sa
forme et sa place déterminées avec une précision géo-
métrique.
Pour que la matière organisable se configure en lame
degazeetdécrivel'inextricable labyrinthe de la nervation,
il y a donc mieux et plus haut qu'un moule. Il y a un plan
prototype, un devis idéal qui impose à chaque atome em-
placement précis. Avant que la matière se mette en branle,
la configuration est déjà virtuellement tracée, les voies
des courants plastiques sont déjà réglées. Les moellons
de nos édifices, se coordonnent d'après le devis médité
par l'architecte; ils sont assemblage idéal avant d'être
assemblage réel.
De mêmc,railed'unCriquet, somptueuse dentelleémcr-
geanî d'un étui mesquin, nous parle d'un autre Archi-
tecte, auteur des plans sur lesquels travaille la vie.
Sous une infinité de manières, la genèse des êtres
soumei à nos méditations des merveilles bien supérieures
à celles de l'Acridien; mais, en général, elles passent
inaperçues, obombrées qu'elles sont par le voile du temps.
La durée, en de lents mystères, nous dérobe les plus
étonnants spectacles si l'esprit n'est pas doué d'une te-
nace patience. Ici, par extraordinaire, les faits s'accom-
plissent avec une promptitude qui s'impose à l'attention,
même hésitante
Qui veut voir un peu, sans fastidieux délais, avec quelle
inconcevable dextérité travaille la vie, n'a qu'à s'adresser
au gros Criquet des vignes. L'insecte lui montrera ce que,
par une extrême lenteur, cachent à notre curiosité la se-
mence qui germe, la feuille qui s'étale, la tleur qui s'or-
ganise. On ne peut voir pousser le brin d'herbe; on voit
très bien pousser l'élytre et l'aile du Criquet.
La stupeur vous saisit devant cette sublime fantasma-
gorie du grain de chènevis devenu en quelques heures
superbe toile. Ah ! c'est une fière artiste que la vie pro-
menant sa navette pour tisser la voilure d'un Criquet,
200 MCEURS DES INSECTES
de l'un de ces insectes de rien dont Pline disait déjà;
In his tam parvis, ferè nuilis^quœ vis^ quœ sapientia, quant
tnextricabilis perfectio !
Comme le vieux naturaliste a été bien inspiré cette
fois ! Répétons avec lui : (( Quelle puissance, quelle sa-
gesse, quelle inextricable perfection dans l'infime recoin
que vient de nous montrer l'Acridien des vignes I »
J'ai ouï dire qu'un savant chercheur, pour qui la vie
n'est qu'un conflit de forces physiques et chimiques, ne
désespérait pas d'obtenir un jour artificiellement la ma-
tière organisable, le protoplasme, comme dit le jargon
officiel. Si c'était en mon pouvoir je m'empresserais de
donner satisfaction à l'ambitieux.
Eh bien, soit : vous avez préparé de toutes pièces le
protoplasme. A force de méditations, d'études profondes,
de soins minutieux, de patience inaltérable, vos vœux
sont exaucés; vous avez extrait de vos appareils une
glaire albuminoïde, aisément corruptible et puant en
diable au bout de quelques jours ; bref, une saleté. Que
ferez-vous de votre produit >
L'organiserez-vous > Lui donnerez-vous structure
d'édifice vivant ? Avec une seringue Pravaz, l'injecterez-
vous entre deux lamelles impalpables pour obtenir ne
serait-ce que l'aile d'un moucheron >
Le Criquet agit à peu prés de cette façon-là. Il injecte
son protoplasme entre les deux feuillets de l'aileron, et
la matière y devient élytre parce qu'elle y trouve, comme
guide, Tarchétype idéal que j'invoquais tantôt. Elle est
régie dans le labyrinthe de son cours, par un devis anté-
rieur à la mise en place, antérieur à la matière même.
Cet archétype coordonnateur des formes, ce primor-
dial régulateur, l'avez-vous au bout de votre seringue?
— Non. — Eh bien, alors jetez votre produit. Jamais la
vie ne jaillira de cette ordure chimique.
XXÎ
LE HANNETON DES PINS
En écrivant Hanneton des pins en tête de ce chapitre,
j« commets une hérésie volontaire; la dénomination or-
thodoxe de l'insecte est : Hanneton foulon (Melolontha,
fullo, Lin.). Il ne faut pas être difficile en matière de no-
menclature, je le sais bien; faites un bruit quelconque,
soudez-y désinence latine, et vous aurez, pour l'euphonie,
l'équivalent de bien des étiquettes alignées dans les boîtes
de l'entomologiste. La raucité serait encore excusable si
le terme barbare ne signifiait autre chose que la bête
signifiée; mais d'habitude, ce nom, fouillé dans ses ra-
cines grecques ou autres, a certains sens où le novice
espère trouver de quoi se renseigner un peu.
Mal lui en prend. Le mot savant lui parle de subtilités
difficiles à saisir et d'importance très médiocre. Trop
souvent il l'égaré, il l'achemine vers des aperçus n'ayant
rien de commun avec la vérité telle que nous la fournit
l'observation. Ce sont parfois des erreurs criantes, parfois
des allusions bizarres, insensées. Pourvu qu'elles sonnent
décemment, combien sont préférables les locutions où
l'étymologie ne trouve rien à disséquer!
De ce nombre serait /m/Zo, si le mot n'avait pas une
signification première surlaquelle l'esprit se porte immé-
diatement. Cette expression latine veut dire le foulon^
celui qui sous un filet d'eau foule le drap, l'assouplit et
l'expurge des apprêts du tissage. En quoi le Hanneton
objctdece chapitre a-t-il quelques rapports avec l'ouvrier
202 MOEURS DES INSECTES
foulcur? Vainement on se creuserait la cervelle, réponse
acceptable ne viendrait pas.
Le terme de Julio appliqué à un insecte se trouve dans
Pline. En un certain chapitre, le grand naturaliste traite
des remèdes contre la jaunisse, les fièvres, l'hydropisie.
Il y a un peu de tout dans cette antique pharmacopée : la
dent la plus longue d'un chien noir; le museau d'urie
souris enveloppé d'un linge rose; l'œil droit d'un lézard
vert, arraché sur l'animal vivant et mis dans un sachet
en peau de chevreau; le cœur d'un serpent, extirpé delà
main gauche; les quatre articles de la queue d'un scor-
pion, le dard compris, serrés dans un linge noir de façon
que, de trois jours, le malade ne puisse voir ni le remède
ni celui qui l'a appliqué; et tant d autres extravagances!
On ferme le livre, effrayé du bourbier de sottises d'où
nous est venu l'art de guérir.
Au milieu de ces insanités, préludes de la médecine,
figure le foulon. Terthim qui vocatur fiillo^ albis guttis^
dissectum utrique lacerto adalligant^ dit le texte. Pour
combattre les fièvres, il faut diviser en deux le Scarabée
foulon, en appliquer une moitié sur le bras droit, et
l'autre moitié sur le bras gauche.
Oi, par ce vocable de Scarabée foulon, que désignait
l'antique naturaliste) On ne le sait pas bien au juste La
qualification albis gutiis, taches blanches, conviendrait
assez bien au Hanneton des pins, tiqueté de blanc, mais
c'est insuffisant pour donner certitude. Pline lui-même
ne semble pas bien fixé sur son merveilleux remède. De
son temps, les yeux ne savaient pas encore voir l'insecte.
C'était trop petit, bon à récréer les enfants qui ratta-
chaient au bout d'un long fil et le faisaient tourner en
rond, mais indigne d'occuper l'attention d'un homme qui
se respecte.
Le mot lui était apparemment venu des gens de la
campagne, très médiocres observateurs et enclins aux
dénominations extravagantes. Le savant accepta la lo-
cution rurale, œuvre peut-être de l'imagination enfan-
Le Hanneton des pins.
LB HANNETON DES PINS 26 3
tine, et, sans mieux s'informer, il l'appliqua par i peu
près. Le mot nous est parvenu, tout embaumé d'anti-
quité ; les naturalistes modernes l'ont cueilli, et voici
comment l'un de nos plus beaux insectes est devenu le
foulon. La majesté des siècles a consacré l'étrange
appellation.
Malgré tout mon respect pour le vieux langage, le
terme du foulon ne m'agrée, parce que, en la circons-
tance, il est insensé. Le bon sens doit avoir le pas sur
les aberrations de la nomenclature. Pourquoi ne pasdire
Hanneton des pins, en souvenir de l'arbre aimé, paradis
de l'insecte pendant les deux ou trois semaines de sa vie
aérienne î Ce serait très simple, on ne peut mieux natu-
rel : raison majeure pour venir en dernier lieu.
Il faut errer longtemps dans la nuit de l'absurde avant
d'atteindre le vrai, rayonnant de lumière. Toutes nos
sciences en témoignent, même celle du nombre. Essayez
d'additionner une colonne de nombres écrits en chiffres
romains; vous y renoncerez, abêti par la confusion des
symboles, et vous reconnaîtrez quelle révolution a faite
dans le calcul la trouvaille du zéro. C'est toujours l'œuf
de Colomb, fort peu de chose, en vérité, mais il faut y
songer.
En attendant que l'avenir rejette dans l'oubli le malen-
contreux foulon, disons, quant à nous, Hanneton des
pins. Avec cette expression, nul ne peut se méprendre :
notre insecte fréquente uniquement les pins.
Il est de belle prestance, rivalisant avec celle de l'Oryct
nasicorne. Son costume, s'il n'a pas les somptuosités
métalliques chères au Carabe, au Bupreste, à laCétoiïic,
est du moins d'une rare élégance. Sur un fond noir ou
marronse distribue un épais semis de taches capricieuses
faites de velours blanc. C'est modeste et superbe à la
fois.
Comme panaches, le mâle porte au bout de ses brèves
antennes sept grands feuillets superposés, qui, s'étalant
en éventail ou se referment, traduisent les émotions
l64 MŒURS DES INSECTES
éprouvées. On prendrait d'abord ce magnifique feuil-
lage pour un appareil sensoriel de haute perfection, apte
à percevoir de subtiles odeurs, des ondes sonores pres-
que muettes et autres avis ignorés de nos sens; la femelle
nous avertit de ne pas trop nous engager dans cette voie.
Ses devoirs maternels lui imposent une impressionna-
bilité pour le moins aussi grande que celle de l'autre
sexe, et cependant ses panaches antennaires sont très
petits et se composent de six maigres feuillets.
A quoi bon alors l'énorme éventail du mâler L'appa-
reil à sept feuillets est pour le Hanneton des pins ce
que sont pour leCérambyx leslongues cornes vibrantes;
pour rOnthophage, la panoplie du front; pour le Cerf-
volant, les andouillers fourchus des mandibules. Cha-
cun, à sa manière, se pare d'extravagances nuptiales.
Le beau Hanneton paraît vers le solstice d'été, à peu
près en même temps que les premières Cigales. La pré-
cision de sa venue le range dans le calendrier entomolo-
gique, non moins bien réglé que celui des saisons.
Lorsque viennent les plus longs jours, ces jours qui n'en
finissent plus et dorent les moissons, il ne manque pas
d'accourir à son arbre. Les feux de la Saint-Jean, rémi-
niscence des fêtes du soleil, allumés par les enfants dans
les rues du village, n'ont pas date mieux ponctuelle.
A cette époque et aux heures crépusculaires, tous les
soirs, si le temps est calme, l'insecte vient visiter les
pins del'enclos. Je le suis du regard dans ses évolutions.
D'un essor silencieux, non dépourvu de fougue, les mâ-
les surtout virent et revirent en étalant leurs grands pa-
naches antennaires; ils vont aux rameaux où les femelles
les attendent; ils passent, repassent, se profilent en
traits noirs sur les pâleurs du ciel où meurent les der-
nières clartés. Ils se posent, repartent, recommencent
leurs rondes affairées. Que font-ils là-haut pendant ia
quinzaine de soirées que dure le festival?
L'affaire est évidente : ils font un brin de cour aux
belles, iU continuent leurs hommages jusqu'à la nuit
Ll HANNETON DBS PINS 26$
close Le lendemain matin, mâles et femelles occupent
d'habitude les rameaux inférieurs. Ils s'y trouvent iso-
lés, immobiles, indifférents à ce qui se passe autour
d'eux. Ils ne fuient pas la main qui va les saisir. Appen-
dus par les pattes d'arrière, la plupart grignotent une
aiguille de pin; doucement ils somnolent, le morceau à
la bouche. Le crépuscule revenu, ils reprennent leurs
ébats.
Voir CCS ébats dans les hauteurs de l'arbre n'est
guère possible ; essayons de les voir en captivité. Quatre
paires sont cueillies le matin et mises dans une ample
volière avec des ramilles de pin. Le spectacle ne répond
guère à mon attente; la privation de 1 essor en est cause.
Tout au plus, de temps à autre, un mâle se rapproche
de sa convoitée; il étale ses feuillets antennaires, les
agite d'un léger frisson, s'informant peut-être s'il est
agréé; il fait le beau, il met en évidence ses mérites
cornus. Etalage inutile : la femelle ne bouge, comme
insensible à ces démonstrations. La captivité a des tris-
tesses difficiles à surmonter. Je n'ai pu en voir davantage.
La pariade doit se faire, paraît-il, à des heures avancées
de la nuit, si bien que j'ai manqué le moment propice.
Un détail surtout m'intéressait. Le Hanneton des pins
possède une musique. La femelle en est douée pareille-
ment. Comme moyen de séduction et d'appel, le pré-
tendant en fait-il usage? Au couplet de l'énamouré,
l'autre donne-t-elle réponse par un couplet semblable?
Que cela se passe de la sorte dans les conditions nor-
males, au milieu de la ramée, c'est fort possible, mais
je ne l'affirmerais pas, n'ayant jamais rien entendu de
pareil ni sur les pins ni dans la volière.
Le son est produit par l'extrémité du ventre, qui, d'un
mouvement doux, remonte, s'abaisse tour à tour en frô-
lant, de ses derniers segments, le bord postérieur des
élytres maintenues immobiles. Il n'y a pas d'outillage
spécial, ni sur la surface frottante, ni sur la surface frot-
tée. La loupe y cherche ea vain de tiaes stries propres à
i7.
t66 MOEURS DBS INSECTES
bruire. De part et d'autre, c'est lisse. ^Comment alors
s'engendre le son>
Promenons le bout du doigt mouillé sur une lame de
verre, sur un carreau de vitre; nous obtiendrons un son
assez nourri, non dépourvu d'analogie avec 'celui du
Hanneton. Mieux encore : pour frictionner le t^rre,
servons-nous d'un morceau de gomme élastique, 'aouf
reproduirons assez fidèlement les sonorités de l'insecte.
Si la mesure musicale est bien gardée, on s'y mépren-
drait, tant l'imitation réussit.
Eh bien, dans l'appareil du Hanneton, la pulpe du
bout du doigt, le morceau de gomme élastique, sont
représentés par les mollesses du ventre que l'insecte
meut; le carreau de vitre est la lame des élytres, lame
mince, rigide, éminemment apte à vibrer. Le méca-
nisme sonore du Hanneton est donc des plus simples.
TABLE DES MATIERES
Page»
La fable de la Cigale et la Fourmi i
La Cigale. — La sortie du terrier 15
La Cigale. — Le chant 26
La Cigale. — La ponte. — L'éclosion 37
La Mante. — La chasse » 5^
La Mante. — Les amours < 65
La Mante. — Le nid 71
Le Carabe doré. —L'alimentation 84
Le Carabe doré. — Mœurs nuptiales 91
Le Grillon champêtre 9^
Le Grillon d'Italie 106
Le Sphex languedocien m
Les Abeilles maçonnes 135
Le Grand-Paon 149
Le Minime à bande 168
Le Bolbocère 180
Le Balanin éléphant 197
La Bruche du pois 213
La Bruche des haricots «33
Le Criquet cendré > v 248
Le Hanneton des pins .•,...,,. , 261
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TABLE DES MATIÈRES
1"
ilérie
I Le Scarabée sacré.
XIII Une ascension au mont
II La Volière.
Ventoux.
III Le Cerceris bupresticide.
XIV Les Emigrants.
IV Le Cerceris tubercule.
XV Les Ammophiles.
V Un savant tueur.
XVI Les Bembex.
VI Le Sphexà ailes jaunes.
XVII La chasse aux diptères.
VII Les trois coups de poi-
XVIII Un Parasite. — Le Cocon.
gnard.
XIX Retour au nid.
VIII La Larve et la Nymphe.
XX Les Chalicodomes.
IX Les hautes théories.
XXI Expériences.
X Le Sphex languedocien.
XXII Echange des nids.
XI Science de l'instinct.
Notes.
XII Ignorance de l'instinct.
2*
Série
I L'Harmas.
II L'Ammophile hérissée,
m Un sens inconnu. Le Ver
grh.
IV La théorie de l'Instinct.
V Les Eumènes.
VI Les Odynères.
VII Nouvelles recherches sur
les Chalicodomes.
VIII Histoire de mes Chats.
IX Les Fourmis rousses.
X Fragments sur la Psycho-
logie de l'Instinct.
XI La Tarentule à ventre noir.
XII Les Pompiles.
XIII Les Habitants de la ronce.
XIV Les Sitaris.
XV La Larve primaire dei
Sitaris.
XVI La Larve primaire des
Méloès.
XVII L'Hypermétamorphose.
270 TABLE DE
;S MATIÈ
3' 1
Série
I Les Scolies.
XII
II Une consommation péril-
XIlî
leuse.
III La larve de Cétoine.
XIV
IV Le problème des Scolies.
XV
V Les parasites.
VI La théorie du parasitisme.
XVI
VII Les tribulations de la Ma-
XVII
çonne.
XVIII
VIII Les Anthrax.
XIX
IX Les Leucospis.
X Autre sondeur.
XX
XI Le Dimorphisme larvaire.
4* !
Série
I Le Pélopée.
X
II Les Agénies. ~ Les vivres
XI
du Pélopée.
XII
III Aberrations de l'instinct.
XlII
IV L'HirondelleetleMoineau.
XIV
V Instinct et discernement.
XV
VI Economie de la force.
XVI
VII Les Mégachiles.
XVII
VIII Les Anthidies.
XVIII
IX Les Résiniers.
5« 1
Série
l Le Scarabée sacré. — La
X
pilule.
II Le Scarabée sacré. — La
XI
poire.
III Le Scarabée sacré. — Le
XII
modelage.
XIII
IV Le Scarabée sacré. — La
larve.
XIV
V Le Scarabée sacré. — La
nymphe, la libération.
XV
VI Le Scarabée à large cou. —
Les Gymnopleures.
XVI
VU Le Copris espagnol. — La
XVII
ponte.
VIII Le Copris espagnol. —
XVIII
Mœurs de la mère.
XIX
IX Les Onthophages. — Les
XX
Oniticelles.
XXI
XXII
Les Tachyies.
Cérocomes, Mylabres e«
Zonitis.
Changement de régime.
Une piqûre au transfor-
misme.
La ration suivant le sexe.
Les Osmies.
Répartition des sexes.
Le sexe de l'oeuf à la dis-
position de la mère.
Permutation de la ponte.
L'Odynère nidulateur
Le Philanthe apivore.
Méthode des Ammophilcs.
Méthode des Scolies.
Méthode des Calicurgues.
Objections et réponses.
Le venin des Apiaires.
Le Capricorne.
Le problème du Sirex.
Les Géotrupes. — L'hy-
gicne générale.
Les Géotrupes. — La nidi-
fication.
Les Géotrupes, — La larve.
La table de la Cigale et la
Fourmi.
La Cigale. — La sortie du
terrier.
La Cigale. — Latransfor-
mation.
La Cigale. — Le chant.
La Cigale. — La ponte. —
L'éclosion.
La Mante. — Lâchasse.
La Mante. — Les amours,
La Mante. — Le nid
La Mante. — L'^cloaioD
L'Empuse.
TABLB DBS MATIÈRES
6* Siérie
27:
I Le Sisyphe. — L'instinct
de la paternité.
II LeCoprislunairc. — L'Oni-
tis Bison.
III L'Atavisme.
IV Mon école.
V Les Bousiers des pampas.
VI La Coloration.
VII Les Nécrophores, — L'en-
terrement.
VIII Les Nécrophores. — Expé-
riences.
IX Le Dectique à front blanc.
Les mœurs.
X Le Dectique à front blanc.
— La ponte. — L'éclosion.
XI Le Dectique à front blanc.
— L'appareil sonore.
XII La Sauterelle verte.
XIII Le Grillon. — Le terrier.
— L'œut.
XIV Le Grillon. —Léchant.—
La pariade,
XV Les Acridiens. — LeurrOlc.
— L'appareil sonore.
XVI Les Acridiens. — La ponte.
XVII Les Acridiens. — La der-
nière mue.
XVIII LaProccssionnaircdu pin
— La ponte. — L'éclosion.
XIX La Processionnaire du pin.
— Le nid. — La société.
XX La Processionnaire du pin.
— La procession.
XXI LaProcessionnaire du pin.
— La météorologie.
XXII La Processionnairedupin.
— Le papillon.
XXÎII La Processionnairedupin.
L'urtication.
XXIV La chenille de l'arbousier.
XXV Un virus des insectes.
Ç* Série
I Le Scarite géant.
II La simulation de la mort.
III L'hypnose. — Le suicide.
IV Les vieux charançons.
V Le Larin maculé.
VI Le Larin ours.
VII L'instinct botanique.
VIII Le Balanin éléphant.
IX Le Balanin des noisettes.
X Le Rhynchitedu peuplier.
XI LeRhynchite de la vigne.
XII Autres rouleurs de feuilles.
XIII Le Rhynchite du prunel-
lier.
XIV Les Criocères.
XV Les Criocères (suite).
XVI La Cicadelle écumeu£-;.
XVll Les Clythres.
XVIII Les Clythres. —L'œuf.
XIX La mare.
XX La Phrygane.
XXI Les Psychés. — La ponte.
XXII Les Psychés. — Le four-
reau.
XXIII Le Grand-Paon.
XXIV La Minime à bande.
XXV L'Odorat.
8* Série
I Les Cétoines.
II La Bruche des pois. — La
ponte.
m La Bruche des pois. — La
larve.
IV La Bruche des haricot».
V Les Pentatomes.
VI Le Reduve à masque.
VII Les H.ilictes. — Un para-
site.
I;2
TABLE DES A^ATIÊRES
VÎII Les Halictes. — La con-
cierge.
IX Les Halictes. — La parthé-
nogenèse.
X Les Pucerons du térébin-
the. — Les galles.
XI Les Pucerons du térébin-
the. — La migration.
XII Les Pucerons du térébin-
the. — La pariade. —
L'œuf.
XIII Lesjmangeurs de Pucerons.
XIV Les Lucilies.
XV Les Sarcophages.
XVI Les Saprins. — Les Der-
mestes.
XVII Le Trox perlé.
XVIII La géométrie de Pinsccte.
XIX La Guêpe.
XX La Guêpe (suite).
XXI La Volucelle.
XXII L'Epeire fasciée.
XXIII La Lycose de Narbonne.
9* Série
I La Lycose de Narbonne.
— Le terrier
II La Lycose de Narbonne. —
La famille.
III La Lycose deNarbonne. —
L'instinct de l'escalade.
IV L'exode des Araignées.
V L'Araignée Crabe.
VI Les Epeires. — Construc-
tion de la toile.
VII Les Epeires. — Ma voisine.
VIII Les Epeires. — Le piège
à gluaux.
IX Les Epeires. — Le fil télé-
graphique.
X Les Epeires. — Géométrie
de la toile.
XI Les Epeires. — La pariade.
— La chasse.
XII Les Epeires. — La pro-
priété.
XIII Souvenirs mathématiques.
— LebinOme deNcwton.
XIV Souvenirsmathématiquei.
Ma pente labie.
XV L'Araignée labyrinthe.
XVI L'Araignée Clotho.
XVII Le Scorpion languedocien.
— La demeure.
XVIII Le Scorpion languedocien.
— L'alimentation.
XIX Le Scorpion languedocien.
Le venin.
XX Le Scorpion languedocien.
Immunité des larves.
XXI Le Scorpion languedocien.
Les préludes.
XXII Le Scorpion languedocien
La pariade.
XXIII Le Scorpion languedocien
La famille.
XXIV La Dorthésie.
XXV Le Kermès de l'yeuse.
lO* Série
I Le Minotaurc Typhée. —
Le terrier.
H Le Minotaurc Typhée. —
Premier appareil d'ob-
servation.
m Le Minotaure Typhée.—
Second appareil d'obser-
vation.
IV Le Minotaure Typhée. —
La morale.
V Le Cione.
VI LErgate. - Le Cossu*
TABLE DES MATIÈRES
VII L'Onthophage taureau.—
La cellule.
VIII L'Onthophage taureau.—
La larve, la nymphe.
IX Le Hanneton des pins,
X Le Charançon de l'iris des
marais.
XI Les insectes végétariens,
XII Les nains.
XIII Les Anomalies,
XIV Le Carabe doré. — L'ali-
mentation.
XV Le Carabe doré. — Mœurs
nuptiales.
XVI La Mouche bleue de la
viande. — La ponte.
XVII La Mouche bleue de la
viande. — Le ver.
XVIII Un parasite de l'asticot.
XIX Souvenirs d'enfance.
XX Insectes et champignon?
XXI Mémorable leçon.
XXII La chimie industrielle.
^s*^
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(9-20)
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UNIVERSITÉ D'OHAWA
Échéance
Celui qui rapporte un
volume après la dernière
date timbrée ci-dessous, de-
vra payer une amende de
1 0 cents, plus 5 cents pour
chaque jour de retard.
VANIER LIBRARY
UNIVERSITY OF
OHAWA
Date due
For failure to return a
book on or before the lest
date stamped below there
v^^iil be a fine of 1 0 cents,
and an extra charge of 5
cents for each additional
day .
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COO FAeRE, JEAN
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